Avec le terrorisme à ses portes, la Guinée doit traiter ses vulnérabilités internes
La réponse guinéenne doit intégrer les facteurs de risque endogènes, au-delà de la menace à la frontière malienne.
Publié le 11 August 2026 dans
ISS Today
Par
Hassane Koné
chercheur principal, bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel
Felix Fodé Bongono
chercheur boursier Bosch, bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, ISS
La Guinée demeure, pour l’heure, préservée des attaques de groupes extrémistes violents. Toutefois, l’inculpation en mars, par le parquet de Conakry, de onze individus soupçonnés d’appartenir au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) dans les villes aurifères frontalières avec le Mali indique que le pays n’est pas à l’abri d’une propagation de l’insécurité touchant le Sahel central.
Les attaques de groupes armés au Mali, à proximité de la frontière guinéenne, sont devenues régulières ces deux dernières années, ciblant notamment un poste de police, de douane et des sites miniers chinois.
Le 16 mars de cette année, le poste de contrôle malien de Yanfolila, situé à seulement 50 km de la frontière guinéenne, a été pris pour cible. Le 4 juillet, la prison de Kéniéroba, où seraient détenus plusieurs terroristes présumés, a été attaquée par le JNIM. Et les combattants du JNIM tentent, depuis le début du mois de mai, de perturber la circulation des convois de marchandises sur l’axe Bamako–Kourémalé menant à la Guinée.
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La Guinée et ses pays voisins
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Le 22 avril dernier, le président guinéen Mamadi Doumbouya a créé par décret le Commandement des opérations spéciales (COS), une structure interarmées dont l’une des missions principales est de participer à la lutte contre l’expansion du terrorisme.
La mise en place du COS témoigne d’une prise en compte sérieuse de la menace par les autorités guinéennes. Elle s’inscrit dans un processus de réponse anticipative entamé dès 2018 avec la création du Groupement des forces spéciales (GFS), puis du Groupement des forces d’intervention rapide (GFIR) en décembre 2021.
Ces différentes initiatives laissent entrevoir une forte militarisation de la réponse et partent du principe que la menace serait un phénomène purement exogène qu’il convient de neutraliser. Or, une telle approche occulte les vulnérabilités internes et préexistantes de la Guinée.
Les localités du nord-est de la Guinée, proches du Mali, sont exposées à trois vulnérabilités majeures susceptibles de favoriser l’infiltration des groupes extrémistes : des tensions intercommunautaires persistantes, une économie aurifère dont la régulation échappe en partie à l’État et de multiples trafics.
Les initiatives actuelles partent du principe que la menace est un phénomène exogène à neutraliser
Le long de cette frontière non balisée de 858 km, les tensions intercommunautaires récurrentes sont alimentées par les convoitises autour des ressources aurifères abondantes. Le 12 avril, des affrontements ont éclaté entre les orpailleurs du village malien de Danka et ceux de Sèkè Kolenda, dans la préfecture de Siguiri, en Guinée, à la suite d’un litige concernant un site minier. Les troubles ont conduit à la décapitation d’un jeune chasseur guinéen, provoquant la colère des femmes de Sèkè Kolenda.
Des tensions similaires ont déjà été enregistrées par le passé. Si elles ne constituent pas, dans l’absolu, le principal facteur d’implantation des groupes extrémistes, elles jouent toutefois un rôle de catalyseur dans l’expansion de la menace. Cette dynamique fait écho aux études de l’Institut d’études de sécurité (ISS) menées dans d’autres contextes de la région.
Le contrôle limité des autorités guinéennes sur l’exploitation minière artisanale et à petite échelle (EMAPE) constitue une autre vulnérabilité structurelle. En 2025, l’or artisanal représentait 69 % des exportations de la Guinée, soit 49,6 tonnes. Une grande partie de cette production provient de cette zone frontalière, qui suscite un afflux massif d’orpailleurs artisanaux, majoritairement des ressortissants burkinabè et maliens.
