L’EIAO cible Darak, dans le nord du Cameroun
Aux confins du Cameroun, du Nigeria et du Tchad, Darak revêt une grande importance pour les économies locales et nationales, et aussi pour les extrémistes violents.
Publié le 15 juin 2026 dans
ISS Today
Par
Célestin Delanga
chargé de recherche, Bureau régional de l'ISS pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel
Depuis plus d’un an, le groupe État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) exerce une pression sur les communautés et les positions militaires dans la commune de Darak, au nord du Cameroun. Le groupe vise à étendre son contrôle au-delà de la région de Tumbuma Mantiqa, au nord-est du Nigeria, qui lui sert à la fois de refuge et de centre de collecte de fonds.
Située dans une partie isolée du bassin du lac Tchad, la population de Darak est vulnérable. Le 5 février, une attaque de l’EIAO a provoqué le déplacement de plus de 2 000 personnes parmi les habitants de l’île. Ces derniers sont pris entre deux feux : les insurgés et les forces de défense et de sécurité.
L’EIAO les soumet à ses « lois », les obligeant notamment à payer une « taxe » en signe d’allégeance afin de se constituer des revenus. Dans leurs efforts pour perturber ces activités et les mouvements de l’EIAO, les forces de sécurité maltraitent physiquement les habitants pour avoir « collaborés » avec les insurgés et confisquent leurs biens, comme leurs pirogues ou téléphones.
La zone d’expansion de l’EIAO vise au moins trois communes : celles de Darak, de Hile Alifa et de Fotokol. Avec ses nombreuses possibilités de commerce transfrontalier, la région revêt une importance stratégique pour les économies locales et nationales. Ses eaux poissonneuses et ses terres fertiles sont devenues de plus en plus prisées à mesure que le lac Tchad s’assèche, comme en témoigne le grave conflit frontalier qui a opposé le Cameroun et le Nigeria de 1994 à 2002.
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Territoire de l’EIAO et les zones cibles dans le bassin du lac Tchad
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L’île de Darak se trouve à proximité du territoire de Tumbuma Mantiqa de l’EIAO et n’est accessible qu’en pirogue. C’est une plaque tournante pour la logistique et le transport près de la frontière entre le Nigeria et le Cameroun, ainsi qu’un centre de pêche et de commerce transfrontalier très actif.
Outre les perspectives d’y collecter des fonds, l’EIAO est attiré par la faible présence de l’État dans la région, ce qui rend son expansion envisageable. Peu de responsables de l’État vivent à Darak car les infrastructures y sont globalement médiocres et fréquemment prises pour cible par les insurgés.
L’EIAO profite des rassemblements communautaires tels que les marchés hebdomadaires pour faire ouvertement de la propagande. En janvier, les insurgés ont annoncé que Darak appartenait à leur dawla (État) et qu’aucun militaire n’y était le bienvenu. Ils ont ordonné à la population de leur donner le titre de « Dan mallam » (« fils du Prophète »). Pour persuader les habitants d’accepter leur présence, ils s’appuient notamment sur les croyances et les valeurs communes de la communauté, telles que l’islam.
L’attaque de l’EIAO a provoqué le déplacement de plus de 2 000 personnes de l’île de Darak
Lors des inondations de 2024, l’EIAO a déclaré que la montée des eaux, qui avait entraîné une prolifération de poissons, était une récompense de Dieu pour le djihad qu’ils menaient. La destruction des habitations et des infrastructures par les inondations aurait été une punition divine infligée aux apostats.
Cette rhétorique est généralement diffusée sur les marchés hebdomadaires, par le bouche-à-oreille et les médias en ligne, et s’accompagne d’images des attaques de l’EIAO pour renforcer l’adhésion idéologique. Les insurgés scandent des slogans même lorsqu’ils traversent les villages et discutent avec les pêcheurs, qui retournent dans leurs communautés en relayant leurs messages.
Les recherches de l’Institut d’études de sécurité (ISS) indiquent que le groupe a donné mission à trois lieutenants camerounais, Malam Abaicho, Malam Abdulrahman (de Makary) et Malam Djimé (de Tchika), d’amener la région de Darak dans le giron de l’EIAO.
Les membres du groupe se présentent comme les nouveaux dirigeants de la région. Les recherches de l’ISS révèlent plusieurs cas de flagellation, d’amendes, d’emprisonnement et d’enlèvements punitifs perpétrés depuis janvier.
Les recherches de l’ISS révèlent des flagellations, des amendes, des emprisonnements et des enlèvements
À Doutché, des éleveurs ont été fouettés et condamnés à payer 300 000 nairas (220 dollars US) à la suite d’un jugement rendu par l’EIAO dans un litige foncier avec un agriculteur. À la périphérie de Darak, des éleveurs ont été fouettés pour ne pas avoir payé leurs impôts dans les délais. À Tchika, des personnes ont été flagellées pour avoir consommé de l’alcool, et des agriculteurs ont été battus pour avoir pénétré sans autorisation dans une zone agricole.
L’EIAO espère gagner le soutien des habitants qui ont subi des exactions de la part des forces de sécurité en promettant de débarrasser Darak de l’armée. Selon des sources de l’ISS, le groupe a attaqué dix avant-postes militaires dans la région depuis janvier, endommageant les infrastructures de l’État et entraînant le démantèlement des postes militaires camerounais le long de la frontière.
Ces attaques visent à démontrer l’incapacité de l’armée à protéger les habitants et à affaiblir le contrat social entre la population et le gouvernement. Il en résulte une détérioration des relations entre civils et militaires et la fermeture de certains services publics, notamment des écoles et des centres de santé. Les actions de l’EIAO sèment la confusion parmi les habitants de Darak et pourraient en effet conduire à un soutien accru envers le groupe.
Un changement de stratégie et de tactique militaires s’impose. L’opération Alpha, lancée en 2014 par l’armée camerounaise et la Force multinationale conjointe, doit être appuyée par des opérations plus offensives de nettoyage de la zone et de démantèlement des bastions temporaires de l’EIAO.
Laisser l’EIAO contrôler Darak renforcerait le groupe et augmenterait la menace terroriste
Pour cela, il faut renforcer les effectifs militaires à Darak. Les soldats doivent être formés aux opérations en terrain marécageux et inaccessible à l’aide d’équipements militaires spécialement adaptés. Ce qui nécessite, entre autres : des pirogues motorisées et des drones tactiques pour l’observation terrestre à courte portée ; des drones de moyenne altitude et capable de voler pendant des heures à haute altitude pour surveiller de vastes territoires ; des drones de combat armés qui font des frappes ciblées.
Une action militaire conjointe entre le Cameroun et le Nigeria contribuerait à sécuriser la zone de part et d’autre de la frontière. Le Nigeria a lancé l’offensive Hadin Kai contre Boko Haram dans l’État voisin de Borno. Elle pourrait compléter une opération camerounaise en renforçant le partage de renseignements et la coordination tactique.
Des initiatives civilo-militaires favoriseraient aussi la confiance et la coopération entre les soldats et la population, et un soutien de l’opinion publique aux mesures de sécurité de l’État. L’objectif devrait être de renforcer la résilience des communautés locales et de réduire leur vulnérabilité face à la propagande de l’EIAO.
Abandonner Darak aux mains de l’EIAO encouragerait le groupe, compromettrait la souveraineté de la région, durement acquise à la suite du différend frontalier avec le Nigeria, et augmenterait la menace terroriste dans le nord du Cameroun.
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