Pourquoi les accords « minerais contre sécurité » ne sauveront pas la RDC
Utiliser les ressources comme monnaie d’échange entretient la fragilité institutionnelle et renforce rarement la confiance dans les gouvernements et leur légitimité.
Publié le 22 avril 2026 dans
ISS Today
Par
Bram Verelst
chercheur principal, Prévention des conflits dans la région des Grands Lacs, ISS
Said Abdullahi
chercheur stagiaire, Prévention des conflits dans la région des Grands Lacs, ISS
Veronica Chepseba
chercheuse stagiaire, Prévention, gestion et résolution des conflits et consolidation de la paix dans la région des Grands Lacs, ISS Nairobi
En mars 2026, les États-Unis ont sanctionné des responsables de l’armée rwandaise ainsi que la Force de défense rwandaise, pour le soutien de Kigali au M23 en République démocratique du Congo (RDC). Les sanctions visaient notamment l’offensive menée en décembre 2025 à Uvira, en violation des Accords de Washington.
Les accords réaffirmaient des engagements antérieurs et introduisaient un cadre d’intégration économique régionale entre la RDC et le Rwanda, censé promouvoir la stabilité par le développement partagé. Leur application reste toutefois conditionnée à des avancées dans plusieurs domaines, notamment en matière de sécurité.
Dans le même temps, Washington a resserré son alliance avec Kinshasa dans le cadre de sa politique étrangère « l’Amérique d’abord ». Outre les récents accords bilatéraux sur les expulsions et la santé, les deux gouvernements ont signé un accord de partenariat stratégique (SPA) qui donne aux entreprises américaines un accès privilégié aux minerais critiques tout en renforçant la coopération en matière de sécurité et de défense.
Ces initiatives s’apparentent à un échange « minerais contre sécurité » visant à garantir l’accès aux immenses richesses minières de la RDC contre le soutien des États-Unis dans la stabilisation de l’est du pays, en proie à des violences continuelles. Elles trouvent leur origine dans une proposition similaire de février 2025 du président Félix Tshisekedi, qui avait pour objectif supplémentaire de freiner les flux illicites de minerais vers les pays voisins.
Kinshasa a déjà exploré ce type d’arrangements. En 2023, face à la dégradation de ses relations avec le Rwanda sur fond de rébellion du M23, le gouvernement avait donné les droits exclusifs d’exportation sur l’or artisanal du Sud-Kivu à Primera Gold dans le cadre d’une coentreprise. L’accord s’était accompagné d’un soutien militaire accru de la part des Émirats arabes unis.
Il a toutefois été critiqué pour son manque de transparence, avant que les Émirats n’y renoncent, en raison de volumes d’exportation décevants.
L’accord « accès aux minerais contre appui sécuritaire » États-Unis - RDC n’offre pas de garanties solides
Cette expérience illustre une tendance plus générale : les associations fondées sur l’échange des ressources, conclues dans un contexte de conflit armé, n'apportent que rarement des avantages durables aux pays qui les concluent.
Le problème réside dans le déséquilibre sous-jacent de ces accords. Dictés par des impératifs de sécurité ou de stabilité à court terme, ils ont tendance à enfermer des États fragiles dans des relations de dépendance asymétriques qui érodent leur souveraineté sur les ressources naturelles et sapent leur autonomie. Ainsi, le SPA impose des obligations concrètes à la RDC : conditions fiscales préférentielles à long terme, réformes réglementaires et accès privilégié pour les entreprises américaines, tout en offrant peu de garanties explicites en matière de sécurité.
Par ailleurs, l'augmentation des investissements ne suffira pas seule à résoudre l'instabilité dans l'est du pays. Kinshasa espère que la recrudescence des intérêts économiques américains en RDC contribuera à dissuader toute agression étrangère.
Cette analyse s'appuie en partie sur les événements de 2025, lorsque des rebelles se sont retirés de Walikale à la suite d'une initiative américaine, permettant ainsi la reprise des opérations au sein du projet minier de Bisie Tin. Depuis, Kinshasa a désigné la mine de coltan de Rubaya, contrôlée par des rebelles et comptant parmi les plus riches gisements de tantale au monde, comme site d’investissement stratégique pour les États-Unis.
Cette hypothèse reste toutefois fragile. Les investissements miniers à long terme, y compris dans l’est de la RDC, ne sauraient être garantis par le seul retrait de groupes rebelles et pourraient se heurter à des résistances locales ainsi qu’à des obstacles juridiques.
En parallèle, l'Alliance du fleuve Congo (AFC) et la rébellion du M23 ont fait part de leur intention de rester aux commandes, tandis que le Rwanda conditionne tout retrait à la neutralisation des Forces démocratiques de libération du Rwanda. Ces exigences sont stipulées dans l’accord de paix négocié sous médiation américaine, mais leur mise en œuvre paraît peu probable à court terme.
