L’Initiative d’Accra peut-elle prévenir le terrorisme dans les États côtiers de l’Afrique de l’Ouest?

2019-09-30

L’Initiative d’Accra a été lancée en septembre 2017 par le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo, en réponse à l’insécurité grandissante liée à l’extrémisme violent dans la région. Elle vise à prévenir la propagation de l’extrémisme violent à partir du Sahel et à lutter contre la criminalité transnationale organisée en zones frontalières. Cette année, le Mali et le Niger ont été admis en tant qu’observateurs compte tenu de leur proximité avec les États côtiers et de leur expérience en matière de lutte contre l'extrémisme violent.

Deux ans après son lancement, l’initiative et les perspectives qu’elle présente, notamment dans un contexte marqué par un intérêt croissant de la communauté internationale à prévenir l’instabilité régionale, restent toutefois peu connues.

Le lancement de l’initiative est antérieure à l'opération Otapuanu, à la suite de laquelle les autorités burkinabés ont alerté leurs homologues du Bénin, du Togo et du Ghana, des tentatives de pénétration d’éléments des groupes extrémistes violents dans leurs territoires. Le Burkina, précédemment considéré comme un rempart contre la propagation de l'extrémisme violent vers les États côtiers, ne l’est plus depuis 2016, année qui a marqué le début d’attaques répétées contre le nord du pays, puis contre la capitale Ouagadougou avant de toucher différentes régions frontalières avec les pays côtiers.

Le lancement de l'initiative a aussi précédé l’incident du 1er mai 2019, quand deux touristes français ont été enlevés et leur guide béninois assassiné dans le parc national de Pendjari, situé à cheval entre le Bénin et le Burkina Faso. Cet enlèvement confirme les tentatives d’implantation des groupes extrémistes dans le Nord des États côtiers.

L’Initiative d’Accra est autofinancée, ce qui limite la dépendance au financement extérieur

L’initiative d’Accra est un mécanisme de sécurité coopératif et collaboratif qui repose sur trois axes : le partage d'informations et de renseignements ; la formation du personnel de sécurité et de renseignement ; et la conduite d’opérations militaires conjointes transfrontalières. En termes de coordination, chaque trimestre, la rencontre des ministres de la sécurité est précédée d'une réunion technique des responsables en charge de la sécurité et des renseignements.

En mai 2018, l'opération Koudalgou I a été menée conjointement par le Bénin, le Burkina Faso, le Ghana et le Togo dans les zones frontalières entre les trois pays. Elle a été suivie par L’opération Koudalgou II, conduite par le Burkina, la Côte d’Ivoire et le Ghana en novembre 2018.

L’initiative d’Accra présente plusieurs avantages. Premièrement, elle ne repose pas sur une structure administrative lourde. Sur le plan opérationnel, elle s’appuie sur des points focaux présents dans chaque pays membre et un coordinateur central au sein du secrétariat de la sécurité nationale du Ghana. Cette approche réduit les lenteurs administratives et facilite la communication et la collaboration entre les membres.

Deuxièmement, malgré leurs ressources limitées, ce sont les États membres qui financent l’initiative afin d'en assurer l'appropriation et éviter la dépendance au financement extérieur. Cela permet de doter l’Initiative de l’engagement politique nécessaire à son succès et donne aux pays membres la marge de manœuvre essentiel pour déterminer les priorités.

Le caractère discontinu des opérations militaires limite leur impact sur les activités des groupes terroristes

Troisièmement, cette initiative favorise le partage d’informations et de renseignements et améliore la coopération entre les États pour prévenir l’extrémisme violent. Selon les parties prenantes impliquées, les réunions périodiques des responsables des services de renseignement et de la sécurité ont considérablement contribué à renforcer la confiance entre les pays, dans un contexte où certains se méfiaient de leurs homologues. Par exemple, la Côte d’Ivoire et le Togo ont parfois soupçonné le Ghana d’héberger des dissidents politiques.

