Au Nigeria, la compassion fait grimper les montants des rançons
Les campagnes de financement participatif permettent de sauver les otages, mais leur visibilité aiguise l’appétit des ravisseurs.
Publié le 13 mai 2026 dans
ISS Today
Par
Titilope F Ajayi
chercheuse principale consultante, Observatoire du crime organisé et de la violence en Afrique centrale, ISS
Au Nigeria, les enlèvements contre rançon figurent parmi les menaces à la sécurité les plus récurrentes et les plus déstabilisantes. Cette pratique, jadis restreinte aux mouvements militants présents dans le Delta du Niger, s’est généralisée et affecte désormais les économies des régions en proie à des conflits situées au nord-ouest et au centre du pays.
Entre 2018 et 2023, des brigands ont fait plus de morts au nord-ouest du Nigeria que l’État islamique en Afrique de l’Ouest et Boko Haram dans le nord-est. Ces enlèvements, qui ciblent les agriculteurs, les commerçants, les étudiants, les familles et les voyageurs, représentent une entreprise peu risquée mais fort rentable pour ces brigands armés et qui prospère face à la faible protection de l’État et de mesures sécuritaires disparates.
Le gouvernement ayant échoué à criminaliser les paiements de rançon en avril 2022, de plus en plus de Nigérians utilisent le financement participatif sur les réseaux sociaux pour collecter les importants montants exigés pour la libération de leurs proches. Pour mémoire, le non-paiement des 60 millions de nairas (soit 44 000 dollars US) exigés après l’enlèvement à Abuja d’une famille de six personnes en janvier 2024 avait abouti à l’exécution d’une fille de la famille. Au moins cinq campagnes avaient alors été lancées rien que sur X, qui ont récolté environ 230 millions de nairas (soit 168 000 dollars US) en 18 jours.
Un récent article de HumAngle Media décrit l’importance du rôle des réseaux sociaux dans les enlèvements au Nigeria. À mesure que les campagnes de financement participatif gagnent en visibilité, les demandes de rançon semblent croître. Dans un cas largement relayé, John Arum Azi, âgé de 28 ans, a été enlevé avec ses compagnons de voyage sur l’autoroute Jos-Kaduna le 11 avril. Une vidéo qui le montre se faisant battre par ses ravisseurs a été largement relayée en ligne.
Ses ravisseurs auraient initialement exigé 30 millions de nairas (22 000 dollars américains) puis, après négociation, réduit le montant à 5 millions de nairas (3 600 dollars), en sus de « conditions supplémentaires non divulguées ». Selon les réseaux sociaux, la rançon aurait ensuite été fixée entre 15 et 50 millions de nairas (36 500 dollars US), suivant l’attention grandissante des médias et l’augmentation du financement participatif.
Les montants des rançons dépendent de la capacité de mobilisation de réseaux plus étendus
De même, Abba Musa Usman a été kidnappé le 9 janvier lors d’un voyage de l’État de Zamfara à Sokoto. La diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos des tortures qu’il a subies a provoqué un tollé. Grâce aux efforts de sa famille, des appels publics et des campagnes de financement participatif ont été lancés afin de récolter des fonds pour payer la rançon. Initialement fixée à 50 millions de nairas (36 500 de dollars US), celle-ci a été réduite à 10 millions de nairas (7 000 dollars) après négociation avec sa famille. Une fois la rançon versée, les ravisseurs ont réclamé des motos et d’autres objets.
L’ajustement des rançons, en fonction de l’importance de l’intérêt suscité et de la mobilisation des réseaux de soutien, fait craindre que les ravisseurs soient de plus en plus sensibles aux signaux financiers générés par les réactions collectives à leurs méfaits.
Ce problème n’est pas spécifique au Nigeria. Au Niger, une faction de Boko Haram aurait fixé différents montants de rançon pour un groupe de sept Tchadiens enlevés en mars : 500 millions de francs CFA (environ 897 000 de dollars US) pour un médecin, le Dr Tisembé Lamsikréo (libéré le 4 mai), et 50 millions de francs CFA (environ 89 000 dollars US) pour chacun des cinq autres otages (l’un d’entre eux aurait été tué).
Il ne s’agit pas d’incidents isolés, mais d’un changement du paradigme lié aux enlèvements avec rançon. Loin d’accompagner simplement les négociations, la visibilité et l’empathie contribuent activement à en définir les contours. Les groupes armés ne fixent plus les montants des rançons selon la capacité des familles à payer. Ils jaugent le potentiel de mobilisation d’un réseau plus étendu et ajustent leurs demandes en conséquence. Les montants croissent à mesure que le cercle de potentiels contributeurs s’élargit.