En contexte de conflit, les accords fondés sur les ressources enracinent les fragilités
Dans la mesure où la plupart des sites d’investissement ciblés se situent dans d’autres provinces, une grande partie du partenariat stratégique entre les États-Unis et la RDC pourrait se poursuivre même si le conflit demeure gelé. En outre, compte tenu de l’ampleur de la contrebande de minerais vers les pays voisins, les entreprises américaines pourraient choisir d’accéder indirectement aux ressources congolaises en nouant des partenariats avec des sociétés rwandaises qui opèrent dans l’est du pays.
Même si cet accord et la pression américaine contribuaient à renforcer la dissuasion face à l’AFC/M23 et au Rwanda, l’efficacité de ce troc de ressources pour s’attaquer aux causes structurelles du conflit en RDC reste incertaine. Ancrés en partie dans la fragilité des institutions, ces arrangements ont peu de chances d’en atténuer les ressorts profonds, qui pourraient au contraire être renforcés par le contexte politique dans lequel ils se concluent.
Ces mécanismes d’échange s’inscrivent dans des stratégies plus larges d’extraversion qu’utilisent les élites pour construire et exploiter des dépendances extérieures afin d’assurer leur survie politique. De telles dépendances peuvent s’avérer politiquement avantageuses : elles contribuent à compenser des faiblesses internes, comme un manque de légitimité ou des ressources limitées, tout en évitant aux dirigeants de devoir rendre des comptes au niveau national. Cependant, cette stratégie a un coût : elle risque de privilégier les rentes externes au détriment de la légitimité démocratique interne.
En RDC, ces dynamiques s’inscrivent dans une longue histoire. L’intégration forcée dans les structures coloniales a façonné une économie largement tournée vers les marchés extérieurs et l’exportation de matières premières. Cette économie politique extravertie a généré des ressources basées sur le clientélisme qui a permis à Mobutu Sese Seko (1971-1997) de transformer le Zaïre en un État rentier, tirant une part importante de ses revenus des rentes versées par des entreprises étrangères.
Durant la guerre froide, Mobutu a su exploiter la demande occidentale en minerais congolais, convertissant cette richesse en ressources politiques internes, échangeant loyauté contre redistribution financière. Toutefois, sous l’effet des tensions économiques mondiales des années 1970, cette logique transactionnelle s’est progressivement repliée vers l’intérieur.
Sous la pression des politiques d’ajustement structurel et de libéralisation, l’État s’est désengagé de la régulation économique, tandis que la loyauté politique s’est de plus en plus négociée à travers des opportunités d’autofinancement en marge du pouvoir central.
Une souveraineté basée sur une légitimité interne est la seule condition d’une paix durable
Le délitement de l’État a favorisé l’expansion d’une économie informelle dérégulée et l’émergence de sources alternatives d’autorité. Dans l’est du Zaïre, de vastes réseaux de contrebande ont ainsi nourri une forme d’intégration régionale de fait, portée par des élites locales faiblement connectées au centre politique et prospérant grâce aux échanges transfrontaliers.
Ces dynamiques, conjuguées aux répercussions régionales du génocide de 1994 contre les Tutsis au Rwanda, ont donné naissance, dans les années 1990 et au début des années 2000, à une économie de guerre extravertie réorientant les rentes minières vers, et à travers des soutiens rebelles ougandais et rwandais. Au-delà du pillage, cette économie reposait sur des systèmes locaux de protection reliant groupes armés et réseaux commerciaux.
Si les accords de paix formels ont mis fin aux conflits à grande échelle, ils ont laissé intacte cette économie politique. Sous Joseph Kabila, le pouvoir a continué de s’appuyer sur des ressources extérieures, pour entretenir les réseaux de clientélisme et maintenir son contrôle politique. Les groupes armés, de leur côté, ont utilisé leurs soutiens extérieurs comme levier de négociation. Des décennies d’efforts de construction de l’État, financés par des partenaires internationaux, ont souvent consolidé ces dynamiques plutôt que de les transformer.
Cet héritage politique a porté Félix Tshisekedi au pouvoir à la faveur d’un compromis de partage du pouvoir conclu en coulisses. Les allégations de corruption et de captation des revenus miniers par les élites demeurent répandues, tandis que des réseaux de pouvoir parallèles se sont étendus, que la répression politique s’est accentuée et que les inquiétudes grandissent face à une éventuelle révision constitutionnelle qui ouvrirait la voie à un troisième mandat présidentiel.
Le nouveau partenariat entre les États-Unis et la RDC risque de renforcer ces tendances en générant de nouvelles rentes extérieures et en apportant un soutien implicite à ces ambitions politiques. Et ce, d’autant que Washington a largement renoncé à promouvoir des réformes démocratiques ou institutionnelles dans le cadre d’une politique étrangère désormais plus transactionnelle et extractive.
Un renforcement de l’État congolais et un rééquilibrage du rapport de force face à l’AFC/M23 et au Rwanda peuvent constituer des conditions nécessaires à la paix. Cependant, rompre les cycles de violence et d’agression suppose une souveraineté fondée sur une légitimité interne, plutôt que sur des appuis extérieurs, seule à même de permettre des réformes durables et un dialogue sur les causes profondes du conflit.
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