Enfin, bien que l’initiative favorise une approche militaire, celle-ci est complétée par des interventions non sécuritaires menées par les pays membres au niveau national. Le Ghana, par exemple, a mis au point un cadre et un plan d’action contre le terrorisme, qui consacre l’un de ses piliers à la lutte contre les causes profondes de l’extrémisme.

L’agence béninoise de gestion des frontières met en œuvre des projets de développement qui prennent en charge des vulnérabilités à la menace dans les zones frontalières. En mai 2019, le Togo a mis en place un comité interministériel de prévention et de lutte contre l'extrémisme violent (CIPLEV) dont l’une des missions est de renforcer la résilience des communautés.

En Côte d’Ivoire, un outil appelé la «Malette pédagogique» a été élaboré en collaboration avec les chefs religieux pour suivre les activités de radicalisation et promouvoir des pratiques religieuses pacifiques. Une stratégie nationale de lutte et de prévention de l'extrémisme violent est également en cours d’élaboration.

Les ressources destinées à l’initiative pourraient être détournées à des fins politiques pendant les élections en 2020 et 2021

Malgré ses avantages, l'Initiative d'Accra reste confrontée à des défis. Les opérations militaires, même si elles ont conduit à des arrestations, demeurent ponctuelles et se déroulent sur une très courte durée. En conséquence, elles n’affectent que temporairement les activités et le déplacement des groupes terroristes. Les opérations n’étant pas continues, l’insécurité peut ressurgir entre les opérations.

Par ailleurs, les pays ont des capacités limitées en matière de renseignement, ce qui signifie qu'ils ne peuvent pas localiser et contrôler les mouvements transfrontaliers des groupes extrémistes de manière efficace. Il existe également des différences entre les institutions en charge de la sécurité intérieure des États membres.

Alors que le Burkina, la Côte d’Ivoire et le Togo ont tous des gendarmeries, le Ghana n’en a pas. Le Bénin, quant à lui, dispose d’une police républicaine, fusion de la police et de la gendarmerie. En outre, les barrières linguistiques entre le Ghana, pays anglophone, et ses homologues francophones ont parfois entravé une communication efficace.

Avec des élections prévues en 2020 et 2021 pour tous, l'attention et les ressources des pays membres de l'Initiative d'Accra pourraient être orientées vers des campagnes politiques. De ce fait, le risque de restriction des libertés publiques justifiée par la nécessité de prévenir l’extrémisme violent ne doit pas être occulté.

La menace de l’extrémisme violent dans les États côtiers de l’Afrique de l’Ouest constitue paradoxalement une opportunité pour les pays membres sur le plan régional et national. Elle leur offre la possibilité de renforcer leur collaboration multilatérale. Au plan national, chaque pays pourrait mieux aborder les déficits en matière de gouvernance économiques et sociopolitiques, favorables à l’implantation des groupes.

La priorité doit être également mise sur le renforcement du contrat social entre les États et leurs populations, en particulier celles des zones frontalières. Une telle dynamique nécessite la prise en compte des demandes des populations dans les réformes des institutions de défense et de sécurité nationale. Dans cette optique, la décentralisation constituerait un cadre idéal pour ces efforts de lutte contre le terrorisme.

Les États doivent aussi veiller à ce que les opérations et les mesures de sécurité n’affectent pas négativement les moyens de subsistance des populations. Cela pourrait engendrer un mécontentement vis à vis des gouvernements et une solidarité avec les groupes extrémistes. L'intégration des services sociaux dans les plans de sécurité, en particulier dans les zones frontalières, est essentielle pour gagner le cœur et l'esprit des citoyens et susciter leur coopération dans la lutte contre l'extrémisme violent.

Sampson Kwarkye, Chercheur principal, ISS Abuja, Ella Abatan, Chercheur and Michaël Matongbada, Chercheur junior, ISS Dakar

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