Crise sécuritaire au Sahel : agir au-delà des promesses de solidarité
L’évolution des modes opératoires et des alliances des groupes armés va mettre à l’épreuve la coopération régionale avec les pays de l’AES.
Les récentes attaques perpétrées dans le Sahel central témoignent d’une évolution préoccupante de la menace terroriste en Afrique de l’Ouest. Face à cette situation, les États de la région et leurs partenaires doivent aller au-delà des déclarations de solidarité envers les populations et les pays touchés. Une coopération sécuritaire active avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger, les trois membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), s’impose de toute urgence.
Le 25 avril, le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et les séparatistes du Front de libération de l’Azawad (FLA) ont lancé une série d’attaques coordonnées contre plusieurs villes du nord, du centre et du sud du Mali. Il s’agissait de l’opération la plus ambitieuse menée par ces groupes armés depuis le début de la crise sécuritaire malienne en 2012. Elle a entraîné la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, et permis aux insurgés de s’emparer des villes de Kidal et Tessalit, dans le nord du pays.
Le 4 juillet, la coalition FLA-JNIM a conduit une nouvelle offensive du même type visant simultanément six localités à travers le pays. Même si les Forces armées maliennes (FAMa) sont parvenues à contenir la plupart des attaques, les insurgés ont pris le contrôle d’une partie de la ville d’Anéfis, dans le nord, contraignant les FAMa et leur partenaire russe, Africa Corps, à se retrancher dans leur base militaire. Après six jours de combats intenses, les FAMa et Africa Corps ont finalement repoussé l’offensive et repris Anéfis.
Ces événements laissent penser que la coalition FLA-JNIM repose désormais sur une complémentarité opérationnelle plus structurée. Les deux groupes mettent en commun leur connaissance approfondie du terrain et leurs réseaux locaux.
Le FLA est davantage actif dans les régions du nord, tandis que le JNIM apporte son expérience de la guerre asymétrique dans les régions du centre, de l’ouest et du sud. Ce groupe affilié à Al-Qaïda est également capable de conduire des opérations complexes et coordonnées, à l’image des sept attaques simultanées lancées le 1er juillet de l’année dernière dans l’ouest du pays. En parallèle, il continue de cibler les différents corridors économiques menant à Bamako afin de bloquer ou de perturber les flux commerciaux.
Les groupes armés fragilisent l’autorité des États du Sahel, ce qui pourrait mener à leur renversement
Alors que l’alliance FLA-JNIM compromet la sécurité au Mali, on observe également un nombre croissant d’attaques collectives ambitieuses dans les deux autres pays de l’AES.
Le 30 juin, les Forces armées du Burkina Faso ont annoncé avoir déjoué des offensives « complexes et coordonnées » menées par des groupes terroristes dans l’est et le nord du pays. Au Niger, l’armée a repoussé deux attaques contre l’aéroport international Diori Hamani de Niamey. La première, le 28 janvier de cette année, a été revendiquée par l’État islamique au Sahel et la seconde, le 18 juin, par le JNIM.
La multiplication des opérations conjointes sur plusieurs fronts, le ciblage d’infrastructures stratégiques, le recours à des technologies toujours plus sophistiquées (notamment des drones commerciaux) ainsi que les assassinats de dirigeants témoignent d’une reconfiguration stratégique de la menace terroriste.
En cherchant à montrer l’incapacité des gouvernements à assurer la protection de leurs populations, les groupes armés fragilisent les fondements mêmes de l’autorité des États sahéliens et pourraient créer des conditions propices à leur renversement. S’il est peu probable qu’un groupe djihadiste prenne le pouvoir à court terme, un tel scénario n’est pas totalement exclu. Cela aurait des conséquences majeures pour le Sahel, mais aussi pour toute l’Afrique de l’Ouest et au-delà.
L’extension progressive des activités des groupes armés vers les États côtiers, notamment dans le nord du Bénin et du Togo, ainsi que les perturbations des corridors commerciaux causées par le JNIM illustrent le risque d’une régionalisation de la menace terroriste. Les répercussions pourraient dépasser le domaine de la sécurité pour s’étendre aux échanges commerciaux et aux intérêts internationaux.
L’UA a renforcé son engagement auprès des pays de l’AES et pourrait faciliter le dialogue
Les attaques d’avril au Mali ont suscité une vague de déclarations officielles de soutien. Plusieurs pays voisins, dont le Sénégal, la Mauritanie, l’Algérie, le Maroc et le Bénin, ont condamné ces attaques et réaffirmé leur appui au Mali. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union africaine (UA) ont également dénoncé ces violences et appelé à une mobilisation collective.
Au-delà du continent africain, l’Union européenne, la Turquie et l’Arabie saoudite ont condamné les attaques et renouvelé leur soutien aux autorités maliennes.
L’UA s’est toutefois imposée comme la seule organisation à avoir dénoncé les attaques du 4 juillet au Mali, ainsi que celles perpétrées au Niger en janvier et en juin. L’Algérie, qui entretient de bonnes relations avec le Niger, a été le seul pays voisin à exprimer sa « profonde indignation » et sa pleine solidarité avec les autorités et le peuple nigériens.
Ces marques de solidarité sont encourageantes, mais elles doivent s’accompagner d’engagements plus concrets. Plusieurs évolutions diplomatiques récentes pourraient contribuer à relancer la coopération sécuritaire dans la région.
On peut notamment citer les récents rapprochements entre le Mali et l’Algérie, ainsi qu’entre le Niger et le Bénin. Le Sénégal, qui entretient de bonnes relations avec les pays de l’AES, pourrait mettre à profit sa présidence de la CEDEAO ainsi que son rôle à la tête de la Commission de la CEDEAO pour consolider la coopération régionale en matière de sécurité. Les initiatives constructives de dialogue engagées par le Togo et le Ghana avec les États du Sahel central sont également prometteuses, tout comme le renforcement des échanges entre la Commission de l’UA et les pays de l’AES.
Empêcher le Sahel d’atteindre un point de bascule est essentiel à la stabilité de l’Afrique de l’Ouest
Au moins deux axes d’action devraient être considérés comme prioritaires pour affermir cette dynamique.
En premier lieu, les rapprochements entre l’Algérie et le Mali, ainsi qu’entre le Niger et le Bénin, doivent rapidement se traduire par des mesures pragmatiques de coopération sécuritaire. Le rétablissement des mécanismes de coordination militaire et de partage de renseignements entre les responsables des services de sécurité permettrait de mieux gérer les incidents frontaliers et les menaces transfrontalières, tout en réduisant les risques de crises diplomatiques.
En deuxième lieu, l’UA, qui a récemment renforcé son engagement auprès des pays de l’AES, dispose d’une fenêtre diplomatique pour faciliter le dialogue et ouvrir ainsi la voie à une reprise de la coopération sécuritaire dans la région.
L’amélioration des relations entre Bamako et Alger offre également l’occasion de revitaliser le Processus de Nouakchott, un mécanisme de coopération contre le terrorisme créé par l’UA en 2013. Celui-ci réunit actuellement l’Algérie, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigéria, le Tchad et le Sénégal. Il pourrait être élargi au Togo, au Ghana et au Bénin.
L’UA pourrait également solliciter l’appui des Nations unies à ses initiatives régionales de paix dans le cadre de la résolution 2719, qui autorise le financement des opérations africaines de soutien à la paix.
Empêcher le Sahel d’atteindre un point de bascule sécuritaire est désormais un impératif collectif pour préserver la stabilité de l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.
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