Comment la CEDEAO peut rendre sa nouvelle force antiterroriste efficace
Au-delà du financement, l’enjeu reste la capacité de la brigade à se coordonner avec la Force unifiée de l’AES.
Publié le 25 mars 2026 dans
ISS Today
Par
Hassane Koné
chercheur principal, bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel
En février, les chefs d’état-major de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont approuvé la création d’une force régionale pour lutter contre le terrorisme et l’insécurité. Ce corps s’inscrit dans le cadre de la Force en attente de la CEDEAO prévue par l’Union africaine (UA).
Annoncée en août 2025, la force devait initialement compter 260 000 soldats, avec un budget annuel estimé à 2,5 milliards de dollars américains. Les chefs militaires ont finalement opté pour une brigade antiterroriste de 1 650 soldats, appelée à constituer le noyau dur du dispositif.
Le Bénin, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, le Nigéria et le Sénégal ont réaffirmé leur engagement à fournir des troupes. Les contingents seront stationnés dans leurs pays respectifs, prêts à être déployés.
La création d’une force régionale en attente est en débat depuis 2004 au sein de la CEDEAO. Le bloc ouest-africain cherche un instrument militaire pour remplacer le Groupe de surveillance de la CEDEAO (ECOMOG), qui est intervenu au Libéria, en Sierra Leone et en Guinée-Bissau dans les années 1990, ainsi qu’en Côte d’Ivoire au début des années 2000.
Cependant, le manque de ressources, de financement et de volonté politique a empêché les États membres de concrétiser cette ambition. Plusieurs annonces faites ces dernières années concernant l’activation de la force en attente ou la création d’une nouvelle force antiterroriste n’ont jamais été suivies d’effets. Pendant plus d’une décennie, cette situation a exposé la CEDEAO à des critiques pour son inaction face au terrorisme et à l’insécurité dans la région.
La CEDEAO a été critiquée pendant plus de dix ans pour son inaction face au terrorisme
La décision de février traduit la volonté de l’organisation de restaurer sa crédibilité et d’endiguer la propagation du terrorisme vers les pays du golfe de Guinée, ce qui risque de plonger la région dans une insécurité généralisée.
Créer une force n’est pas le plus difficile. Le véritable défi est de la rendre opérationnelle et efficace. Pour y parvenir, la CEDEAO devra surmonter des obstacles récurrents : volonté politique, financement, logistique.
Les pays ayant promis des contributions devront les honorer dès la constitution de la force. Les troupes devront être dûment équipées, formées et motivées pour faire face aux attaques asymétriques de groupes terroristes en constante innovation et adaptation. Cela nécessite des unités expérimentées et réactives.
La CEDEAO devra surtout assurer un financement prévisible et durable de sa force. Le principe d’autofinancement garantit l’autonomie et évitera les difficultés rencontrées par la Force conjointe du G5 Sahel et l’Initiative d’Accra, qui ont souffert de leur dépendance à l’égard de partenaires extérieurs.
Les États membres doivent s’engager à verser des contributions financières régulières et à appliquer strictement le prélèvement et le reversement de la taxe communautaire de 0,5 % sur les importations en provenance de l’extérieur de la zone CEDEAO. Cette mesure avait été recommandée lors de la réunion des ministres de la Défense et des Finances à Abuja le 29 août 2025, et des efforts sont en cours pour identifier d’autres sources de financement innovantes.
La capacité de projection de la brigade face à des groupes terroristes très mobiles pose question
La CEDEAO pourrait également solliciter le soutien de l’UA, qui dispose d’un Fonds pour la paix et d’une base logistique continentale à Douala, au Cameroun, où est stocké du matériel militaire inutilisé appartenant à la Force africaine en attente.
Malgré les difficultés à obtenir des financements pour les opérations de paix de l’UA en Somalie, la CEDEAO devrait aussi explorer les possibilités d’appui des Nations Unies dans le cadre de la Résolution 2719 du Conseil de sécurité, qui prévoit le financement des opérations de soutien à la paix menées en Afrique à hauteur de 75 %.
La force de la CEDEAO pourrait, en outre, être confrontée au défi du déploiement de ses 1 650 soldats sur un vaste théâtre d’opérations. Le stationnement des contingents dans leurs pays respectifs pose la question de leur capacité de projection face à des groupes terroristes dispersés, qui se déplacent rapidement et franchissent les frontières. La mutualisation des moyens logistiques des armées de la région pourrait, à terme, faciliter le déploiement rapide de troupes là où leur présence est requise de toute urgence.
Le concept d’opérations de la brigade — qui n’a pas encore été rendu public — définira ses modalités d’emploi, ses règles d’engagement et ses mécanismes de coordination.
Toutefois, la lutte contre les groupes armés ne peut être pleinement efficace sans la coopération avec les trois pays du Sahel central, qui restent l’épicentre du terrorisme progressant vers les pays côtiers. Les autorités militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger, irritées par les sanctions imposées par la CEDEAO à la suite de leurs coups d’État, se sont retirées de l’organisation en janvier 2025 après avoir fondé l’Alliance des États du Sahel (AES).
La fragmentation entre la CEDEAO et l’AES affaiblit la sécurité collective en Afrique de l’Ouest
Face à une menace commune et transfrontalière, la nécessité de coopérer exige un dialogue entre la CEDEAO et l’AES afin de rétablir la confiance et d’instaurer un cadre de coopération sécuritaire bénéfique à toute l’Afrique de l’Ouest.
La CEDEAO devra également structurer sa force de manière à favoriser les synergies avec la Force unifiée de l’AES récemment créée. Une coordination opérationnelle pour lutter conjointement contre le terrorisme et la criminalité transnationale est indispensable, et les négociations entre la CEDEAO et l’AES doivent intégrer cet objectif.
Dans un premier temps, il est essentiel de rétablir des lignes de communication directes entre les états-majors des deux blocs. Cela permettra de relancer le partage de renseignements et la synchronisation des opérations de sécurité transfrontalières. L’UA peut jouer un rôle de « médiateur neutre » pour faciliter les échanges entre les armées des pays de la CEDEAO et de l’AES.
La brigade antiterroriste de la CEDEAO peut être efficace si elle devient un moteur de la coordination régionale en matière de sécurité. Mais son impact restera limité tant que la fragmentation entre la CEDEAO et l’AES continuera d’affaiblir les initiatives de sécurité collective en Afrique de l’Ouest.
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