Le dernier plan de lutte contre le terrorisme de la CEDEAO piétine

2021-02-17

Plus d’un an après avoir adopté un plan d’action visant à « éradiquer » le terrorisme en Afrique de l’Ouest, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) n’a pas beaucoup progressé. Bien que les États membres aient manifesté leur soutien en faveur de ce plan, l’organisation régionale se heurte à plusieurs difficultés. C’est le degré d’engagement des États membres dans la lutte régionale contre le terrorisme, en particulier, qui constitue un des obstacles majeurs.

Étant donné que la stratégie antiterroriste régionale et le plan de mise en œuvre adoptés en 2013 par la CEDEAO n’ont finalement jamais été appliqués, le manque apparent d’enthousiasme pour le dernier plan d’action élaboré soulève des questions quant aux chances de réussite de ce dernier.

Le Plan d’action pour la période 2020-2024, qui a été adopté par la CEDEAO en 2019, dispose d’un budget de 2,3 milliards de dollars US. Ses huit domaines prioritaires vont de la mise en commun des efforts et de la coordination des initiatives de lutte contre le terrorisme à la promotion du dialogue intercommunautaire, en passant par la prévention de l’extrémisme violent. C’est un pas dans la bonne direction.

Ce plan permet à la CEDEAO de renforcer son leadership dans un domaine dans lequel elle est en rivalité depuis des années avec les Nations Unies, l’Union africaine et le Groupe de cinq pays du Sahel (G5 Sahel).

Les États privilégient la Force multinationale mixte, le G5 Sahel et l’Initiative d’Accra pour combattre certains risques précis

Cependant, selon des entretiens menés par l’Institut d’études de sécurité (ISS), seules des réunions initiales visant à discuter de la mise en œuvre du plan dans les États membres ont été organisées avec ces derniers. Ces rencontres ont été suivies par une réunion des donateurs en novembre 2020, qui n’a toutefois donné lieu à aucun engagement précis.

Plusieurs obstacles entravent la mise en œuvre de ce plan. Tout d’abord, les pays en proie au terrorisme ont tendance à privilégier les initiatives de lutte existantes, telles que la Force multinationale mixte, le G5 Sahel et l’Initiative d’Accra, pour s’attaquer à des vulnérabilités spécifiques sur leurs territoires.

Certains de ces pays doutent également de la capacité de la CEDEAO à faire face aux menaces émergentes et à s’adapter suffisamment vite. Certains responsables de la lutte contre le terrorisme des États membres de l’Initiative d’Accra, par exemple, ont déclaré à l’ISS que le temps nécessaire à la CEDEAO pour organiser le sommet extraordinaire de Ouagadougou avait fait l’objet de plusieurs plaintes. En effet, prévu pour février 2017, ce sommet n’a finalement eu lieu qu’en septembre 2019.

Par ailleurs, la CEDEAO se heurte au problème récurrent du manque de ressources. Les responsables interrogés ont déclaré que les fonds n’étaient pas disponibles. Aucune raison précise n’a été donnée, à l’exception de divergences manifestes entre les États membres au sujet des mécanismes de financement du plan. Au lieu de contribuer au pot commun de la CEDEAO, certains pays ont décidé de financer des activités conformes à leurs propres initiatives nationales de lutte contre le terrorisme, qui ne correspondent pas nécessairement à la stratégie du plan.

Au lieu de contribuer au pot commun de la CEDEAO, certains pays préfèrent financer leurs propres activités nationales de lutte contre le terrorisme

En outre, des fonds alloués par l’Union économique et monétaire ouest-africaine seraient versés directement aux États membres. Bien que le Nigeria et le Ghana se soient engagés à contribuer au pot commun à hauteur de 400 millions de dollars US, ces deux pays n’ont pour l’instant effectué aucun versement significatif. Cela peut être dû aux difficultés économiques rencontrées par ces pays, notamment à cause de la chute considérable des prix du pétrole, dans le cas du Nigeria. Néanmoins, cela pourrait également être le signe d’une méfiance implicite envers la CEDEAO, qui n’est pas perçue comme un mécanisme efficace de lutte contre le terrorisme à l’échelle régionale.

