Est de la RDC : Des civils pour remplacer les forces de maintien de la paix ?
Les mécanismes de protection civile non armée et d’alerte précoce communautaires, si officialisés, peuvent contribuer à une stabilité et une sécurité durables avec le retrait de la MONUSCO.
Publié le 12 mai 2026 dans
ISS Today
Par
Nirvaly Mooloo
chargée de recherche, Afrique centrale et bassin du lac Tchad, ISS
Imane Karimou
représentante auprès des Nations unies, Nonviolent Peaceforce
Dans le conflit en cours à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les civils qui essuient de plus en plus d’attaques mettent en place des mécanismes de protection, alors que la Mission de l’ONU pour la stabilisation en RDC (MONUSCO) réduit ses effectifs.
|
Est de la République démocratique du Congo
|
Depuis que la Mission s’est retirée du Sud-Kivu en 2024, la province connait un grave déficit en matière de protection des civils. Renouvelé en décembre 2025 par la résolution 2808 du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU), le mandat de la MONUSCO fait encore de la protection des civils une priorité. Mais les organisations internationales de défense des droits humains n’ont de cesse de souligner le fossé entre la diplomatie de haut niveau en faveur d’un cessez-le-feu et les réalités sur le terrain.
Human Rights Watch a fait état de graves exactions, notamment des enlèvements, des exécutions et des violences sexuelles, commises à l’encontre de civils lors de la chute d’Uvira en décembre 2025. Entre novembre 2025 et mars 2026, le pays compte environ 5 325 646 déplacés internes dont 1 232 251 dans le Sud-Kivu. Plusieurs personnes se sont réfugiées dans les États voisins, dont des centaines au Rwanda et des dizaines de milliers au Burundi.
La violence s’est généralisée des centres urbains aux régions de haute altitude telles que les territoires de Fizi, Mwenga et Kalehe, où l’accès humanitaire est restreint. Des attaques de drones ont tué au moins 16 civils et en ont blessé huit entre février et avril.
Pourtant, la capacité d’intervention de la MONUSCO n’a cessé de diminuer. En vertu des résolutions antérieures 2717 et 2765 du Conseil de sécurité des Nations unies, les effectifs sont passés de 13 500 à 11 500 soldats, en raison de contraintes financières et des requêtes du gouvernement hôte visant le retrait de la Mission.
Les groupes armés restreignent les déplacements des forces de maintien de la paix, limitant ainsi leurs opérations, tandis qu’à l’échelle mondiale, les coupes budgétaires afférentes au maintien de la paix érodent les capacités de la MONUSCO.
En l’absence de sécurité étatique harmonisée, les communautés du Sud-Kivu assurent la protection civile non armée, formant ainsi un maillon informel mais actif de l’infrastructure sécuritaire. Mais, fragmentées et peu institutionnalisées, ces initiatives civiles manquent de ressources et leur action reste largement déconnectée des systèmes officiels de protection et de vérification.
Au Sud-Kivu, la MONUSCO réduit ses effectifs, alors les civils créent leur propre dispositif de sécurité
À l’échelle locale, comités de paix et groupes civils non armés sont déjà actifs à l’est du pays. Ils négocient des cessez-le-feu locaux pour assurer l’évacuation de civils, usent de groupes WhatsApp pour gérer des rumeurs liées aux attaques imminentes et éviter des déplacements massifs et préviennent des violences par un dialogue proactif avec les acteurs armés.
Dans des régions telles que Kalehe, Uvira et Walungu, des commerçantes ont organisé des réseaux de partage en temps réel d’informations sur les itinéraires sûrs vers les marchés. Les femmes indiquent une diminution des cas de harcèlement et d’attaques ciblées visant des acteurs internationaux tels que Force de paix non violente internationale.
Ce schéma n’est pas nouveau. Les communautés vivant dans des zones contestées mettent régulièrement en place des systèmes d’alerte informels, négocient avec les acteurs armés et mettent en commun des ressources que les mécanismes de protection officiels négligent involontairement – dans des contextes aussi variés que le Cameroun, l’Irak et les Philippines.
Cette démarche est fructueuse car les civils sont souvent issus des mêmes communautés, parlent la même langue et ont les mêmes codes sociaux que les acteurs armés. Cette proximité est cruciale et leur confère un avantage dans des négociations avec les acteurs armés, où les autorités officielles peuvent rencontrer des difficultés.
Ce type d’action vise également la prévention. Plutôt que d’intervenir a posteriori, les acteurs s’attachent à identifier les signaux d’alerte précoces de violences imminentes, surtout en zones difficiles d’accès par les forces internationales de maintien de la paix.
