Lac Tchad et Sahel : le casse-tête de la mobilité transfrontalière des terroristes
Face à l’influence croissante de l’État islamique, les pays doivent partager leurs renseignements et coopérer, malgré leurs divergences politiques.
Selon des transfuges qui communiquent avec des combattants en activité, l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) aurait décidé d’envoyer 100 combattants EIS à Ménaka, près de la frontière entre le Mali et le Niger, afin de renforcer les effectifs de sa filiale au Sahel. Cette décision intervient quelques mois après la prise de contrôle des forces maliennes et le retrait de l’État islamique au Sahel (EIS) de la région.
Prises lors d’une récente réunion, ces décisions du Conseil de la Choura de l’EIAO constituent un défi majeur pour les opérations de lutte contre le terrorisme dans le bassin du lac Tchad et au Sahel. De plus, elles révèlent une organisation à la fois sous pression et qui étend son influence.
Les structures de lutte contre l’insurrection dans chaque région n’ont pas la capacité de faire face à la mobilité transrégionale de l’EIAO et de l’EIS. L’EIS opère principalement dans la zone frontalière entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, où le groupe Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, affilié à Al-Qaïda, est également actif. La réussite de toute opération est tributaire d’une coopération entre ces gouvernements.
Un transfuge rapporte qu’un combattant ayant assisté à la réunion du Conseil de la Choura aurait déclaré : « Ils [l’EIS] ont des problèmes [à Ménaka] », illustrant le besoin de soutien du groupe. Cinquante combattants supplémentaires se dirigeraient vers Nasarawa, dans le centre-nord du Nigeria, à des centaines de kilomètres du fief de l’EIAO sur les rives du lac Tchad, a-t-il ajouté. Il s’agit du deuxième déploiement de ce type vers Nasarawa depuis l’envoi de 25 combattants dans cette région l’année dernière.
L’État islamique en Afrique de l’Ouest disposerait d’une cellule dormante à Nasarawa, opérant comme celle de Kogi, dans le centre-nord du Nigeria, ayant mené une attaque contre une église dans le sud-ouest du pays et participé à l’attaque de la prison d’Abuja en 2022.
Par ailleurs, les données de terrain de l’Institut d’études de sécurité (ISS) montrent que des combattants de l’État islamique au Sahel (EIS) ont traversé la frontière depuis le sud du Niger pour pénétrer dans les États de Sokoto et de Kebbi, dans le Nord-Ouest. Cette incursion complique la situation sécuritaire dans la zone des trois frontières entre le Nigeria, le Niger et le Bénin, où plusieurs groupes armés sont actifs.
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Pays du bassin du lac Tchad et du Sahel touchés par les affiliés de l’État islamique
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Cette mobilisation transrégionale s’inscrit dans une dynamique observée pour la première fois en janvier, lorsque l’EIAO avait aidé l’EIS à mener des attaques coordonnées contre l’aéroport international de Diori Hamani et la base aérienne 101 au Niger, avec des drones et des combattants déployés depuis le lac Tchad et le nord-ouest du Nigeria.
Selon des sources de l’ISS, l’EIS avait effectué les premières missions de surveillance et de reconnaissance avant que l’EIAO ne se joigne à l’opération. Des sources au sein de la Force multinationale mixte (FMM), l’organisme régional chargé de la sécurité du lac Tchad, ont fait état de déplacements de combattants de l’EIAO vers l’ouest plusieurs semaines avant les attaques. Leurs propos corroborent les informations de sources au sein de l’État de Borno. Pourtant, le Niger n’était pas préparé à contrer cette attaque, ce qui met en évidence le manque de coordination entre les forces en présence.
Les branches africaines de l’État islamique (EI) opèrent au sein d’un réseau structuré, initialement coordonné par Habib Yusuf, le chef de l’EIAO qui serait aujourd’hui décédé. Il était le fils du fondateur de Boko Haram, Mohammed Yusuf, qualifié de terroriste par les États-Unis et siégeait au Conseil mondial de la Choura de l’État islamique. Cet élément est important pour comprendre la structure intégrée du terrorisme de l’État islamique en Afrique.
Parallèlement, les résolutions adoptées lors de la récente réunion du Conseil de la Choura de l’EIAO suggèrent que le groupe est sous pression dans le bassin du lac Tchad. Il chercherait désespérément à rançonner les civils pour se financer et recruter de nouveaux membres, à la suite des frappes américano-nigérianes de mai qui ont tué le commandant Bukar Mainok et environ 200 combattants. Le groupe a décidé d’augmenter de 50 % les taxes sur l’élevage et la pêche dans les zones sous son contrôle.
