Va-t-on vers un éclatement du Soudan ?
L’évolution militaire, la fragmentation politique et les ingérences extérieures pourraient provoquer l’escalade et une division du pays.
La guerre au Soudan a pris une tournure dramatique. L’évolution des tactiques de combat et les nouvelles dynamiques politiques et diplomatiques entravent les efforts de médiation et risquent de diviser le Soudan entre deux administrations rivales, voire plus.
Au cours du premier trimestre de 2025, les Forces armées soudanaises (SAF) – sur la défensive depuis le début de la guerre en avril 2023 – ont repris des territoires aux Forces de soutien rapide (RSF), la faction rivale. Le 23 février, les SAF ont modifié la Constitution transitoire de 2019 afin d’éliminer toute référence aux RSF.
En réponse, les RSF ont présenté une charte et une constitution pour un « nouveau Soudan » et mis en place un gouvernement parallèle afin de rivaliser avec le Conseil souverain qui siège à Port-Soudan sous la direction du commandant des SAF, le général Abdel Fattah al-Burhan. Pendant ce temps, la coalition civile Taqaddum s’est scindée en deux factions : Qimam, alignée sur les RSF, et Somoud, plus neutre.
Port-Soudan et Darfour, Soudan
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Ces développements ont alimenté des inquiétudes quant à la fragmentation potentielle du pays et à une escalade majeure des combats. Depuis le début de la saison sèche en octobre 2024, les SAF gagnent du terrain. Avant la fin de la saison, en mai, ils pourraient intensifier leurs opérations et chercher à obtenir des avancées militaires décisives, en particulier dans Khartoum et ses alentours.
Les RSF prévoient une contre-offensive massive pour reconquérir les territoires perdus et étendre leur influence à d’autres régions. On pourrait alors assister à une aggravation de la crise humanitaire, déjà catastrophique, et une augmentation des violations des droits humains, alors même que des déplacés internes reviennent dans les zones « libérées ». Un renversement des avancées des SAF n’est pas impossible, poursuivant un va-et-vient du pouvoir entre les deux factions qui caractérise le conflit.
La situation géostratégique de la Corne de l’Afrique pourrait également être considérablement modifiée, en particulier si le gouvernement parallèle gagne du terrain. Les organisations multilatérales, en particulier l’Union africaine (UA) et les Nations unies, condamnent cette idée, car elle contredit le principe d’intégrité des frontières nationales.
L’Éthiopie, récemment élue au sein du Conseil de paix et de sécurité de l’UA, devrait aborder la question avec prudence afin d’éviter d’enflammer ses propres mouvements sécessionnistes.
Les SAF ont éliminé toute référence aux RSF dans la Constitution transitoire de 2019
L’accueil par le Kenya des RSF et de groupes soudanais alliés pour qu’ils finalisent la charte d’un gouvernement parallèle a suscité la controverse. Cependant, le pays n’a pas encore adopté de position claire sur la question. Les tensions diplomatiques avec Port-Soudan sont dues aux relations étroites entre le président kenyan William Ruto et Mohamed Hamdan Dagalo (dit « Hemedti »), qui dirige les RSF.
Bien que l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) qui couvre la région n’ait pas formulé de position unifiée, l’Ouganda a rejeté la proposition des RSF. Le Soudan du Sud reste silencieux, probablement par crainte d’aggraver des relations déjà tendues avec son voisin du nord.
Les RSF semblent de plus en plus isolées. La Libye reste leur principal soutien en raison des liens entre Hemedti et le commandant de l’armée nationale libyenne, le général Khalifa Haftar. Même le Tchad, qui avait auparavant accordé des bases militaires au RSF, est indécis.
Les positions des États-Unis, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et des Émirats arabes unis (EAU) soulignent la complexité de l’engagement étranger au Soudan. Il est probable que les alliances entre les acteurs extérieurs et les principaux combattants soudanais demeurent, même avec un gouvernement parallèle.
