Nigéria–Niger–Bénin : reprise des échanges sous menace sécuritaire
Le corridor Tsamiya–Kamba relance le commerce régional, mais la poussée djihadiste pourrait rapidement en compromettre les acquis.
La réouverture officielle, le 9 février, du corridor Tsamiya–Kamba entre le Nigéria, le Niger et le Bénin apporte un nouvel élan au commerce, aux chaînes d’approvisionnement et aux moyens de subsistance, après sept années de fermeture des frontières et de tensions diplomatiques.
Cependant, à moins que les trois États ne s’attaquent également à l’insécurité et à la méfiance qui façonnent leurs zones frontalières, ces gains pourraient être de courte durée.
Situé dans l’État de Kebbi au Nigéria, le corridor a rétabli la circulation des marchandises et des personnes entre le Nigéria et le Niger. Cette décision est intervenue peu après la reprise des échanges entre le Bénin et le Nigéria, réactivant ainsi un axe stratégique reliant Ségbana, au Bénin, à Sabon Birni, au Niger, via Tsamiya et Kamba, dans le nord-ouest du Nigéria.
Fermé en 2019, sous l’ancien président Muhammadu Buhari, dans le cadre des efforts de lutte contre la contrebande et la criminalité transfrontalière. À la suite d’une directive du président Bola Tinubu, le commandement de zone du Nigeria Customs Service dans l’État de Kebbi a procédé à sa réouverture afin de relancer les échanges commerciaux régionaux et de faciliter l’acheminement des marchandises vers le Niger depuis le port de Cotonou au Bénin et, dans une moindre mesure, depuis le port de Lagos au Nigeria.
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Le corridor Tsamiya–Kamba
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L’impact immédiat a été significatif. Plus de 1 600 camions à destination du Niger, bloqués depuis plusieurs mois à Kamba, ont pu reprendre la route depuis le port de Cotonou. Leur arrivée, en complément des mesures de stabilisation prises par les autorités nigériennes, a permis de réapprovisionner les marchés en biens essentiels et d’atténuer les pressions inflationnistes observées au Niger après le coup d’État de 2023, qui a entraîné la fermeture de ses frontières avec le Bénin et le Nigéria, ainsi que d’autres restrictions.
La réouverture de ce corridor devrait profiter aux trois pays. Elle rétablit les échanges formels et relance les flux commerciaux régionaux. Pour le Bénin, elle permettrait de redynamiser l’activité du port de Cotonou, où les importations nigériennes représentent environ 80 % du volume du transit. Pour le Niger, elle devrait faciliter les exportations agricoles, notamment d’oignons et d’ail, vers les marchés ouest-africains.
Pour l’État de Kebbi, au Nigeria, elle pourrait stimuler les activités commerciales, les revenus locaux et l’emploi. Tsamiya, reliée à Ségbana au Bénin, constitue depuis longtemps un point de transit essentiel pour les produits agricoles du nord du Nigeria à destination des marchés béninois et au-delà.
Plus de 1 600 camions, bloqués depuis plusieurs mois à Kamba, ont pu reprendre la route jusqu’au Niger
La réouverture de cet axe intervient toutefois dans un contexte de tensions diplomatiques persistantes entre Niamey et Cotonou, exacerbées par la tentative de coup d’État survenue au Bénin en décembre 2025. Le Niger, qui accuse à plusieurs reprises le Bénin d’abriter des bases militaires étrangères et de soutenir des initiatives visant à le déstabiliser, maintient fermé son poste-frontière officiel de Gaya–Malanville.
L’axe Tsamiya-Kamba, rouvert via le Nigeria, offre ainsi au Niger une voie lui permettant de contourner cette fermeture tout en continuant d’utiliser le port de Cotonou, qui demeure son débouché maritime le plus proche et le moins coûteux.
