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Rwanda : une puissance intelligente sans stratégie régionale de paix

La domination militaire du Rwanda dans les Grands Lacs dissuade les pays d'envoyer des troupes pour stabiliser l'Est de la RDC.

Au début de décembre 2025, la coalition M23-Alliance fleuve Congo (AFC), soutenue par les Forces de défense rwandaises, a pris le contrôle de Kamanyola, une ville stratégique située à la frontière qui sépare la République démocratique du Congo (RDC) du Rwanda et du Burundi. La coalition s'est ensuite emparée d'Uvira, une ville frontalière clé entre le Burundi et la RDC protégée par les forces burundaises et située à moins de 40 km de Bujumbura.

Ces avancées rapides sur le champ de bataille pendant et après la signature des Accords de Washington ont conduit les États-Unis à critiquer publiquement le Rwanda pour son rôle dans la prise d'Uvira. La défaite militaire des forces burundaises a consolidé le pouvoir du Rwanda dans la région des Grands Lacs, démontrant une fois de plus sa suprématie militaire.

Ces dernières années, le Rwanda a notamment vaincu ou neutralisé des contingents déployés par l'Afrique du Sud, la Tanzanie, le Malawi, la RDC, le Burundi et la mission de maintien de la paix des Nations unies en RDC. La domination du Rwanda est telle que peu d'États semblent disposés à intervenir militairement pour soutenir les efforts de stabilisation ou les accords de paix dans l'Est de la RDC.

Pour la première fois dans l'histoire moderne de l'Afrique, la suprématie militaire d'un pays repose sur son efficacité au combat, sa discipline organisationnelle et sa souplesse diplomatique, et non principalement sur la taille de son économie, son produit intérieur brut ou ses avancées technologiques. Le Rwanda a démontré sa capacité à transformer ses victoires en levier politique, tout en gérant les critiques internationales grâce à une diplomatie sophistiquée.

Cette approche repose sur des stratégies de persuasion et de puissance avec une projection diplomatique et économique qui va au-delà du voisinage immédiat du pays. Elle est soutenue par l'image nationale du Rwanda, considéré comme un pays pacifique et géré efficacement.

Le Rwanda transforme ses victoires en levier politique tout en usant de diplomatie

Cependant, la suprématie militaire du Rwanda n'a pas réussi à aboutir à un plan de paix régional. La région des Grands Lacs se caractérise par un ordre militaire asymétrique, dominé par le Rwanda, sans plan de paix commun et global.

La RDC est affaiblie, fragmentée et éprouve du ressentiment face à la présence hostile du Rwanda. Le Burundi est diminué sur le plan militaire et assujetti à des tensions économiques. L'Ouganda semble plus soucieux d'empêcher Kigali d'étendre davantage son influence sur le territoire congolais et de perturber les ambitions régionales de Kampala.

Dans son voisinage immédiat, le Rwanda semble rechercher la dissuasion et le respect – voire la crainte pure et simple – tout en aspirant à cultiver une image plus positive, coopérative et responsable au-delà de la région.

La position affirmée et intransigeante de Kigali dans la région des Grands Lacs repose principalement sur la force militaire et l'ambiguïté stratégique. Il investit tout autant dans la diplomatie publique, les opérations de maintien de la paix de l'ONU que dans son image de partenaire international fiable. Ce qui se traduit par des discours officiels contradictoires concernant sa présence dans l'Est de la RDC, souvent présentée comme un impératif humanitaire visant à protéger les communautés tutsi supposées menacées.

Bien que largement partagée par les responsables rwandais, l'intention stratégique du pays reste floue. Prendra-t-il le risque de rechercher la puissance militaire pour elle-même, à l'instar d'Israël et de la Russie, qui ont élevé la dissuasion militaire au rang d'objectif stratégique national ? Dans ces modèles, la sécurité devient à la fois un moyen et une fin, souvent au détriment de la réconciliation politique et de la légitimité à long terme.

