L'histoire se répète-t-elle dans le bassin du lac Tchad ?

La riposte du Tchad contre Boko Haram est sans précédent, dans la lutte contre le terrorisme, mais l'expérience prouve que les solutions doivent être holistiques et durables.

Le 23 mars, Jama'atu Ahlis-Sunnah Lidda'awati Wal-Jihad (JAS) a attaqué une position de l'armée tchadienne à Boma, une péninsule du lac Tchad. Quatre-vingt-dix-huit soldats tchadiens ont été tués, le plus grand nombre jamais enregistré lors d'une attaque. Une quarantaine de militaires ont été blessés et du matériel militaire a été emporté. Les représailles du Tchad ont été aussi inédites que l'attaque du JAS. La campagne militaire « Colère de Boma » a couvert le Tchad, le Niger et le Nigeria.

L'attaque de Boma confirme que JAS demeure un ennemi aussi redoutable pour les pays du bassin du lac Tchad que l’État Islamique en Afrique de l'Ouest (EIAO). Plus de huit heures de combat sur une presqu’île marécageuse, avec de lourdes pertes pour le Tchad, démontrent les capacités de combat du JAS, qui était notamment doté d’un équipement amphibie important, et bénéficiait d’une planification diligente et d’un travail de renseignement méticuleux.

Cela montre également que les secteurs d’opération du JAS et de l'EIAO se chevauchent souvent. En 2019, la sous-faction du JAS dirigée par Ibrahim Bakura, qui opère autour de la partie nord du lac, a permis au chef du JAS, Abubakar Shekau, d'étendre sa zone d'opération au-delà du sud de l’État de Borno (au Nigeria), au Niger et au Tchad.

Pays du bassin du lac Tchad
Pays du bassin du lac Tchad
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Le même jour que l'attaque de Boma, une unité de l'armée nigériane a été prise en embuscade par l'EIAO dans la région de Konduga, dans l'État de Borno, faisant près d’une centaine de victimes. Un avant-poste de reconnaissance militaire nigérien à Chetima Wangou, dans la région de Diffa, avait été attaqué deux semaines plus tôt, faisant huit morts.

Les attaques pour le réapprovisionnement et les prises d'otages (en vue du versement de rançons) ont persisté dans le bassin du lac Tchad, mais les attaques contre les positions militaires se sont intensifiées dans toute la région depuis mars 2020. Ces événements s'inscrivent dans une tendance observable depuis le dernier trimestre de l'année 2018 qui illustre la résilience des factions de Boko Haram, en particulier celle de l'EIAO.

Les récentes attaques contre les civils et les acteurs humanitaires dans la région ont suscité des inquiétudes quant aux capacités du JAS à orchestrer des attaques à grande échelle sur le long terme. Depuis la scission de Boko Haram en août 2016 et le démantèlement de son camp stratégique de la forêt de Sambisa en décembre de la même année, l’on pense que JAS a été affaibli, donc désorganisé, et confiné au sud de l’État de Borno.

Depuis mars 2020, les attaques contre les positions militaires se sont intensifiées dans le bassin du lac Tchad

Ces attaques persistantes ont également soulevé des questions sur l'efficacité des réponses visant à éradiquer Boko Haram entreprises par les États du bassin du lac Tchad. La capacité des gouvernements de la région à renforcer leur légitimité et à fournir des services sociaux de base à leurs communautés doit également faire l'objet d'un examen minutieux.

En mars 2020, avant de s'engager dans les marécages et les îles du lac, le Tchad a obtenu l'accord du Niger et du Nigeria pour déployer ses troupes sur leurs territoires. Le Niger et le Nigeria ont également accepté de bloquer leurs rives du lac afin d’empêcher les combattants du JAS d’y trouver refuge. Cette réponse militaire à grande échelle met les troupes de Shekau en déroute, comme l’indique clairement son message audio du 11 avril, où il les exhorte ses troupes à ne pas fuir face à l'offensive militaire.