L’écosystème d’informations autour de ces cas est de plus en plus chaotique. Les appels à l’aide circulent souvent sur WhatsApp, dans des blogs informels et des publications sur les réseaux sociaux où les mises à jour sont difficiles à vérifier et où les rumeurs se répandent rapidement. Les familles qui tentent de coordonner les réponses doivent passer en revue d’énormes quantités d’informations contradictoires, alors que les ravisseurs peuvent surveiller ces canaux et jauger l’attention accordée à un cas précis.
Les réactions de compassion, la médiatisation et la générosité collective fixent le montant des rançons
Des vidéos de victimes maltraitées sont parfois diffusées à dessein pour susciter compassion et sentiment d’urgence en vue d’élargir le réseau de contributeurs potentiels.
Le phénomène des enlèvements au Nigeria connait deux tendances qui vont en augmentant. La multiplication des demandes de rançon rend cette économie du mal de plus en plus alléchante et les simulations de kidnapping à des fins financières exploitent davantage la compassion du public et le financement participatif en ligne.
Au Nigeria, les enlèvements ont longtemps été perçus comme une forme de commerce de la violence. Les otages sont réduits à des biens dont la libération dépend du paiement des rançons. Cependant, une forme d’extorsion plus dynamique et plus ancrée dans la société est en train d’émerger. Celle-ci intègre dans son mécanisme la compassion du public, la visibilité médiatique et la générosité collective.
Elle relève d’une plus grande mutation, car, outre les violences sporadiques, les groupes armés du nord-ouest du Nigeria tentent d’impulser des formes de gouvernance. Les groupes de brigands régulent déjà les déplacements, prélèvent des taxes informelles et contrôlent l’accès aux biens de subsistance dans des régions des États de Zamfara, de Katsina et de Sokoto. Ils opèrent dans des systèmes d’autorité hybrides où la présence de l’État est faible, contestée ou dispersée.
Nigeria a déjà connu cette situation. L’enlèvement des écolières de Chibok par Boko Haram en 2014 a transformé une tragédie locale en cause mondiale. Le tollé, amplifié par la campagne #BringBackOurGirls, a accru la valeur symbolique et politique des captives. Cette visibilité a servi de moyen de pression et de levier pour Boko Haram, qui a fait des otages des biens stratégiques dans une négociation aux enjeux importants, définie par l’attention mondiale.
Les conditions structurelles qui rendent possible la générosité communautaire sont un problème
Quoiqu’ils n’aient pas les mêmes objectifs politiques, les groupes de brigands d’aujourd’hui semblent tirer la même leçon : la visibilité peut accroître la valeur. Par ailleurs, les alliances entre ces groupes criminels et des extrémistes violents au Nigeria sont en hausse.
La levée de fonds et le plaidoyer publics constituent parfois les seules options viables pour les familles. La protection de l’État étant défaillante et les opérations de sauvetage incertaines, des efforts collectifs peuvent s’avérer salutaires.
La générosité communautaire n’est pas un problème, mais les conditions structurelles qui la rendent possible en sont un. En raison de la faiblesse et de la dispersion des mesures sécuritaires, du manque de coordination des renseignements et de la quasi-absence de moyens de dissuasion crédibles, les enlèvements prolifèrent dans une économie criminelle de plus en plus lucrative et peu réprimée.
Les gouvernements subissent en outre une pression indirecte avec la hausse des demandes des ravisseurs. Le 19 avril, une faction de Boko Haram a menacé d’exécuter 416 captifs, dont une majorité de femmes et d’enfants, si on ne leur versait pas 5 milliards de nairas (soit 3,6 millions de dollars US) sous les 72 heures.
Une approche coordonnée est nécessaire pour réduire la dépendance à la mobilisation de fonds privés pour les rançons et renforcer les capacités des États à prévenir, démanteler et éliminer les réseaux d’enlèvement. L’amélioration du partage de renseignements entre pays affectés et des investissements pérennes dans les budgets de sécurité locale sont des éléments de solution.
Par ailleurs, il faut prendre en compte l’évolution de l’économie des enlèvements, de plus en plus forgée par les renseignements, la visibilité et les dynamiques sociales d’intervention.
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