À l’instar des situations observées au Burkina Faso, dans la région frontalière avec le Bénin, le Niger et la Côte d’Ivoire, cette zone risque de devenir une source de financement pour des groupes extrémistes violents qui pourraient s’appuyer sur l’économie de l’orpaillage illégal et les nombreux trafics qui lui sont associés.
Le trafic d’armes et les réseaux de contrebande, très présents dans cette zone, constituent une vulnérabilité réelle. Profitant de la perméabilité des frontières, les groupes extrémistes violents pourraient s’adosser à ces activités illicites pour assurer leur approvisionnement, comme cela a déjà été observé par endroits dans la région.
Les vulnérabilités internes de la Guinée pourraient favoriser l’infiltration des groupes extrémistes
Le circuit d’approvisionnement du Mali a également entraîné une hausse du trafic de carburant. Depuis septembre 2025, le JNIM entrave la circulation sur les grands axes commerciaux reliant le Mali au Sénégal et à la Côte d’Ivoire, dans l’espoir d’asphyxier économiquement Bamako en privant la capitale de produits de première nécessité.
Compte tenu de l’insécurité persistante sur les corridors Dakar-Bamako et Abidjan-Bamako, principaux axes d’approvisionnement du pays, la récente volonté des autorités maliennes d’utiliser le corridor Conakry-Bamako comme alternative pourrait inciter le JNIM à étendre ses activités entre Bamako et Kourémalé.
Face à ces vulnérabilités endogènes, il devient impératif de repenser la perception de la menace. Les réponses doivent dépasser l’approche purement sécuritaire pour s’attaquer en priorité aux fragilités structurelles qui font le lit de l’extrémisme violent. Dès lors, une compréhension globale de l’ampleur réelle de ces risques devient un préalable incontournable.
L’élaboration d’une stratégie nationale de lutte contre le terrorisme, qui articule étroitement les dimensions militaires et les enjeux de gouvernance, s’impose désormais. Cette stratégie devra, par le biais du COS, renforcer le dispositif sécuritaire le long de cette frontière et intensifier la surveillance afin de démanteler toute cellule dormante et de prévenir les infiltrations terroristes.
Les tensions entre communautés frontalières sont alimentées par les convoitises autour de l’or
Le renforcement de la sécurité transfrontalière passe également par une redynamisation de la coopération militaire avec le Mali, la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Le partage de renseignements et l’intensification des patrouilles conjointes joueront un rôle essentiel pour lutter contre les trafics illicites transfrontaliers.
Dans un contexte de fragmentation des cadres multilatéraux traditionnels, notamment entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Alliance des États du Sahel (AES), l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) pourrait servir de cadre alternatif de coopération sécuritaire entre la Guinée, le Mali et le Sénégal.
Le rôle des populations locales dans la veille communautaire et le partage d’informations ne saurait être négligé. Ainsi, les liens entre les communautés et les forces de défense et de sécurité doivent être consolidés par des actions civilo-militaires afin d’impliquer les citoyens dans la prévention de la menace.
À long terme, il est essentiel de compléter ces mesures de sécurité par des initiatives ciblant les conditions structurelles qui permettent aux groupes extrémistes de prospérer. L’encadrement de l’EMAPE constitue un vecteur essentiel de cette démarche préventive. Les ministères des Mines, de la Sécurité et de la Protection civile et de la Défense doivent renforcer la régulation et la surveillance afin de maîtriser les flux financiers et d’empêcher que ces zones ne deviennent des bases de financement pour les groupes extrémistes.
Ces dynamiques s’étendant de part et d’autre de la frontière, la Guinée devra œuvrer de concert avec le Mali pour mieux réguler l’EMAPE. Un meilleur encadrement de ces activités permettrait également de réduire les tensions communautaires autour de l’exploitation aurifère.
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