L'importance d'une meilleure prise en charge des déserteurs de Boko Haram

2021-03-30

Dans la région particulièrement instable du bassin du lac Tchad, la décision de nombreuses recrues de quitter Boko Haram contribue à réduire les effectifs de ce groupe extrémiste violent. Il s’agit là d’un indicateur positif pour les efforts de lutte contre le terrorisme. Toutefois, il doit aller de pair avec une stratégie régionale de désarmement, de démobilisation, de réintégration, de rapatriement et de réinstallation qui jetterait les bases d'une transition vers la paix.

Jeunes et adultes des quatre pays du bassin du lac Tchad (Cameroun, Niger, Nigeria et Tchad) rejoignent les rangs de Boko Haram, désormais composé de Jamā'at Ahl as-Sunnah lid-Da'wah wa'l-Jihād (JAS) et de l'État islamique en Afrique de l'Ouest (EIAO), pour diverses raisons.

Les recherches menées par l'Institut d'études de sécurité (ISS) démontrent que certains rejoignent le groupe de leur plein gré, motivés par la rhétorique religieuse ou le discours sur la négligence de l'État tenus par le groupe, ou encore pour des opportunités socio-économiques. D'autres ont été enrôlés ou enlevés, puis retenus de force dans les bastions de Boko Haram.

Le caractère multidimensionnel des raisons pour lesquelles les individus se retrouvent dans les rangs du groupe ou associés à celui-ci explique ainsi la diversité des ex-associés de Boko Haram.

Les efforts des pays du bassin du lac Tchad sont concentrés au niveau national, malgré le caractère régional de la crise

Bien que des statistiques précises soient difficiles à obtenir, les données collectées par l'ISS font état d'au moins 2 400 désertions au Tchad, 1 000 au Nigeria, 584 au Cameroun et 243 au Niger. Les motifs de départ de Boko Haram incluent notamment des circonstances individuelles, des préoccupations liées à la sécurité et des dynamiques internes au groupe.

Au niveau individuel, certaines personnes se désengagent parce que leurs attentes, fondées sur des idéaux religieux ou des opportunités économiques, n'ont pas été satisfaites. Pour d'autres, les mauvaises conditions de vie dans les camps de Boko Haram sont un facteur de désengagement. L'intensification des offensives militaires, notamment des frappes aériennes par les armées des pays du bassin du lac Tchad et le déploiement effectif de la Force multinationale mixte rendent la situation intenable.

Boko Haram impose en outre des restrictions sévères à ses membres, ainsi qu'une surveillance permanente et des châtiments corporels à ceux qui sont soupçonnés ou reconnus coupables de transgression de ses règles. Ces transgressions incluent l'« immoralité », le vol, la toxicomanie, etc. Au sein du groupe, l'application inéquitable des règles engendre aussi un sentiment d'injustice. Dans certains cas, la peine de mort est appliquée. Enfin, les rivalités et la violence entre factions ont également entraîné le départ de certaines personnes du groupe.

Les recherches menées par l'ISS dans le bassin du lac Tchad démontrent que les personnes qui quittent Boko Haram empruntent des itinéraires périlleux vers la réintégration. Les expériences personnelles mettent en évidence trois problèmes majeurs dans la manière dont les déserteurs sont pris en charge sur leurs voies vers la réintégration.

L'incertitude entourant le sort de ceux qui quittent Boko Haram décourage les autres d'en faire autant

Premièrement, les initiatives gouvernementales de désarmement, réintégration et réinstallation sont conçues au niveau national, et ce, malgré le caractère transfrontalier de la crise. L'opération Safe Corridor, par exemple, se poursuit au Nigeria malgré les difficultés et le Niger a vu sortir les premiers lauréats du centre de réhabilitation de Goudoumaria. Au Cameroun, les structures de réhabilitation ont commencé à fonctionner et le Tchad poursuit la réintégration directe des ex-associés à faible risque au sein des communautés.

Les approches doivent toutefois tenir compte de la nature régionale de la crise, étant donné que le recrutement, les attaques et les mouvements de Boko Haram sont transnationaux. Et lorsque les membres décident de partir du groupe, le processus de désengagement est également transnational.

Deuxièmement, l'incertitude entourant le sort des personnes qui quittent Boko Haram décourage d’autres d’en faire autant. Troisièmement, les communautés ne sont pas impliquées de manière centrale dans les processus de réintégration, même si elles facilitent le désengagement et sont les premiers points de contact pour les ex-associés. La réconciliation dépend de l'adhésion et de la collaboration des communautés, elle ne peut être dictée.

Le fait que des milliers d'individus, qu’ils se soient associés à Boko Haram ou qu’ils aient été enlevés par le groupe, désertent les rangs représente un avantage pour les pays du bassin du lac Tchad dans leurs efforts pour stabiliser la région. Cette dynamique montre que le groupe est progressivement privé de ressources humaines et logistiques vitales. Elle constitue en outre une source potentielle d'informations sur les stratégies de financement et de recrutement de Boko Haram.

Les communautés ne sont pas suffisamment associées aux processus de réintégration, malgré leurs contributions au désengagement

Les approches qui tirent profit de ces avantages doivent aller de pair avec des stratégies visant à protéger les communautés des attaques et des représailles, ainsi que du recrutement forcé par Boko Haram.

Les désertions doivent également être gérées de manière efficace. La manière dont les ex-associés de Boko Haram sont accueillis et triés doit être prédéfinie et basée sur des mécanismes standards d'accueil, de tri et de profilage. Des dispositions légales régionales favorisant l’établissement de tels normes et protocoles devront être adoptées dans les quatre pays du bassin du lac Tchad.

Des politiques spécifiques prenant en compte le rôle des femmes et des enfants dans l'extrémisme violent sont également nécessaires. Pour renforcer la résilience des communautés face à des groupes comme Boko Haram, leur participation doit être privilégiée tout au long du processus de réhabilitation, y compris lors de la conception, de la mise en œuvre et de l'évaluation. Grâce à la coopération et au partage d’expériences, les pays de la région du bassin du lac Tchad seront capables d’élaborer des stratégies nationales et régionales durables.

Remadji Hoinathy, chercheur principal, Akinola Olojo, chercheur principal et Malick Samuel, chercheur, ISS Bureau Régional pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le bassin du lac Tchad

Cet article a été réalisé grâce au soutien du gouvernement des Pays-Bas, du gouvernement du Danemark ainsi que de la représentation régionale de la Fondation Hanns Seidel pour l’Afrique de l’Ouest.

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Crédit photo : © Amanda Nero / IOM

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