La lutte contre l’insurrection se heurte à la mobilité transrégionale des agents de l’EIAO et de l’EIS
Il a ensuite abaissé l’âge minimum de recrutement de 17 à 15 ans, concentrant une nouvelle campagne de recrutement à Tumbuma, dans l’État de Borno, près de Darak, une cible récente de l’EIAO. Une source de l’État de Borno a déclaré à ISS Today que le groupe avait un besoin urgent de liquidités pour financer ses activités, notamment l’achat de carburant, d’équipements et les soins de santé de ses membres, éléments essentiels au maintien de la cohésion de ses forces.
Le groupe a également levé les restrictions de déplacement vers ses bastions insulaires pour les djihadistes étrangers, précédemment imposées, car les frappes américano-nigérianes rendaient les déplacements trop dangereux. Les djihadistes étrangers ont joué un rôle clé dans les opérations de l’EIAO. Dix instructeurs originaires d’Irak, de Tchétchénie et de Libye sont arrivés ce mois-ci pour former les combattants de l’EIAO à l’utilisation d’armes antiaériennes qui auraient été récemment acquises au Soudan afin de répondre aux menaces aériennes croissantes.
Selon des transfuges, les combattants faisaient état d’une peur constante et de constats fréquents d’avions survolant la région. Bien que les États-Unis aient retiré la plupart de leurs quelque 200 soldats, l’armée nigériane affirme que cela n’affaiblira pas son élan. Les deux pays déclarent que le partage de renseignements se poursuivra.
Un ancien leader de Boko Haram, qui aide aujourd’hui l’État de Borno à convaincre des combattants de quitter le groupe, décrit une vision djihadiste du monde qui ne perçoit pas les revers comme le font les observateurs extérieurs. Après les revers subis par Boko Haram en 2014 et 2015, il se souvient de commandants étonnés de perdre des batailles alors qu’ils combattaient pour Dieu. Plutôt que de remettre en question leur mission, ils s’attelaient à imputer les pertes aux dérives de feu Abubakar Shekau vis-à-vis de l’enseignement islamique « pur ».
Frappé par les forces américano-nigérianes, l’EIAO impose plus de taxes et recrute des plus jeunes
Cette logique, selon laquelle une défaite est une erreur que l’on peut corriger, consolide la résilience intrinsèque de l’organisation et lui confère un moral à toute épreuve. Ses membres estiment être mis à l’épreuve et croient qu’en persévérant, la victoire finale leur sera garantie par la volonté de Dieu.
Cette vision du monde s’inscrit dans l’ambition de l'État islamique en Afrique : surplanter les États et organiser les affiliés des différentes sous-régions en un réseau coordonné relevant d’un État mondial.
Face aux menaces communes dans ces régions, tout progrès durable nécessite une coopération. Lors d’une réunion de l’ISS et de la FMM à N’Djamena ce mois-ci, des sources de l’Union africaine (UA) ont indiqué qu’il existait peu, voire aucun canal officiel de partage de renseignements interrégional avec le Sahel.
Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, dirigés par des juntes militaires, sont exclus de l’UA et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ce qui entrave la coopération avec des voisins tout aussi menacés. En l’absence de cette coopération, ces trois pays privilégient une défense localisée et ont récemment mis en place une force interarmées unifiée. La CEDEAO a également annoncé la création d’une force régionale de lutte contre le terrorisme, fragmentant davantage le dispositif sécuritaire.
Malgré les divisions politiques, il est indispensable de mettre en place un canal de renseignements permanent et des plans de riposte. Le président burundais Évariste Ndayishimiye, par ailleurs envoyé spécial de l’UA pour le Sahel, pourrait faciliter la mise en place d’un outil de travail pragmatique en s’appuyant sur l’ancrage institutionnel de l’UA à travers la Mission pour le Mali et le Sahel.
L’exclusion du Mali, du Niger et du Burkina Faso de l’UA et de la CEDEAO entrave toute coopération
Cette mission a organisé en avril un dialogue de haut niveau sur la coopération et la stabilisation entre les acteurs ouest-africains et sahéliens, avant les visites effectuées en juillet par le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, à Bamako et à Ouagadougou. Cette bonne volonté diplomatique devrait se traduire par des plans de sécurité concrets.
Les bailleurs de fonds et partenaires internationaux devraient faire de la mise en œuvre de programmes de stabilisation transrégionaux une condition préalable à leur soutien, le cas échéant. Ils reconnaîtraient ainsi les problèmes communs au bassin du lac Tchad et au Sahel et encourageraient la collaboration entre les États concernés.
Au niveau local, tout en renforçant la sécurité pour empêcher des plans de recrutement largement coercitifs de l’EIAO, le Nigeria doit mener une opération spécifique fondée sur le renseignement pour lutter contre les cellules dormantes en dehors du Nord-Est.
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