En facilitant la réouverture de ce corridor, le Nigeria se positionne à la fois comme médiateur potentiel et comme acteur clé du renforcement de la connectivité économique entre les États côtiers et les pays sahéliens enclavés.
En l’absence d’une coordination sécuritaire trilatérale le long du corridor, les retombées économiques resteront toutefois limitées. En effet, le triangle frontalier reliant le nord du Bénin (Alibori et Borgou), le nord-ouest du Nigeria (États de Kebbi et de Sokoto) et le sud-ouest du Niger (région de Dosso) est devenu un espace en proie à une forte insécurité.
Selon les données d’ACLED, les attaques dans cette zone ont augmenté de 86 % entre 2024 et 2025. La reprise du trafic offre donc de nouvelles opportunités aux groupes criminels et terroristes en quête de butin, de ravitaillement ou de rentes d’extorsion.
La réouverture du corridor positionne le Nigeria comme médiateur potentiel et acteur central
Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) ont fait du parc national du W, situé entre le Bénin, le Niger et le Burkina Faso, un sanctuaire et une base arrière pour leurs mouvements transfrontaliers et la planification d’attaques.
Le groupe Lakurawa, actif dans les États nigérians de Sokoto et de Kebbi, a étendu sa présence au-delà de la frontière, notamment dans le département de l’Alibori au Bénin, ainsi que dans les régions de Dosso et de Tahoua au Niger, utilisant les zones boisées comme espaces de repli.
La proximité de ces groupes avec le corridor constitue une menace directe pour le trafic. Ils pourraient exploiter les réseaux existants de contrebande de carburant et cibler les camions afin de s’emparer de vivres, de marchandises ou d’engrais agricoles susceptibles d’être détournés pour la fabrication d’engins explosifs improvisés.
De récents incidents enregistrés dans l’État de Kebbi montrent que les véhicules commerciaux peuvent constituer des cibles privilégiées pour les groupes de bandits le long des principaux axes de transport, illustrant l’insécurité persistante qui affecte la zone.
La reprise de la circulation transfrontalière sur le corridor Tsamiya–Kamba pourrait ainsi exposer les usagers et les convois routiers à des attaques armées.
Les groupes armés pourraient avec la reprise du trafic cibler les engrais destinés aux engins explosifs improvisés
La réduction de ce risque exige une coopération plus étroite entre les trois États, notamment par le partage de renseignements sur les mouvements des groupes armés et les réseaux de banditisme transfrontaliers. Le récent renforcement de la coopération militaire entre le Bénin et le Nigeria pourrait contribuer à sécuriser une partie du corridor.
En octobre 2023, les autorités nigériennes ont lancé l’opération Damissa (« tigre » en haoussa) dans la région de Dosso afin de sécuriser les zones frontalières du pays. Selon des sources sécuritaires, l’opération a permis la neutralisation de plusieurs terroristes, la saisie de matériel et le démantèlement de bases logistiques.
Toutefois, la méfiance politique persistante entre le Niger et le Bénin demeure un obstacle à une collaboration sécuritaire tripartite. Sans une telle coordination, la reprise de la circulation transfrontalière pourrait devenir un facteur de vulnérabilité plutôt qu’une opportunité de stabilité et de développement régionaux.
Les autorités nigériennes et béninoises gagneraient à renforcer leur collaboration pour sécuriser le transport sur ce corridor. En parallèle, le Nigeria pourrait faciliter des discussions visant à rétablir la confiance et à renforcer la coopération face aux défis sécuritaires dans les zones frontalières communes.
Le changement de leadership au Bénin offre une opportunité que l’Union africaine pourrait contribuer à élargir afin de permettre la reprise du dialogue entre les deux pays. La réouverture du poste-frontière de Gaya–Malanville sur le corridor Cotonou–Niamey renforcerait les échanges formels, réduirait l’attrait des routes de contrebande et limiterait l’accès des réseaux criminels transfrontaliers et des groupes armés à des approvisionnements essentiels.
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