L'intensité de la contre-offensive tchadienne pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans les efforts de lutte contre le terrorisme dans le bassin du lac Tchad. Cependant, d’aucuns craignent que l'histoire ne se répète. Les opérations militaires menées après le déploiement de la Force Multinationale Mixte (FMM) en 2015 ont considérablement réduit l’emprise territoriale de Boko Haram. L'incapacité à tenir ces espaces et à gagner le cœur et l'esprit des communautés n’a toutefois pas favorisé une éradication totale des groupes.

Les conséquences humanitaires vont s'aggraver étant donné que les mesures prises contre la propagation du COVID-19 limitent les mouvements interurbains

L'état d'urgence a été déclaré dans les départements de Kaya et de Fouli, dans la province du Lac, au Tchad. Les personnes vivant dans ces zones frontalières (qui ont été déclarées zone de guerre du 27 mars au 16 avril) ont été priées de se déplacer vers l'intérieur du territoire tchadien, pour éviter d'être confondues aux combattants de Boko Haram.

La province du Lac compte 169 000 déplacés internes, 13 000 réfugiés et 47 000 retournés tchadiens résultant des situations d'urgence causées par Boko Haram. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies indique qu’il y a environ 20 000 nouveaux déplacés internes depuis la fin du mois de mars 2020.

Les conséquences sur le plan humanitaire seront considérables, étant donné que les mesures prises contre la propagation du COVID-19 limitent les mouvements interurbains. Les communautés du bassin sont vulnérables et à la fois victimes des abus de Boko Haram et des réponses sécuritaires des États. Il n'existe actuellement aucune stratégie claire pour garantir un abri ou de la nourriture à ces nouvelles personnes déplacées, ce qui les expose à des risques sanitaires supplémentaires et aggrave leur vulnérabilité.

Au-delà de l’éradication de Boko Haram, les priorités opérationnelles devraient inclure l'aide aux communautés vulnérables

Au-delà de l'objectif stratégique d’affaiblissement de Boko Haram, les priorités opérationnelles devraient également se concentrer sur l'aide aux communautés vulnérables. Le 4 avril, le président tchadien Idriss Déby a discuté du contrôle des îles du lac Tchad par la FMM avec le commandant de cette force, le général de division Ibrahim Manu Yusuf. Yusuf a fait de la reconquête de ces îles la priorité, en intégrant la police et la société civile. Pendant ce temps, pour participer à la gestion des déplacements supplémentaires, les États du bassin du lac Tchad doivent assurer l'acheminement de l'aide humanitaire.

Il convient également de tenir compte de la combinaison complexe d'acteurs piégés dans les zones d’activité de Boko Haram. Des travaux de recherche de l'Institut d'études de sécurité (ISS) démontrent que les opérations militaires à grande échelle déclenchent souvent le retour de personnes associées (volontairement et involontairement) à Boko Haram dans les quatre pays du bassin du lac Tchad. Il est important de différencier les ex-combattants des personnes kidnappées et des détenus de Boko Haram afin de proposer des réponses adaptées à chacune de ces catégories.

La collaboration entre le Tchad, le Niger et le Nigeria dans l'opération militaire « Colère de Boma » devrait être étendue aux efforts diplomatiques, de développement et de consolidation de la paix. Le Cameroun devrait également être inclus dans ce partenariat.

Les pays du bassin du lac Tchad devraient profiter de cette occasion pour renforcer et soutenir la coopération régionale nécessaire pour vaincre Boko Haram et lancer des initiatives efficaces de consolidation de la paix dans la région. La FMM peut améliorer cette coordination et veiller à ce que les zones libérées soient tenues par des forces de défense civile capables de protéger les citoyens.

Les pays du bassin du lac Tchad ont manqué des occasions importantes d'éradiquer l'extrémisme violent et de stabiliser la région. Une meilleure communication et une réponse coordonnée, tant dans le domaine militaire que dans celui du développement, contribueront à démanteler Boko Haram.

Remadji Hoinathy, chercheur principal, Programme bassin du lac Tchad, ISS Dakar

Cet article a été réalisé grâce au soutien de la Fondation Hanns Seidel et du gouvernement des Pays-Bas.

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