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Boko Haram peaufine ses attaques grâce à ses réseaux de renseignement

Les gouvernements du Bassin du lac Tchad doivent démanteler les systèmes de collecte et de traitement d'informations des terroristes.

Depuis le lancement de son offensive « Camp Holocaust » au début de l'année 2025, la Province d'Afrique de l'Ouest de l'État islamique (PAOEI) a mené plus de 200 attaques, tuant au moins 500 personnes. Le Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS), qui excelle dans les offensives prédatrices et les enlèvements contre rançon, montre une capacité accrue à mener des attaques audacieuses contre des postes militaires.

Les offensives des factions de Boko Haram, parfois contre les mêmes cibles au cours d'une même semaine, sont généralement précédées d'activités d'espionnage qui évoluent rapidement grâce aux nouvelles technologies.

Pour recueillir des informations, les factions de Boko Haram disposent de services militaires et non militaires spécialisés, composés d‘unités internes. Les deux factions disposent d’un service de police (hisbah) avec un chef désigné.

Si le rôle principal de la hisbah est de maintenir l'ordre au sein du groupe, elle dispose également d'agents qui infiltrent les communautés pour recueillir des renseignements et protéger le groupe. Ce sont des unités non militaires, composées de membres de la PAOEI, eux-mêmes agriculteurs, commerçants ou artisans. Grâce à leurs interactions avec les communautés, elles constituent l'une des principales sources d'information du groupe.

Des  chefs militaires, les caïds, sont chargés de diriger les opérations sur le terrain. Chacun d'entre eux est à la tête d’environ 400 combattants. Des anciens combattants ont déclaré à ISS Today qu’avant de lancer un assaut, le caïd désigne plusieurs de ses hommes pour infiltrer les communautés cibles à l'avance, afin de recueillir des informations stratégiques.

Boko Haram s'appuie sur les réseaux familiaux, d'amis et les fréquentations proches pour recueillir des informations. Des entretiens avec d'anciens combattants révèlent que plusieurs combattants actifs font des affaires avec des membres de leur famille, leur envoient de l'argent pour subvenir à leurs besoins, soutiennent des agriculteurs, le commerce à petite échelle et l'élevage.

De nombreux combattants vivent entre leurs communautés et les camps des insurgés

De nombreux combattants mènent une double vie entre leurs communautés et les camps des insurgés, recueillant des informations pour le groupe terroriste. Au cours du mois d’avril, plusieurs membres actifs de la PAOEI ont été interceptés par les forces de défense et de sécurité dans la région de Diffa au Niger, alors qu'ils tentaient de rejoindre les camps de Boko Haram après un séjour en famille. Les fournisseurs de la logistique du groupe sont connus pour vivre entre leurs communautés et les camps des insurgés.

Boko Haram enlève également des personnes susceptibles de lui fournir des informations utiles pour ses opérations. C’est le cas des petits bergers qui sont kidnappés pour obtenir des informations ou contre rançon, ou pour renforcer les effectifs du groupe. Les bergers, de part leur travail, connaissent les chemins peu fréquentés qui mènent aux communautés. Ils communiquent également des informations sur les positions avancées des forces de défense et de sécurité.

Les éleveurs, les pêcheurs et les agriculteurs, qui se trouvent dans la région du lac pour diverses activités agricoles saisonnières, jouent un rôle clé dans le système de collecte d'informations de Boko Haram. Leur survie dépend de leur capacité à collaborer avec les militants.

Au moins 10 000 pêcheurs artisanaux accèdent chaque année au territoire contrôlé par la PAOEI pour leurs activités de pêche. Plusieurs centaines de bergers se rendent chaque année sur les îles du lac Tchad contrôlées par le groupe pour faire paître leur bétail pendant la saison sèche. Ils viennent de Yobe, Borno, Jigawa, Sokoto et Zamfara au Nigeria, des régions de l'Extrême-Nord et du Nord du Cameroun, ainsi que du lac Tchad et de Hadjer-Lamis au Tchad.

Les agriculteurs y séjournent à certaines périodes de l'année, attirés par les terres fertiles du lac. Et les enclaves du groupe constituent des voies de passage importantes pour les contrebandiers, qui traversent ces régions plusieurs fois par an.