Par ailleurs, la pandémie de COVID-19 a détourné l’attention des États membres de la lutte contre le terrorisme. La nécessité imprévue d’apporter un soutien immédiat aux citoyens a grevé les budgets des États, tandis que les activités économiques et les recettes fiscales ont diminué dans toute la région.

À ces problèmes s’ajoutent les objectifs et les priorités discutables du plan d’action. Par exemple, il vise notamment à mettre fin au terrorisme dans la région dans un délai de cinq ans. Étant donné que le terrorisme menace les 15 États membres de la CEDEAO et représente un problème de taille dans au moins quatre d’entre eux (le Mali, le Niger, le Nigeria et le Burkina), il s’agit d’un objectif bien trop ambitieux.

La lutte contre le terrorisme est une entreprise complexe qui doit être envisagée sur le long terme et nécessite d’importants investissements en temps et en argent. Cela fait sans aucun doute partie des raisons pour lesquelles les pays de la région ne se sont pas suffisamment engagés dans la mise en œuvre du plan de la CEDEAO.

Près de 80 % du budget du plan est alloué à la sécurité des frontières, au renseignement et au renforcement des capacités des forces de sécurité

Malgré les nombreuses stratégies adoptées par les gouvernements nationaux et leurs partenaires depuis plusieurs années, la violence et l’insécurité liées au terrorisme dans les régions du Sahel et du bassin du lac Tchad persistent, voire empirent dans certains cas. Lors de la 58e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, qui s’est tenue virtuellement le 23 janvier 2021, les participants ont dénoncé « la récurrence des attaques terroristes dans les pays de la ligne de front […] malgré les efforts intenses déployés par ces pays ».

Par ailleurs, le plan de la CEDEAO ne cherche pas suffisamment à traiter les causes profondes du terrorisme, en particulier les lacunes en matière de gouvernance et de développement, ce qui entretient le doute quant à ses chances de réussite. Les groupes extrémistes violents tirent profit de ces vulnérabilités persistantes, notamment en fournissant des services aux populations dans les régions où l’État est absent, décrié ou trop faible pour assumer ses responsabilités.

Une autre défaillance majeure concerne la répartition budgétaire du plan. En effet, près de 80 % du budget est alloué à trois domaines ; la gestion des frontières et la sécurité frontalière, les échanges d’informations et de renseignements, ainsi que la formation et l’équipement des forces de défense et de sécurité. Ces questions sont nécessaires, à certains égards, dans la lutte contre le terrorisme, mais le fait de leur accorder une si grande importance signifie que les facteurs qui sous-tendent le terrorisme ne seront pas traités.

Une meilleure formation et des services de renseignement plus fiables permettront certes d'identifier plus facilement les insurgés présumés, de déjouer rapidement les complots ou de briser les chaînes d'approvisionnement des terroristes. Toutefois, il ne s’agit là que des symptômes, et non des causes profondes, du problème.

La CEDEAO ne devrait pas se contenter de réunir des ressources et de coordonner des initiatives, elle devrait plutôt servir d’intermédiaire afin d’améliorer la qualité et la mise en œuvre des mesures existantes de lutte contre le terrorisme. Il est impératif de créer des plateformes de partage de connaissances et d’expériences, pour favoriser l’apprentissage et l’adoption de bonnes pratiques. Cela permettra de souligner combien il est important de combler les lacunes en matière de gouvernance et de développement qui alimentent le terrorisme.

Sampson Kwarkye, chercheur principal, Bureau régional de l’ISS pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le bassin du lac Tchad

Cet article a été réalisé avec l’appui du Fonds britannique pour la résolution des conflits, la stabilité et la sécurité, du Royaume des Pays-Bas et de l’Open Society Foundation.

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