Ahmed Kingimi/Reuters

L’élimination du numéro deux de l’EIAO va-t-elle affaiblir le groupe terroriste ?

L’expérience montre que cibler les dirigeants des groupes terroristes a généralement un impact plus symbolique que réel.

L’opération conjointe menée le 16 mai par le Nigeria et les États-Unis qui a coûté la vie au numéro deux de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO), Abu-Bilal al-Minuki, renforce les efforts de démantèlement de l’un des groupes terroristes les plus meurtriers en Afrique. C’est une victoire de la coopération militaire controversée entre les deux pays contre le terrorisme dans le nord du Nigeria.

Al-Minuki et une quarantaine de ses lieutenants auraient été tués lors d’un combat de près de trois heures, appuyé par un assaut héliporté, conduit par un commando de l’armée nigériane et la SEAL Team 6 de la marine américaine, selon une source militaire citée par Le New York Times.

Al-Minuki, âgé de 44 ans, était une figure clé de l’histoire du terrorisme dans le bassin du lac Tchad. Sous les ordres de Abubakar Shekau, chef de Boko Haram, il était devenu stratège tactique et commandant sur le terrain. Fervent partisan de l’État islamique, il s’était rallié à la faction dissidente de Boko Haram qui avait prêté allégeance à l’État islamique, pour devenir l’EIAO en 2016.

En tant que chef adjoint de l’EIAO, l’influence d’al-Minuki s’étendait bien au-delà du bassin du lac Tchad. On pense qu’il a combattu aux côtés de l’État islamique en Libye et, au moment de sa mort, il occupait un poste de haut rang au sein de l’État islamique mondial, coordonnant les opérations des groupes affiliés.

Ni les conflits internes ni la mort de dirigeants n’avaient suffi à démanteler Boko Haram

En tant que responsable de la planification des opérations de l’EIAO dans le bassin du lac Tchad et les montagnes de Mandara, al-Minuki s’est concentré sur les attaques contre les forces de défense et les enlèvements d’écoliers. Il cherchait à gagner le cœur de la population locale en fournissant de l’aide et en donnant des gages d’allégeance. Plutôt que de cibler les villages, il a développé une économie politique fondée sur le prélèvement d’impôts auprès des habitants, sur des espaces commerciaux et des zones présentant des opportunités socioéconomiques telles que les zones de pêche, les routes de transhumance ou les pâturages.

Les annonces spectaculaires de la mort d’al-Minuki par les autorités américaines et nigérianes semblent indiquer que ces dernières espéraient faire de l’évènement un coup médiatique auprès de leurs électorats. L’opération conjointe démontre les avantages de solides capacités de renseignement, de surveillance et de reconnaissance. L’opération contre al-Minuki montre que d’autres dirigeants de l’EIAO pourraient également être visés.

Toutefois, au Nigeria, l’annonce du président Bola Tinubu minimise les dynamiques locales et les graves problèmes de gouvernance qui alimentent le terrorisme et limitent la réussite des réponses purement militaires. De plus, les nouvelles conditions du soutien américain à la lutte contre le terrorisme comportent des risques pour les pays de la région du bassin du lac Tchad.

Jusqu’aux frappes aériennes de la nuit de Noël 2025 dans le nord-ouest du Nigeria, le soutien militaire américain se limitait à affliger des sanctions aux membres des groupes djihadistes, au partage de renseignements et au renforcement des capacités. Depuis lors, des opérations militaires, dont des raids et des frappes aériennes, ont ostensiblement visé l’État islamique afin de mettre fin à ce que les États-Unis qualifient de persécution des chrétiens au Nigeria. À l’échelle locale, cette interprétation de la menace n’a fait qu’accroître les inquiétudes, notamment parce qu’elle risque d’attiser les conflits politiques et intercommunautaires.

L’affaire al-Minuki soulève la question très controversée de l’utilité d’éliminer les chefs terroristes. Sa mort pourrait certainement perturber temporairement les opérations de l’EIAO. En effet, le groupe avait démontré ses compétences stratégiques et tactiques lors d’attaques complexes, telles que les frappes des 19 et 26 février dans l’Extrême-Nord du Cameroun, contre un détachement mobile du Bataillon d’intervention rapide, l’unité d’élite du pays.

La mort d’al-Minuki pourrait saper le moral de l’EIAO et l’obliger à se recentrer sur sa survie

Dans son message sur Truth Social, publié après l’attaque contre al-Minuki, le président américain Donald Trump a déclaré que les opérations mondiales de l’État islamique allaient considérablement diminuer après la mort du numéro deux de l’EIAO. Cela pourrait bien être le cas, mais l’impact sur le terrorisme dans le bassin du lac Tchad est moins évident.

Par le passé, ni les conflits internes ni la mort de dirigeants n’ont suffi à démanteler Boko Haram. Le groupe a survécu à la mort de Shekau et de plusieurs hauts responsables et chefs de guerre. Il a également fait preuve de résilience en se scindant en factions telles que le Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS) de Shekau, le JAS de Bakura, l’EIAO et Ansaru.

De plus, l’État islamique étant peu impliqué dans les activités de l’EIAO, les chefs locaux peuvent être facilement remplacés. Cela s’est déjà produit avec le JAS en 2015, lorsque Shekau a lancé une purge interne sanglante, puis à nouveau en 2021, lorsqu’il s’est suicidé lors d’un assaut de l’EIAO dans la forêt de Sambisa. La fragmentation des groupes djihadistes dans le bassin du lac Tchad pourrait également nuire à l’efficacité des opérations visant à assassiner des dirigeants.

Les chercheurs de l’Institut d’études de sécurité (ISS) ont interrogé plusieurs anciens terroristes au Centre de désarmement, de démobilisation et de réintégration de Meri au Cameroun entre 2020 et 2026. Ceux-ci ont déclaré que la structure de l’EIAO s’était transformée depuis sa séparation de Boko Haram en 2016. Les dirigeants à différents niveaux se sont fondus dans la population locale. La structure fragmentée du groupe confère également aux commandants de zone une plus grande autonomie opérationnelle, leur permettant d’opérer en plusieurs endroits à la fois.

Ces enseignements tirés du bassin du lac Tchad sont confirmés par l’expérience internationale. Les assassinats ciblés de dirigeants donnent des résultats mitigés et ont tendance à avoir un impact plus symbolique que réel.

La structure fragmentée de l’EIAO en territoires confère à leurs commandants une plus grande autonomie

Dans le cas de l’EIAO, la mort d’al-Minuki pourrait sans aucun doute saper le moral du groupe et obliger ses membres à se recentrer sur leur survie. Elle pourrait également entraîner des représailles de la part des djihadistes, ne serait-ce que pour regagner un avantage psychologique. Ce risque est amplifié par la manière dont Trump met en avant l’intervention américaine au Nigeria, avec un rôle de protecteur des chrétiens, donnant ainsi l’impression d’une guerre de religion.

À court terme, les pays du bassin du lac Tchad devraient anticiper les représailles et accorder la priorité à la protection des civils. À moyen et long terme, il est nécessaire de mettre en place des mesures structurelles et préventives afin de s’attaquer aux causes profondes du terrorisme.

Il faut également rendre public l’Accord de statut des forces à l’étranger entre le Nigeria et les États-Unis. Cela pourrait rassurer les Nigérians soucieux de protéger la souveraineté de leur pays et ainsi contribuer à empêcher la région d’attirer davantage de combattants étrangers.

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