La guerre pourrait modifier le paysage géostratégique de la Corne de l’Afrique
La Turquie fournirait de la technologie militaire aux deux parties, tout en négociant un accord entre les SAF et les EAU, et la Russie entretient des liens avec les RSF et les SAF. En agissant ainsi, la Russie et la Turquie garantissent leurs intérêts au Soudan, quel que soit l’issue de la guerre.
Bien que les EAU n’aient pas adopté de position définitive, leurs stratégies diplomatiques et leurs relations de longue date avec les RSF les font pencher en leur faveur. La récente requête du Soudan auprès de la Cour internationale de justice semble davantage axée sur la mise en évidence des liens entre les EAU et les RSF, que sur les violations des droits humains qui auraient été commises pendant le conflit par les deux parties.
La consolidation des avancées militaires des SAF pourrait mettre fin au conflit. Cependant, alors que les SAF pourraient envahir d’autres États soudanais, les RSF ne seront probablement pas vaincues de sitôt. Grâce au soutien de plusieurs groupes armés et non armés et aux lignes d’approvisionnement des RSF via le Tchad et la Libye, le conflit pourrait se poursuivre, conduisant soit à une division de fait du pays, soit à une séparation négociée.
On pourrait aussi assister à l’installation d’une longue guérilla impliquant de nombreuses factions. Alors que les SAF et les RSF affirment leur engagement en faveur de l’unité soudanaise, elles sont soutenues par des groupes civils d’opposition, des milices locales et des entités externes imprévisibles dont les différences idéologiques semblent irréconciliables. Les positions des belligérants renforcent la division plutôt que l’unité nationale.
La médiation de l’UA doit intégrer la possibilité d’une scission du Soudan
La nouvelle charte des RSF soutient la laïcité. Dans le même temps, la suppression par les SAF de toute référence aux RSF dans la Constitution transitoire du Soudan semble refléter l’influence persistante des Frères musulmans au sein des SAF. Leur réticence à négocier avec la coalition neutre Somoud, ainsi que les positions intransigeantes des principaux partis et leur insistance pour une solution militaire, rendent improbables un compromis et un cessez-le-feu permanent.
L’existence de deux administrations rivales au Soudan pourrait prolonger le conflit, ce qui compliquerait les efforts de médiation de l’UA. Les belligérants s’en remettraient davantage à leurs soutiens extérieurs qu’à l’UA, et les civils et les groupes armés internes deviendraient de plus en plus fragmentés ou continueraient à chercher à se faire reconnaître par les RSF ou les SAF.
Le Groupe de haut niveau de l’UA et le Comité des cinq chefs d’État de l’UA ont peut-être anticipé les changements d’alliances, mais ne semblent pas avoir adopté la possibilité d’une désintégration du pays. La quête permanente par l’UA d’un Soudan unifié est de plus en plus déconnectée des réalités du terrain. L’organisation doit adapter sa médiation pour y intégrer la possibilité d’une scission du Soudan.
Outre la proposition des RSF, des groupes du Darfour – marginalisés par les gouvernements successifs de Khartoum – avait déjà par le passé demandé la séparation du Soudan. Ces demandes sont complexes, mais pas sans précédent, comme l’a montré la division entre le Soudan du Sud et le Soudan en 2011. Néanmoins, les conséquences doivent être soigneusement évaluées.
En maintenant son approche, la médiation de l’UA risque de faciliter sans le vouloir la séparation du Soudan, sans préparation adéquate. La répartition du travail entre l’UA et les Nations unies en matière de consolidation de la paix, qui fait l’objet de nombreuses discussions, ainsi qu’un mécanisme de médiation élargi, sont essentiels. Une stratégie à plusieurs niveaux et avec plusieurs acteurs, impliquant éventuellement des processus par procuration, devrait être envisagée.
En juin 2024, le CPS a chargé son sous-comité des sanctions d’identifier les soutiens militaire, politique et financier des factions belligérantes du Soudan. L’UA pourra ainsi cibler ces appuis qui, en Afrique et ailleurs, contreviennent unilatéralement aux cadres qu’elle s’est donnés.
Cet article a été publié pour la première fois par le rapport du CPS de l’ISS.
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