Au Mali, des femmes s’opposent au nouvel élan de soutien à l’excision
Une campagne en faveur des mutilations génitales féminines, toujours légales au Mali, présente cette pratique comme une protection pour les filles.
Publié le 09 septembre 2026 dans
ISS Today
Par
Ornella Moderan
directrice régionale pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel, le bassin du lac Tchad et l’Afrique centrale, ISS
En août dernier, l’émergence sur les réseaux sociaux maliens d’une campagne coordonnée en faveur des mutilations génitales féminines (MGF) a ravivé les débats de société sur l’intégrité physique des femmes, mais aussi sur les traditions et la souveraineté nationale.
Quelques jours après qu’une ONG malienne a placardé à Bamako des affiches dénonçant cette pratique, des comptes anonymes ont diffusé des visuels porteurs du message inverse. Des hommes de profils différents y apparaissent souriants ou levant le pouce, accompagnés des couleurs nationales et du slogan : « Au Mali, oui à l’excision ! Protégeons les filles, construisons leur avenir. »
Ce discours retourne entièrement l’argument de la protection, alors que l’excision reste courante et peut être mortelle. Souvent pratiquée sans anesthésie, l’ablation partielle des organes génitaux expose les jeunes filles à des complications graves. Selon une étude publiée en 2023, les MGF causent environ 44 000 décès excédentaires par an dans 15 pays africains, dont le Mali. Elles figurent ainsi parmi les principales causes de surmortalité des filles et des jeunes femmes dans les régions concernées.
Pour celles qui survivent, les conséquences sont terribles, tant immédiatement qu’à long terme. Sur le coup, l’excision peut notamment entraîner des saignements importants, une infection et un choc émotionnel, sans parler de la douleur intense. Au cours de leur vie, les femmes qui l’ont subie peuvent ensuite faire face à des douleurs chroniques, des complications urinaires et menstruelles, un risque accru d’accouchement difficile et des traumatismes psychologiques durables.
Des Maliennes engagées pour les droits des femmes combattent cette pratique depuis des décennies. Peu après l’indépendance du Mali en 1960, la sage-femme et députée Aoua Keïta ainsi que d’autres militantes ont œuvré à des réformes visant à faire progresser les droits des femmes dans le Code du mariage de 1962. Elles ont obtenu l’interdiction du mariage forcé et l’instauration d’un âge minimum pour se marier, mais n’ont réussi à faire interdire ni l’excision ni la polygamie.
L’excision entraîne une surmortalité de 44 000 décès par an dans 15 pays africains, dont le Mali
Des forces conservatrices influentes ont ensuite fait échec à deux projets de loi, l’un en 2009 pour renforcer les droits des femmes au sein du foyer, l’autre en 2019 sur les violences faites aux femmes. Le Code pénal malien de 2024 réprime les violences de manière générale, mais ne mentionne pas explicitement les MGF.
Ce vide juridique a de lourdes conséquences pour les femmes et les filles. La dernière enquête démographique et de santé du Mali révèle que 89 % des femmes de 15 à 49 ans ont été excisées, l’un des taux les plus élevés au monde. Chez les filles âgées de 0 à 14 ans, tranche d’âge où l’excision est généralement pratiquée, la prévalence est passée de 74 % en 2018 à 70 % aujourd’hui, signe d’un lent recul.
Ce reflux est toutefois modeste et réversible. De nombreux Maliens, femmes comme hommes, restent favorables aux MGF, qu’ils considèrent comme une obligation religieuse ou une tradition à préserver. Ces deux arguments sont contestés, mais l’absence de consensus continue de mettre en danger des milliers de fillettes chaque année.
Les partisans des MGF en minimisent les conséquences physiques et les jugent nécessaires pour maîtriser la sexualité des femmes — une préoccupation patriarcale ancienne. Dans une grande partie du sud et du centre du Mali, les normes sociales banalisent de longue date la souffrance des femmes et font de la capacité à l’endurer un motif de fierté. À l’inverse, la stigmatisation qui guette une femme non excisée, soupçonnée de mauvaise moralité, est présentée comme un mal plus grand encore, dont il faudrait protéger les filles.
