Borgu-Kainji : éviter le scénario du bassin du lac Tchad
Une réponse réactive face au terrorisme favoriserait l’ancrage des groupes armés sur cet axe nord-ouest - sud-ouest du Nigeria.
La récurrence des massacres, enlèvements et attentats à la bombe routiers témoigne d’une escalade de l’extrémisme violent sur l’axe Borgu-Kainji, aux frontières occidentales du Nigeria avec le Bénin et le Niger.
S’en tenir à une approche défensive risque de réitérer l’échec de la campagne antiterroriste du bassin du lac Tchad. Si cette stratégie freine l’expansion territoriale des insurgés par rapport à 2014-2015, elle néglige l’écosystème vital, financier et logistique qui leur permet de survivre et de poursuivre leurs opérations.
Début février 2026, la branche Sadiku du Groupe sunnite pour la prédication et le djihad (JAS) de Boko Haram a attaqué les villages de Woro et Nuku, dans la zone du gouvernement local (LGA) de Kaiama, dans l’État de Kwara, à la suite du refus de la communauté d’adhérer à sa doctrine. Environ 170 personnes ont été tuées et de nombreuses autres enlevées. C’est l’événement le plus sanglant parmi une série d’attaques répétées contre les communautés vulnérables de cette région.
En réponse, le président Bola Tinubu a lancé l’opération « Savannah Shield » et déployé l’armée à Kaiama. En quelques jours, les attaques contre les communautés de Konkoso, Tunga-Makeri et Pissa, situées dans le Borgu, dans l’État du Niger, ont fait plus de 30 morts.
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Lieux des récentes attaques dans le nord-ouest du Nigeria
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Ces incidents s’inscrivent dans un contexte d’escalade de la violence sur l’axe Borgu-Kainji, qui s’étend de Borgu et Agwara dans l’État du Niger, à Kaiama et Baruten dans l’État de Kwara, en passant par Bagudo, Yauri, Zuru et Ngaski dans l’État de Kebbi.
Le parc national du lac Kainji occupe une place centrale, avec des corridors forestiers mal gérés et des communautés rurales longtemps négligées entre le nord-ouest et le sud-ouest du Nigeria aux zones frontalières entre le Bénin et le Niger.
Les incidents violents impliquant des groupes djihadistes dans la région ont augmenté de 86 % entre 2024 et 2025, tandis que le nombre de morts a bondi à 262 %. En novembre 2025, deux enlèvements de masse d’écoliers ont eu lieu dans les communautés de Kebbi et Niger. En mars 2026, des bombes ont explosé à Woro et près de l’axe routier de Luma, dans la zone frontalière entre le Niger et l’État de Kwara.
L’approche du Nigeria reste largement réactive et cible des sites spécifiques. Le fait que l’opération « Savannah Shield » ait été limitée à Kaiama illustre cette vision étroite qui ignore le caractère mobile et régional des menaces.
Lorsque la branche Sadiku-JAS était confrontée à des frappes aériennes de l’armée et à des affrontements près de sa base de Shiroro, il aurait fallu anticiper la relocalisation de ses activités dans les forêts de Borgu-Kainji. Au contraire, les interventions ont pris du retard.
L’approche actuelle du Nigeria reste largement réactive et centrée sur des sites spécifiques
Le mode opératoire rappelle les attentats de Sadiku à Shiroro et les tactiques du JAS dans le bassin du lac Tchad. Ce qui suggère l’existence d’un site de fabrication d’engins explosifs improvisés dans le parc de Kainji, constituant une avancée capitale des capacités opérationnelles des terroristes.
Le groupe pourrait déployer des mines sur les principales voies d’accès, ce qui compliquerait fortement les opérations terrestres des forces nigérianes. C’est ainsi que Boko Haram procède afin de sécuriser des zones de repli pour s’organiser, générer des revenus et préparer des offensives prolongées.
