La lutte contre le terrorisme doit s’adapter pour vaincre Boko Haram
Les divisions au sein de la Force multinationale mixte ont permis aux deux factions de se réarmer et d’étendre leur influence.
Depuis près de 20 ans, le bassin du lac Tchad — qui borde le Cameroun, le Tchad, le Nigeria et le Niger — subit les ravages de la crise liée à Boko Haram. Ce conflit a fait plus de 40 000 morts et déplacé deux millions de personnes.
En 2014, alors que les violences se propageaient au-delà des frontières, les États membres de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) ont mis en place la Force multinationale mixte (FMM). L’Union africaine (UA) a approuvé le concept d’opérations de cette force en 2015 et réévalue depuis régulièrement son mandat. Elle a déployé une mission d’appui au quartier général de la FMM à N’Djamena afin de coordonner la gestion des ressources, les efforts de formation, la fourniture d’équipements et la mise en œuvre de projets communautaires à impact rapide.
La FMM a obtenu des résultats significatifs, réduisant notamment le contrôle territorial de Boko Haram à des niveaux jamais vus depuis 2014 et 2015. De nombreuses zones, en particulier les centres urbains autrefois contrôlés par le groupe, ont été soustraites aux deux factions, qui y exerçaient auparavant une emprise totale, atteignant parfois les portes de villes telles que Maiduguri.
Les deux factions se sont repliées pour établir des bases arrière dans les régions frontalières, sur des îles, dans les forêts et dans des zones périphériques. Le succès du programme de stabilisation dans le bassin du lac Tchad réside dans son approche holistique, qui crée une complémentarité entre les volets cinétiques et non-cinétiques, la FMM jouant un rôle clé.
La FMM est inactive à l’échelle régionale depuis 2024, tandis que Boko Haram étend son influence
Malgré ces avancées, les factions de Boko Haram continuent de déstabiliser la région. En effet, l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) a rapidement regagné du terrain après les pertes subies lors de l’opération « Lake Sanity 2 » menée par la FMM en 2024. Le groupe a ainsi lancé l’offensive Camp Holocaust qui a mis les troupes et leurs positions militaires à rude épreuve et donné lieu à la capture de matériel militaire par les insurgés.
Le groupe sunnite pour la prédication et le djihad que l’on croyait affaibli par les affrontements avec son rival, EIAO, mène désormais des assauts contre des unités militaires au Nigeria et au Tchad. Il dispose également de cellules actives au centre du Nigeria, entre Abuja et la côte sud-ouest du pays. La dangerosité des deux factions s’illustre régulièrement par de violents affrontements qui les opposent. Les deux groupes se sont adaptés aux ripostes en réduisant leur présence lorsqu’ils sont pris pour cible, en recourant à des commandos plus dispersés, en limitant les attaques à grande échelle et en se réfugiant dans des îles, des forêts et des zones marécageuses pour mieux réapparaître ensuite.
L’année 2025 a marqué un tournant : l’EIAO a intensifié l’usage de drones pour mener des opérations de renseignement et de combat, tout en améliorant sa maîtrise des engins explosifs improvisés. Les progrès du groupe en matière de communication sont également évidents, notamment sur le plan de la propagande. La présence manifeste d’instructeurs étrangers favorise et accélère cette évolution, ce qui accentue la pression sur les forces armées nationales et régionales.
Le recrutement, le renseignement et les achats stratégiques se sont poursuivis. Le racket renforcé et systématique, associé à des activités commerciales et d’échanges licites et illicites, permet de maintenir les capacités militaires des insurgés, notamment la rémunération des combattants et le financement de la propagande. Les factions étendent aussi clairement leur présence en dehors du bassin du lac Tchad.
Depuis 2025, l’EIAO déploie des drones de combat et a perfectionné ses engins explosifs improvisés (EEI)
La FMM doit donc intensifier ses efforts tactiques et technologiques et, plus important encore, engager une action plus cohérente pour affaiblir davantage les factions et stabiliser la situation afin de mieux soutenir les communautés touchées par le conflit. La réalisation de cet objectif suppose une certaine cohésion politique entre les États de la CBLT, qui fournissent à la FMM ses troupes et ses principales ressources.
Depuis le coup d’État militaire au Niger, des tensions diplomatiques sont apparues entre Niamey et ses voisins, notamment le Nigeria, membre essentiel de la CBLT et à la tête de la FMM. Le Niger s’est retiré de la force régionale, privant celle-ci de son quatrième pilier, à savoir le secteur 4 à Diffa, au Niger. L’activité des factions de Boko Haram dans toute la région depuis 2025 est alarmante. De surcroît, la FMM n’a mené aucune opération régionale depuis la fin de l’opération « Lake Sanity 2 » en juillet 2024.
Face à l’évidence de la menace, les États membres de la CBLT doivent renouveler leur engagement politique et apaiser les tensions internes afin de rétablir le caractère régional de la FMM. En tant que garante de la force, l’UA doit user de son influence diplomatique pour réconcilier le Niger et le Nigeria.
Faute de riposte coordonnée, les groupes armés progressent au Niger, au Nigeria et au Bénin.
La sécurisation des ressources est vitale pour renforcer les capacités de la force et l’adapter aux avancées de Boko Haram. Cela doit débuter au sein des États membres, par la poursuite des efforts actuels et l’augmentation des contributions financières. L’UA, qui a toujours soutenu le recours au financement externe, doit aller plus loin dans cette voie.
Tous les partenaires de la CBLT doivent soutenir les capacités de la FMM dans ses activités civilo-militaires, qui constituent un outil important de contre-discours et de lutte contre la propagande de Boko Haram. Face à la recrudescence des exactions militaires telles que les bombardements aériens, il est essentiel de continuer à entretenir des liens étroits avec la population et de communiquer avec elle, puisqu’elle est au cœur des combats.
L’expansion géographique de Boko Haram est aggravée par certaines tendances inquiétantes dans les régions frontalières du Niger, du Nigeria et du Bénin. L’émergence de groupes tels que Lakurawa et Mahmuda, ainsi que l’apparition de cellules liées au groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans , sont en effet particulièrement alarmantes. Malheureusement, les États concernés ne collaborent guère pour mettre en place une réponse commune. L’UA pourrait jouer un rôle décisif en réunissant les pays touchés au sein d’un cadre commun et en capitalisant sur la participation actuelle du Bénin à la FMM pour mettre en place une architecture régionale plus cohérente.