L’intransigeance de Kigali repose sur la force militaire et l'ambiguïté stratégique

Au niveau national, la trajectoire actuelle du Rwanda pourrait servir deux objectifs. D'une part, les dividendes de la guerre en RDC pourraient contribuer à financer l'appareil de sécurité et de défense, longtemps présenté comme le fondement de la stabilité nationale et du contrôle social. Un plus grand accès aux ressources stratégiques pourrait donner au régime une marge de manœuvre budgétaire pour gérer les pressions sociales, notamment les attentes d'une population jeune et en forte croissance.

D'autre part, alors que la génération qui a mené la guerre de libération prend progressivement sa retraite, le maintien d'une confrontation avec la RDC pourrait servir un objectif politique plus profond. Il contribuerait à soutenir un esprit de guerre parmi les jeunes générations, renforçant ainsi la discipline et la loyauté. Le Rwanda cherche peut-être à préserver les fondements moraux et sociaux du pouvoir étatique grâce à la solidarité collective dans les épreuves et les luttes.

Les gains territoriaux obtenus par le Rwanda par l'intermédiaire de mandataires compromettent également la stabilité régionale. L'instabilité dans les zones administrées par l'AFC-M23 illustre ce dilemme stratégique. Une zone tampon ou un arrangement territorial similaire à celui de Donbass favoriseraient-ils la stabilité en gelant le conflit ? Ou bien institutionnaliseraient-ils une ligne de fracture entre le Rwanda et la RDC, nourrissant la rancœur et préparant le terrain pour de futures confrontations ?

Même si de tels arrangements généraient des gains économiques à court terme grâce à l'accès aux ressources ou aux routes commerciales, est-ce qu’ils pourraient compenser les coûts humains, financiers et la réputation d'un contrôle territorial prolongé et d'une vigilance de la communauté internationale ?

Au cours de la dernière décennie, le Rwanda a diversifié ses partenariats internationaux et consolidé son image d’acteur crédible et efficace en matière de sécurité. Cette image est renforcée par son rôle croissant de garant de la sécurité au-delà de la région des Grands Lacs. Au Mozambique et en République centrafricaine, ses forces ont soutenu des opérations de contre-insurrection, renforcé l'autorité de l'État et stabilisé les régions touchées par des conflits armés.

Une zone tampon ou un arrangement territorial favoriserait-il la stabilité en gelant le conflit ?

Ces interventions ont affermi la réputation du Rwanda en tant que partenaire fiable pour les gouvernements confrontés à des crises de sécurité interne, tout en augmentant son influence diplomatique en Afrique et au-delà.

Cependant, sa domination militaire dans ce que l'on pourrait appeler la « Troisième guerre du Congo » ne signifie pas pour autant une hégémonie rwandaise dans la région des Grands Lacs. Le pays ne dispose pas pour cela du pouvoir économique, politique et culturel nécessaire.

L'ambiguïté stratégique de Kigali et sa volonté croissante de remettre en cause les frontières postcoloniales soulèvent des questions. Est-ce une anticipation du changement vers un ordre international post-Ukraine dans lequel les États n'hésitent plus à contester les frontières héritées et les normes territoriales établies de longue date ? Si oui, le Rwanda pourrait ne pas être simplement un cas particulier, mais un précurseur.

Cependant, dans quelle mesure la stabilité continentale serait-elle durable si d'autres États imitaient le modèle de Kigali ? À quoi ressemblerait l'Afrique si la puissance militaire, plutôt que la sécurité collective négociée entre les États, devenait la principale monnaie d'échange de l'ordre régional ?

Sans la pleine capacité d'imposer une hégémonie, la domination militaire du Rwanda dans la région des Grands Lacs restera, à court terme, une source de tension. À moyen et à long terme, l’équilibre du Rwanda dépend d'une région stable où la méfiance profondément enracinée entre les élites politiques évoluerait lentement vers une sécurité coopérative, un système dans lequel les avantages comparatifs des États profitent à tous.

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