La branche Sadiku et le JAS, plus influent et basé sur les îles du lac Tchad, sont étroitement liés sur le plan opérationnel : des routes assurent l’acheminement d’armes et de combattants depuis un quartier général qui centralise les revenus issus des rançons et extorsions.
Il est essentiel de bien comprendre cette relation pour évaluer le risque, notamment l’aspect du financement du JAS et l’éventuelle adaptation par les terroristes des tactiques utilisées au lac Tchad à la région de Borgu-Kainji.
Trois facteurs rendent l’axe Borgu-Kainji particulièrement vulnérable à un scénario similaire à celui du lac Tchad. Tout d’abord, le terrain (des forêts mal gérées, des cours d’eau et des frontières poreuses) facilite la mobilité, l’entraînement et l’approvisionnement. Il offre des itinéraires de fuite et des refuges difficiles d’accès, comme la forêt de Sambisa et les montagnes de Mandara dans le bassin du lac Tchad.
Les forêts et les frontières de l’axe Borgu-Kainji offrent aux terroristes protection, mobilité et refuge
D’autre part, plusieurs groupes armés opèrent dans des zones qui se recoupent, notamment la faction Sadiku_JAS, le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), lié à al-Qaïda et qui s’infiltre depuis le nord du Bénin, ainsi que Lakurawa et Ansaru-Mahmuda, une des premières factions issues de Boko Haram. Cette situation complique les opérations de sécurité.
Les recherches de l’Institut d’études de sécurité soulignent également que les groupes collaborent et participent ensemble aux violences, notamment la branche Sadiku-JAS et Lakurawa.
Troisièmement, les économies illicites ont un effet multiplicateur considérable. Les terroristes imposent des taxes sur l’exploitation forestière et l’exploitation minière artisanale, tout comme Boko Haram tire profit de la pêche dans le bassin du lac Tchad. Ces revenus, auxquels s’ajoutent les rançons, financent l’acquisition d’armes et le recrutement, et assurent la coopération des populations.
Faute de contrôle, la région pourrait devenir un bastion solide pour les groupes armés, ouvrant la voie au sud-ouest du Nigeria et à la côte ouest-africaine. Une telle situation pourrait détourner l’attention et les ressources du lac Tchad, compliquant davantage les priorités sécuritaires nationales et régionales.
Il reste de peu de temps pour y faire obstacle, d’où l’urgence d’adopter une attitude proactive. L’opération « Savannah Shield » devrait être repensée comme une campagne couvrant l’axe Borgu-Kainji, tout comme l’opération « Hadin Kai » menée au Nord-Est.
Borgu-Kainji pourrait ouvrir la voie aux terroristes vers le sud-ouest du Nigeria et la côte
La campagne doit cibler les réseaux et privilégier une posture offensive, et non défensive comme la majorité des opérations actuelles.
Tinubu devrait définir un mandat précis aux responsables militaires, avec un échéancier et des résultats attendus, afin d’éviter une campagne prolongée et coûteuse comme au lac Tchad. En parallèle, les interventions militaires doivent s’accompagner d’une meilleure gouvernance, en renforçant la présence de l’État grâce aux services publics et une responsabilisation accrue, afin d’augmenter la résilience et de réduire les vides exploités par les terroristes pour recruter et imposer leur contrôle.
Les forces de sécurité doivent paralyser les mécanismes de financement du terrorisme dans la région et mettre fin au contrôle des groupes sur l’exploitation forestière et minière. Compte tenu de la nature transnationale de ces menaces, les progrès dépendront de la coopération transfrontalière avec le Bénin et le Niger, malgré les tensions politiques.
L’expérience du lac Tchad montre que l’extrémisme violent et le terrorisme émergent selon des schémas prévisibles et s’enracinent lorsque la réponse étatique est seulement réactive. À Borgu-Kainji, ces tendances se dessinent déjà. La question est de savoir si le Nigeria et ses voisins, eux aussi menacés, passeront à l’action de manière résolue et rapide.
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