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Le rôle des aînés dans le trafic de drogue en Afrique de l’Ouest

Plus qu’une série de faits isolés, le nombre croissant de personnes âgées impliquées dans ces activités pourrait traduire une adaptation des réseaux.

En Afrique de l’Ouest, les plus de cinquante ans sont de plus en plus présents dans le trafic de drogue, même si les données disponibles et la manière dont les autorités appréhendent le phénomène varient d’un pays à l’autre.

Selon le site web de l’Agence nigériane de lutte contre le trafic de drogue (NDLEA), au moins 32 personnes âgées de 60 à 101 ans ont été arrêtées au Nigéria depuis janvier. En incluant les suspects de 50 à 59 ans, on recense 48 arrestations. Des calculs approximatifs font état d’un ratio d’environ une personne âgée arrêtée pour cinq adultes plus jeunes.

Femi Babafemi, responsable des relations avec les médias et du plaidoyer à la NDLEA, a déclaré à ISS Today que les données disponibles, notamment les « arrestations régulières de suspects de 55 à 80 ans à travers le pays, mettent en relief un schéma systémique plutôt qu’une série de faits isolés ».

Au-delà du Nigéria, Femi Babafemi indique que les réseaux de trafiquants recrutent de plus en plus de personnes âgées comme passeurs en Afrique de l’Ouest, notamment le long des frontières terrestres poreuses et des routes maritimes informelles. Des suspects de 65 à 70 ans ont ainsi été arrêtés pour trafic de cannabis au Cameroun et au Sénégal.

Si plusieurs pays relèvent des cas individuels, le Réseau épidémiologique ouest-africain sur la consommation de drogues (WENDU) ne dispose pas d’informations régionales. Les données existantes n’étant pas structurées de manière à permettre une analyse comparative, la démographie des passeurs du troisième âge est peu étudiée.

La présence de femmes âgées dans les récentes affaires de trafic de drogue est une évolution notable

L’implication des aînés dans le trafic de drogue est une curiosité, car les suspects ne correspondent pas au profil type des délinquants habituels, généralement jeunes. Cette tendance va également à l’encontre du respect traditionnellement conféré aux aînés dans les sociétés africaines. Et c’est précisément ce qui en fait des profils prisés par les réseaux.

Le phénomène n’est pas nouveau, en Afrique comme ailleurs. Au Ghana, des « vieilles dames » ont fait passer et distribué de la drogue en 2002 et en 2014. Un reportage britannique de 2008 évoque une « hausse critique du nombre de passeuses de plus de 65 ans », beaucoup étant nigérianes ou ghanéennes. D’autres articles font état de la participation de ressortissants et guinéens du troisième âge.

En 2016, des passeurs de drogues seniors ont été identifiés en Amérique du Nord, en Australie, à Hong Kong et en Europe. Aux États-Unis, des personnes âgées recrutées sur les réseaux sociaux ou par des escroqueries téléphoniques se sont vu promettre des sommes importantes en échange du transport de « cadeaux » à leurs destinataires.

En 2025, des personnes du troisième âge ont été arrêtées au Chili, au Royaume-Uni et en Inde, où des réseaux ciblaient des aînés vivant seuls et ayant besoin d’argent. Beaucoup ignoraient participer à un trafic. En mai 2025, des agents de la sécurité aux frontières britannique ont appréhendé deux Allemands de 80 et 67 ans qui se rendaient à Hong Kong avec de la méthamphétamine. Ils avaient été piégés par un réseau nigérian qui recrutait des personnes âgées comme passeurs au moyen d’escroqueries financières par courriel.

Des seniors participent également à la direction et à l’exécution des opérations, comme en témoigne l’arrestation en mai d’un baron de la drogue de 63 ans, qui serait à la tête d’un réseau nigériano-mexicain de méthamphétamine. Ils interviennent comme passeurs, distributeurs ou détaillants, intermédiaires, producteurs, gardiens de stocks, voire chefs de réseau, et sont de plus en plus nombreux à se livrer au trafic de cocaïne, de méthamphétamine ou de cannabis synthétique.

Les difficultés économiques et la perte des systèmes de soutien social et familial exacerbent le trafic

Si les femmes jouent depuis longtemps un rôle dans le trafic de drogue, la présence de femmes âgées dans les affaires récentes remet en question les normes de genre qui leur confèrent traditionnellement un statut particulier. Elle montre aussi que les inégalités d’accès aux ressources et la dépendance économique liées au genre peuvent accroître la vulnérabilité au recrutement et à l’exploitation par les réseaux criminels, explique Funmilayo Bamisaye, experte en réduction de la demande de drogues et conseillère en toxicomanie à la NDLEA.

