L’insécurité étrangle les économies du corridor Cameroun-Tchad
Le terrorisme, les enlèvements et le mauvais état des routes paralysent un axe commercial vital entre le Cameroun, le Tchad et le Nigéria.
Publié le 23 septembre 2026 dans
ISS Today
Par
Célestin Delanga
chargé de recherche, Bureau régional de l'ISS pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel
Remadji Hoinathy
chercheur principal, Afrique centrale et bassin du lac Tchad, ISS
Au cours de la dernière année, les enlèvements, les assassinats et autres attaques se sont multipliés le long de la route nationale camerounaise reliant la capitale Yaoundé, au sud, à Kousséri, ville du nord frontalière avec le Tchad.
Malgré l’importante présence militaire déployée sur cet axe commercial stratégique, les passagers et les camions de marchandises restent la cible quasi quotidienne de factions de Boko Haram. Et avec l’arrivée de la saison des pluies, le piteux état des routes vient alourdir encore les menaces qui pèsent sur les transports et le commerce.
Le corridor Maroua-Kousséri-N’Djamena constitue une véritable ligne de vie pour le Tchad, pays sans littoral, ainsi que pour les exportateurs nigérians et les populations camerounaises établies le long de ce tronçon routier.
Le port de Douala, au Cameroun, joue un rôle essentiel dans le ravitaillement du Tchad, les échanges entre les deux pays reposant sur les marchandises ainsi acheminées vers N’Djamena. Aux importants flux commerciaux formels s’ajoute un vaste secteur informel, évalué à plus de 174 milliards de francs CFA (303 millions de dollars américains) pour le Cameroun, largement dominé par les denrées alimentaires et le bétail.
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Villes clés pour le commerce et les échanges dans la zone frontalière entre le Nigéria, le Cameroun et le Tchad
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L’insécurité sur cet axe s’intensifie et se complexifie pour trois raisons principales.
La première tient à la connivence entre réseaux criminels et groupes terroristes pour perpétrer des enlèvements et des opérations de traite d’êtres humains, le tout entretenu par la circulation massive d’armes et de munitions dans la région. Des opportunistes s’associent à des factions de Boko Haram et leur transmettent des informations sur des cibles potentielles pour ces activités criminelles lucratives.
Ainsi, le 14 août 2025, des combattants présumés de Boko Haram ont enlevé 11 passagers d’un car de transport près de Zigagué, sur l’axe Maroua-Kousséri. Leur libération est intervenue une semaine plus tard, au terme d’une opération militaire camerounaise en territoire nigérian et après l’interpellation de complices locaux.
D’après les témoignages d’anciens otages et d’ex-combattants, dans la zone de Mora-Waza, des bandes armées, dissimulées au sein des populations locales, enlèvent des personnes pour les revendre au Jama’atu Ahlis-Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad (JAS), une faction de Boko Haram. Le JAS demande ensuite une rançon aux proches des victimes. Cette évolution semble traduire un passage du simple kidnapping à la traite d’êtres humains, une activité plus complexe impliquant à la fois des groupes criminels et terroristes.
Le deuxième motif d’aggravation des menaces sécuritaires est la recrudescence de l’insurrection. Depuis le début de l’année 2025, plusieurs assauts spectaculaires menés par l’État islamique en Afrique de l’Ouest contre des postes militaires situés sur la route nationale ont infligé de très lourdes pertes humaines et matérielles aux forces armées camerounaises. Ces revers militaires ont laissé le champ libre au développement des enlèvements et du banditisme.
Les commerçants doivent emprunter des itinéraires plus longs, coûteux et contraignants
La troisième raison est le mauvais état des routes, en particulier pendant la saison des pluies, de juin à octobre. Cette situation facilite les embuscades, les usagers mettant parfois plusieurs jours pour effectuer un trajet de moins de 300 km.
Au-delà de la détérioration de la sécurité, les difficultés économiques régionales ont un impact direct sur le Cameroun, le Tchad et le Nigéria. Le ralentissement des échanges transfrontaliers représente un manque à gagner considérable pour les économies nationales. Les voyageurs, les commerçants et les transporteurs sont en effet contraints d’emprunter des itinéraires plus longs et plus coûteux, susceptibles d’endommager les véhicules et de retarder la livraison des marchandises. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement entraînent des pénuries de produits de première nécessité, une flambée des prix et un doublement des coûts de transport.
Les tracasseries imposées par la police, la gendarmerie ou les agents des douanes viennent encore alourdir ce fardeau. Ainsi, sur une voie de contournement de seulement 7 km reliant Yagoua, au Cameroun, à Bongor, au Tchad, 17 postes de contrôle ont été recensés. À la suite de manifestations de transporteurs et d’usagers de la route, les autorités tchadiennes ont réduit, en mai, le nombre de postes de contrôle de leur côté de la frontière. Au Cameroun, les camionneurs affirment que la route passant par Maga compte plus de postes de contrôle que l’ensemble de la route nationale.
Les travaux de réfection de l’axe Mora-Kousséri méritent d’être salués, mais l’insécurité demeure un sujet de préoccupation majeur. Cette route passe tout près de l’État de Borno au Nigéria, épicentre de l’insurrection menée par Boko Haram. Si la partie camerounaise est bordée de villages jusqu’à Kousséri, le tronçon nigérian traverse un vaste territoire inhabité, devenu le sanctuaire de Boko Haram et de bandes armées.
Du fait du mauvais état des routes, il faut parfois plusieurs jours pour parcourir moins de 300 km
Au-delà du déploiement militaire défensif le long de ce corridor commercial, le Cameroun et le Nigéria doivent mener des opérations offensives conjointes, terrestres et aériennes. Des initiatives de sensibilisation associant des instances civiles et militaires pourraient également réduire l’infiltration des auteurs de ces exactions au sein des communautés. Ces mesures pourraient s’inscrire dans le cadre de l’accord de coopération militaire signé par les deux pays le 16 juin 2026 à Yaoundé.
Par ailleurs, la construction de la digue-route entre Maga et Kousséri, longue de 280 km et annoncée en 2013, permettrait de contourner les zones où Boko Haram mène ses attaques. Si ces liaisons routières s’avéraient viables, elles réduiraient les risques et offriraient des opportunités économiques aux populations riveraines.
Dans l’immédiat, les gouvernements des pays concernés devraient atténuer les difficultés rencontrées sur les routes secondaires, notamment au Tchad, en commençant par réduire les postes de contrôle et les tracasseries.
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