Tous ces utilisateurs sont non seulement tenus de payer des taxes pour accéder à ces zones, mais doivent aussi fournir des informations pouvant être utiles aux opérations terroristes.

Des agents infiltrés partagent des informations sur des cibles civiles et militaires via WhatsApp

Boko Haram profite également des lacunes des programmes de désarmement, de démobilisation et de réintégration (DDR) pour recueillir des informations. De nombreux anciens combattants non déradicalisés retournent dans leurs communautés sans aucune surveillance et continuent de fournir des informations aux combattants.

Mécontents du programme DDR, ils rejoignent Boko Haram avec des informations et des contacts. À plusieurs reprises, des anciens membres de Boko Haram ont été interceptés par les forces de défense et de sécurité alors qu'ils tentaient de rejoindre le groupe, principalement en raison de leurs inquiétudes concernant les programmes de réintégration et de la méfiance de la communauté.

Boko Haram se sert de technologies de pointe, notamment des drones et des appareils électroniques spécialisés en écoute, surveillance et photographie, afin de collecter et de traiter des informations. Les combattants utilisent entre autres des satellites et des téléphones portables, les réseaux sociaux, des appareils photo numériques haute définition à des fins de propagande et pour recueillir des renseignements en vue de perpétrer des attaques.

Des agents infiltrés partagent des images et d'autres informations sur des cibles civiles et militaires via WhatsApp, par exemple. Boko Haram utilise également des drones de surveillance et de reconnaissance, dont certains sont armés pour mener des attaques préventives ou perturber les exercices militaires et les réunions de planification. Le 11 mai 2025, l'armée camerounaise a abattu trois drones de reconnaissance de la PAOEI qui survolaient le Mayo-Tsanaga.

Il arrive que Boko Haram corrompe des agents de l'armée ou des forces paramilitaires pour obtenir des informations ou des services. Ainsi, en 2019, plusieurs de ses membres ont rejoint le camp de la Force multinationale mixte (FMM) de Mora en se faisant passer pour des combattants démobilisés.  Leur objectif était de recueillir des informations auprès des combattants repentis qui y étaient détenus sur les actions de la force. Ensuite, ils ont pris la fuite.

Dans la pratique, ce système de collecte et de traitement d'informations permet aux différentes factions de Boko Haram de disposer de renseignements précis sur le nombre de soldats présents, la quantité d’armes et leur calibre, ainsi que sur les mouvements des militaires.

Il faut investir davantage dans le renseignement humain, les sources ouvertes et l'imagerie

Cela permet aux insurgés de planifier en détail des attaques et d'anticiper les contre-offensives militaires, d'identifier des voies de repli, de planifier des enlèvements, des vols de bétail ou la vente de bétail volé, de s’approvisionner en moyens logistiques, d'extorquer des communautés et d'effectuer des transactions financières.

Le groupe peut aussi se procurer des fournitures importantes, planifier et organiser les visites de ses formateurs étrangers – venus d'Afrique du Nord, du Maghreb, du Moyen-Orient et même de Tchétchénie – sur les îles du lac. Une vidéo diffusée en décembre 2024 par la PAOEI montre un formateur étranger qui enseigne aux combattants à utiliser des armes lourdes.

La lutte contre le système de collecte d'informations du groupe doit être intensifiée. Les infiltrés de Boko Haram et leurs complices doivent être systématiquement traqués par des opérations spécifiques et continues, au-delà du travail des services de renseignement, et la répression à leur encontre doit être renforcée afin d’avoir un effet dissuasif et coercitif.

Les gouvernements de la région devraient investir davantage dans le renseignement humain, les sources ouvertes et l'imagerie. Cela contribuerait à contrer et à démanteler le système de collecte d'informations de Boko Haram, à améliorer le contre-espionnage et à renforcer les capacités de renseignement de la FMM afin de neutraliser les groupes et leurs camps, ainsi que l'idéologie et la rhétorique qui leur permettent d’attirer les jeunes.

Si le JAS et la PAOEI peuvent infiltrer l'armée, pourquoi l'armée est-elle incapable de les infiltrer ?

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