L’Afrique de l’Ouest occupe une place croissante dans le trafic mondial de drogue, y compris comme marché de consommation, alors que les contrôles se durcissent en Amérique latine. En 2024, 25 891 arrestations liées à la drogue ont été effectuées dans 13 pays de la région.

En juillet, les autorités libériennes ont saisi près de quatre tonnes de cocaïne d’une valeur marchande d’environ 317 millions de dollars US. Au Nigéria, l’on a découvert en mai et en juin deux laboratoires de production de méthamphétamine à l’échelle industrielle, tandis que le Sénégal est désormais considéré comme une nouvelle plaque tournante de la cocaïne consommée en Europe.

Alors qu’une grande partie de l’Afrique de l’Ouest est passée du statut de marché de consommation à celui de couloir de trafic, le Nigéria s’est établi comme un producteur et un exportateur de drogues de synthèse. Cette évolution semble liée à d’autres formes de criminalité organisée.

D’après Femi Babafemi, le renforcement de la lutte antidrogue contraint les réseaux à opérer une « adaptation tactique ». Mais le trafic n’en est pas amoindri pour autant : plus de 100 tonnes de cocaïne ont transité de l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe l’an dernier. Des agents des douanes font part de leurs difficultés à identifier des suspects qui ne correspondent pas aux profils habituels, ce qui révèle des lacunes dans le profilage et la catégorisation des personnes susceptibles d’être impliquées.

L’insécurité alimentaire s’ajoutant aux autres crises, la délinquance des aînés devrait se poursuivre

En Afrique de l’Ouest, l’implication des aînés dans le trafic de drogue soulève des questions sur les motivations et les facteurs favorisant leur recrutement. Ce phénomène rappelle la manière dont Boko Haram cible les femmes pour le transport d’armes et de drogue, ainsi que pour des actes de violence. Plusieurs dynamiques se conjuguent pour accroître la vulnérabilité des seniors et faciliter leur instrumentalisation par les groupes criminels. Au rang des facteurs récurrents figurent les difficultés économiques et la perte des systèmes de protection sociale et de soutien familial pendant les conflits, surtout dans les économies agraires rurales.

Selon Femi Babafemi, certaines personnes âgées sont recrutées par des proches ou d’autres relations de confiance, tandis que d’autres ont déjà un passé criminel. Les besoins médicaux urgents, la solitude, le manque d’information et l’isolement social les rendent également plus vulnérables au recrutement.

Des médias nigérians se sont inquiétés du fait que des « grands-parents » puissent devenir des acteurs criminels, y voyant le signe d’une détérioration sociale. Dans les cultures africaines, les personnes âgées sont dépositaires d’une autorité morale contribuant à dissuader les jeunes de comportements répréhensibles. Les voir aujourd’hui vendre de la drogue à des enfants et les entraîner dans ce trafic revêt donc une dimension particulière.

Selon un expert interrogé par ISS Today, les campagnes de lutte contre le trafic de drogue ciblent toutes les franges de la population. Cependant, l’implication de seniors soulève des débats complexes pour la justice : comment déterminer leur culpabilité lorsqu’ils ont été trompés ? Et comment tenir compte de leur âge, de leurs handicaps éventuels ou de graves problèmes de santé au moment de fixer les peines ?

Alors que l’insécurité alimentaire vient s’ajouter aux autres crises frappant l’Afrique de l’Ouest, l’implication des personnes âgées dans la criminalité continuera probablement de s’étendre. Pour y remédier efficacement, il faut comprendre pourquoi et comment elles sont recrutées. La définition d’un seuil d’âge commun faciliterait la détection, l’évaluation et la comparaison du phénomène entre les pays.

Les services de sécurité doivent également revoir leurs critères de profilage pour s’adapter à l’évolution du rôle des personnes âgées dans la criminalité organisée, en particulier le trafic de drogue. Plutôt que de se concentrer sur des catégories de délinquants, il serait judicieux de s’attacher à mieux comprendre la structure des réseaux, les flux financiers et les environnements qui favorisent les trafics. Les réponses doivent être guidées par le renseignement et les données, proportionnées et fondées sur les droits.

Les organisations humanitaires devraient, quant à elles, réexaminer et renforcer les mécanismes visant à protéger les aînés les plus vulnérables du recrutement et de l’exploitation par les réseaux criminels.

 

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