La crise sécuritaire au Sahel nécessite une stratégie régionale
Pour lutter contre la menace terroriste en Afrique de l’Ouest, il faut privilégier les actions concrètes aux déclarations de soutien.
Les récentes attaques perpétrées dans le centre du Sahel témoignent de la menace terroriste croissante qui pèse sur l’Afrique de l’Ouest. Cela exige des États de la région et de leurs partenaires davantage que de simples déclarations de soutien aux populations touchées. Une coopération en matière de sécurité s’impose de toute urgence avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger, les trois pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Des alliances entre extrémistes et rebelles
Le 25 avril 2026, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA), un mouvement séparatiste, ont lancé des attaques coordonnées contre plusieurs villes du nord, du centre et du sud du Mali. Il s’agissait de l’opération la plus ambitieuse menée par ces groupes armés depuis le début de la crise sécuritaire au Mali en 2012. Le ministre de la Défense, Sadio Camara, a été tué et les insurgés se sont emparés des villes de Kidal et Tessalit, dans le nord du pays.
Le 4 juillet, la coalition FLA-GSIM a réitéré son offensive synchronisée dans six régions du pays. Bien que les forces armées maliennes aient repoussé la plupart des attaques, les insurgés se sont emparés d’une partie d’Anéfis, dans le nord, ce qui a contraint les forces maliennes et leur partenaire russe, Africa Corps, à se retrancher dans leur base militaire. Au bout de six jours d’intenses combats, l’offensive a été repoussée et Anéfis a été reprise. Ces événements suggèrent que l’alliance FLA-GSIM s’inscrit dans le cadre d’une complémentarité opérationnelle plus structurée. Les deux groupes mettent en commun leur connaissance approfondie du terrain et leurs réseaux locaux.
Les groupes armés remettent en cause l’autorité des États du Sahel et pourraient entraîner leur renversement
Le FLA est plus actif dans le nord, tandis que le GSIM apporte son expérience de la guerre asymétrique dans les régions du centre, de l’ouest et du sud. Les deux groupes mènent également des opérations complexes et coordonnées, comme ce fut le cas le 1er juillet 2025, lorsque sept attaques simultanées ont eu lieu dans l’ouest du pays. Parallèlement, ils ont pris pour cible les corridors économiques menant à Bamako afin de bloquer ou de perturber le trafic commercial.
Une érosion progressive de l’autorité de l’État
Alors que la coalition FLA-GSIM perturbe la sécurité au Mali, d’autres attaques communes et audacieuses sont lancées dans les deux autres pays de l’AES. Le 30 juin, les forces armées du Burkina Faso ont annoncé avoir déjoué des attaques « complexes et coordonnées » menées par des groupes terroristes dans l’est et le nord du pays.
Au Niger, l’armée a repoussé deux attaques contre l’aéroport international Diori Hamani de Niamey. La première, survenue le 28 janvier dernier, a été revendiquée par l’État islamique - Province du Sahel, et la seconde, le 18 juin, par le GSIM. La multiplication des opérations conjointes sur plusieurs fronts, le ciblage d’infrastructures stratégiques, l’utilisation de technologies plus sophistiquées (notamment des drones commerciaux) et les assassinats de dirigeants ont redéfini la menace terroriste.
Très impliquée auprès des États de l’AES, l’UA dispose de la marge diplomatique nécessaire au dialogue
En mettant en évidence l’incapacité des gouvernements à protéger leurs populations, les groupes armés remettent en cause les fondements de l’autorité des États sahéliens et posent les jalons de leur renversement. S’il est peu probable qu’un groupe djihadiste prenne le pouvoir à court terme, ce risque ne peut être écarté. Un tel scénario aurait des conséquences majeures non seulement pour le Sahel, mais aussi pour l’Afrique de l’Ouest et au-delà.