Les partisans du « oui » tentent également de faire passer l’opposition aux MGF comme une idée venue de l’étranger. Cette lecture efface la longue histoire du refus malien de l’excision, d’Aoua Keïta aux mouvements actuels de défense des droits humains. Elle trouve pourtant un écho dans les discours répandus sur la souveraineté, qui réduisent les droits des femmes à un concept importé et érigent les normes de genre traditionnelles en force pour la société.
89 % des Maliennes de 15 à 49 ans ont été excisées, soit l’un des taux les plus élevés au monde
Or, cette logique ne fait que substituer une domination à une autre. Elle permet aux hommes, aux familles et aux communautés de contrôler le corps des femmes et de mutiler des fillettes trop jeunes pour consentir, tout en présentant cet acte comme une forme de résistance à l’impérialisme. Au nom de la souveraineté nationale, ce raisonnement prive la moitié de la population de toute souveraineté sur son propre corps.
L’identité des instigateurs de la campagne pro-excision reste difficile à établir. Des journalistes et des organisations féministes maliennes ont découvert qu’elle provenait en grande partie de comptes diffusant des affiches générées par l’intelligence artificielle, manifestement conçues pour donner l’impression d’un mouvement de masse. Il est donc complexe d’en évaluer l’ampleur réelle.
Si la plupart des hommes figurant sur ces visuels ont publiquement défendu l’excision, certains ont dénoncé l’utilisation de leur image sans autorisation ou se sont rétractés sous la pression de l’opinion publique.
En reprenant les codes des campagnes anti-excision, les partisans de la pratique cherchent à normaliser leur position en créant une fausse équivalence entre le « oui » et le « non ». Dès lors que les deux passent pour des opinions aussi valables l’une que l’autre, l’inaction peut sembler relever d’une neutralité raisonnable plutôt que d’un soutien tacite à des violences infligées à des enfants. Cette illusion d’optique joue en faveur du statu quo.
Mais à l’heure où se négocie la « refondation » du Mali – un processus visant à redéfinir les normes et les valeurs de la société ainsi que les fondements de la gouvernance politique –, les femmes n’accepteront pas sans se battre un contrat social qui creuse les inégalités de genre.
Présenter l’opposition à l’excision comme une idée étrangère efface l’histoire de celles et ceux qui l’ont combattue au Mali
La campagne en faveur de l’excision a d’ailleurs suscité une forte mobilisation des organisations de défense des droits des femmes, des professionnels de santé et d’autres voix publiques, qui contestent l’idée que soutenir les MGF reviendrait à soutenir les valeurs maliennes.
De nombreuses femmes – et certains hommes – se sont également mobilisées hors du Mali. En Côte d’Ivoire et au Togo, la campagne a suscité de vives protestations. Des membres des diasporas malienne et ouest-africaine ont organisé des manifestations contre les MGF à Paris, à Montréal et ailleurs, signe que l’excision ne peut plus compter sur le silence.
Le 26 août, la Commission nationale des droits de l’homme du Mali a appelé les autorités à interdire les MGF par la loi. D’autres pays où l’excision reste profondément ancrée l’ont déjà fait, dont le Burkina Faso, le Sénégal, la Guinée, le Niger, l’Égypte et le Soudan. Ces interdictions n’ont pas mis fin à la pratique, mais elles ont accru les risques encourus par ses auteurs et doté les organisations de défense des droits des femmes d’une base juridique pour la combattre.
Même adoptée, une loi reste exposée aux contestations. En Gambie, des chefs traditionnels et religieux ont tenté en 2024 d’obtenir du Parlement l’abrogation du Women’s (Amendment) Act de 2015, qui interdit les MGF. Après le rejet de cette initiative par les députés, ils ont saisi la Cour suprême, où l’affaire est toujours en instance.
Au-delà des parlements et des tribunaux, protéger l’intégrité physique des femmes exige une évolution profonde des normes sociales. Les chefs religieux devraient indiquer clairement que les MGF ne sont ni une obligation ni une pratique faisant consensus dans l’islam. Ils devraient travailler avec les organisations de défense des droits des femmes, engagées depuis longtemps dans la lutte contre l’excision, ainsi qu’avec les professionnels de santé, qui sont les mieux placés pour en expliquer les conséquences.
Les partenaires internationaux devraient soutenir ces efforts sans s’en faire les porte-voix, au risque d’alimenter l’argument de la campagne selon lequel les réformes seraient dictées de l’étranger.
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