Les acteurs locaux offrent parfois la première (voire la seule) protection en zones difficiles d’accès
De plus, les dynamiques de protection de civils à l’est de la RDC sont complexes. Les systèmes communautaires peuvent être récupérés par des acteurs politiques et armés, faussés par les rapports de force locaux ou utilisés pour exclure des groupes marginalisés. Ces facteurs sont susceptibles de compromettre leur neutralité et leur efficacité.
Les observateurs communautaires peuvent certes détecter des menaces et gérer des tensions, mais les informations recueillies alimentent rarement les processus décisionnels à plus grande échelle ni ne déclenchent de réponses au-delà du niveau local. Trop souvent, les stratégies de protection de civils aux niveaux national, régional et international ne tiennent pas suffisamment compte du rôle que les civils peuvent jouer dans leur propre protection.
Le mandat de surveillance du cessez-le-feu de la MONUSCO au Sud-Kivu constitue un point d’entrée concret. Les dispositions y afférentes prévues par le Mécanisme conjoint de vérification élargi Plus (MEVE+) de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) n’ont ni volet spécifique aux civils ni clause relative à la participation des civils, des femmes, des jeunes ou de la société civile. Par ailleurs, plutôt que d’assurer directement la protection en matière de cessez-le-feu, la MONUSCO demeure largement un dispositif logistique et d’appui.
L’intégration d’observateurs civils dans les processus de surveillance, de vérification et de rapport pourrait agrémenter la surveillance du cessez-le-feu en données d’alerte précoce, grâce aux informations localisées en temps réel, absentes des mécanismes formels.
Il ne s’agit pas de remplacer les processus formels ni d’accuser les États de ne pas assurer la protection de leurs propres populations. Mais cette approche fonde la surveillance du cessez-le-feu sur des réseaux locaux de confiance et renforce l’autonomie des civils dans un processus de paix qui a largement exclu les voix locales.
Il est vital d’intégrer les initiatives civiles dans les cadres de suivi et de vérification existants
La protection menée par des civils ne peut remplacer l’engagement politique nécessaire à une cessation durable des hostilités. Opérant au niveau local, ces réseaux civils peuvent également être exposés à des risques spécifiques. Les rapports de force locaux peuvent fausser la participation, exclure les groupes marginalisés ou permettre une cooptation par des acteurs politiques et armés, ce qui compromet la neutralité.
Ainsi, l’efficacité des systèmes locaux d’alerte précoce repose sur leur crédibilité et leur légitimité. Sans une vérification rigoureuse, une triangulation, des mesures de protection contre la désinformation et un soutien adéquat, ils risquent d’être manipulés.
Dans la région des Grands Lacs, le bassin du lac Tchad et le Sahel, les faits montrent qu’une plus grande visibilité peut exposer les acteurs communautaires à des risques. Dans les zones contestées, en particulier, ils sont pris entre groupes armés rivaux, étatiques et non étatiques, et accusés de collaborer avec l’un ou l’autre camp. Ce contexte favorise des représailles sous forme d’enlèvements, d’extorsion et d’attaques visant des infrastructures civiles.
Il convient d’instaurer un engagement structuré et bien soutenu plutôt qu’un recours ponctuel qui expose les communautés ou ignorent leurs contributions.
De prime abord, il faut formaliser les partenariats aux niveaux local et national avec les acteurs de la protection communautaire par des canaux de communication structurés. L’un des principaux avantages de ces systèmes civils étant leur flexibilité et leur capacité à répondre rapidement à l’évolution du contexte local, sans les contraintes bureaucratiques qui limitent souvent les mécanismes formels.
Il est ainsi possible d’intégrer des données locales d’alerte précoce dans les processus de vérification et d’analyse menés par l’État et la MONUSCO.
En outre, un soutien ciblé est nécessaire pour renforcer ces systèmes. Des formations en médiation, en alerte précoce et en protection, associées à une meilleure coordination, peuvent améliorer l’efficacité tout en atténuant les risques pour les acteurs civils.
De plus, il convient d’intégrer les mécanismes de protection menés par des civils dans des cadres de suivi et de vérification existants, tels que le MEVE+ de la CIRGL. Cette mesure permettrait d’étendre la connaissance de la situation au-delà de la portée des forces de maintien de la paix et d’améliorer les réponses en temps réel aux menaces émergentes.
Avec l’accroissement des besoins en matière de protection, l’importance de ces systèmes n’est plus à démontrer ; il s’agit davantage de reconnaissance, d’appui et d’intégration opportune. Souvent premiers et derniers maillons de la protection des populations exposées, les réseaux non armés, pourront alors être reconnus à leur juste valeur en tant qu’atouts stratégiques.
Si vous souhaitez republier des articles ISS Today, veuillez nous écrire. Les droits exclusifs de re-publication ont été accordés à Premium Times, au Nigeria, et à News24, en Afrique du Sud.