Au-delà de la solidarité
L’expansion progressive des groupes armés vers les pays côtiers, notamment le nord du Bénin et du Togo, conjuguée aux perturbations des couloirs commerciaux par le GSIM, laisse entrevoir une régionalisation de la menace terroriste. Les répercussions potentielles d’un tel scénario pourraient s’étendre de la sécurité aux échanges commerciaux et aux intérêts internationaux.
Les attaques perpétrées en avril au Mali ont déclenché une vague de déclarations officielles de soutien. Les États voisins, notamment le Sénégal, la Mauritanie, l’Algérie, le Maroc et le Bénin, ont condamné ces incidents et réaffirmé leur soutien au Mali. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union africaine (UA) ont également dénoncé ces violences et appelé à agir. En dehors de l’Afrique, l’Union européenne, la Turquie et l’Arabie saoudite ont fait part de leur inquiétude et affirmé leur soutien aux autorités maliennes.
Il est essentiel d’empêcher le Sahel d’atteindre un point de basculement en matière de sécurité
L’UA s’est toutefois imposée comme la principale source institutionnelle de soutien. Elle est la seule organisation à avoir condamné les attaques du 4 juillet au Mali ainsi que celles de janvier et juin au Niger. L’Algérie, qui entretient de bonnes relations avec le Niger, a été le seul pays voisin à exprimer sa « profonde indignation » et sa pleine solidarité avec le gouvernement et le peuple nigériens.
Si ces prises de position sont encourageantes, elles devraient s’accompagner d’un soutien plus concret.
Des avancées diplomatiques pourraient contribuer à cette évolution. Citons notamment le récent rapprochement entre le Mali et l’Algérie, ainsi qu’entre le Niger et le Bénin. Le Sénégal entretient de bonnes relations avec les pays de l’AES et pourrait mettre à profit sa présidence de la CEDEAO et son rôle à la tête de sa Commission pour renforcer la coopération en matière de sécurité. Les initiatives constructives du Togo et du Ghana auprès des États du Sahel central sont également pertinentes, tout comme le renforcement du dialogue entre la Commission de l’UA et les membres de l’AES.
Vers une réponse régionalisée
Au moins deux mesures devraient être considérées comme prioritaires. Premièrement, la mise en place de mécanismes de coordination militaire et de partage des renseignements entre responsables de la sécurité permettrait de mieux gérer les incidents frontaliers et les menaces transfrontalières, tout en réduisant le risque de crises diplomatiques. Deuxièmement, l’UA, qui a récemment renforcé son implication auprès des pays de l’AES, dispose d’une marge de manœuvre diplomatique pour faciliter le dialogue. Dans un contexte caractérisé par la fragmentation des cadres de coopération traditionnels, l’UA reste une plateforme crédible pour maintenir le dialogue avec tous les États, tout en conservant une perspective continentale sur les défis en matière de paix et de sécurité et en soutenant la coopération sous conduite africaine.
L’UA pourrait s’appuyer sur cet instrument stratégique qu’est la Mission de l’Union africaine au Mali et au Sahel, créée en 2013, pour jouer ce rôle politique plus efficacement. Cela nécessiterait de renforcer le mandat de la mission et d’améliorer ses capacités humaines, financières et opérationnelles afin de garantir qu’elles soient à la hauteur de ses responsabilités politiques et adaptées à l’évolution du contexte.
L’UA pourrait solliciter le soutien des Nations unies pour des initiatives de paix régionales en vertu de la résolution 2719, qui autorise le financement d’opérations de soutien à la paix en Afrique. L’amélioration des relations entre Bamako et Alger pourrait également redynamiser le Processus de Nouakchott, un mécanisme de coopération fondé en 2013 pour lutter contre le terrorisme. Ce processus rassemble l’Algérie, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigeria, le Tchad et le Sénégal, mais pourrait être élargi pour inclure le Togo, le Ghana et le Bénin. Il est impératif d’empêcher le Sahel d’atteindre un point de basculement en matière de sécurité afin de préserver la stabilité dans toute l’Afrique de l’Ouest.
Cet article est initialement paru dans ISS Today.