La rétrocession des Chagos pris dans un bras de fer géopolitique
La guerre contre l’Iran a bouleversé le processus de transfert de souveraineté de l’archipel du Royaume-Uni à Maurice.
Ces derniers temps, tous les regards sont tournés vers l’archipel des Chagos qui a pris une place particulière dans le conflit qui oppose les États-Unis, Israël et l’Iran. Plus précisément, l’attention se focalise sur la base militaire conjointe américano-britannique située sur Diego Garcia, la plus grande île de l’archipel, et sur son avenir.
Située dans l’océan Indien, suffisamment proche du Moyen-Orient mais hors de portée des missiles iraniens, l’île occupe une position stratégique.
En octobre 2024, le Royaume-Uni a accepté de céder sa souveraineté de l’archipel des Chagos à Maurice, mettant fin ainsi à un différend territorial de plusieurs décennies. Un accord formel a été conclu en mai 2025. Toutefois, ce qui semblait être une victoire diplomatique majeure pour ce petit État insulaire s’est transformé en une impasse géopolitique.
Avec la guerre en Iran et l’enjeu de la position stratégique de la base de Diego Garcia dans la région, l'acquisition de l'archipel par Maurice semble de plus en plus compromise. Le 11 avril dernier, le Royaume-Uni a annoncé la suspension de l'accord, qui ne se poursuivrait pas sans l'aval des États-Unis.
Quatre acteurs clés aux motivations divergentes concernant les îles de l'océan Indien sont au cœur de cette impasse : les États-Unis, le Royaume-Uni, Maurice et les Chagossiens eux-mêmes.
Pour les États-Unis, les Chagos sont devenus un atout précieux dans les négociations avec le Royaume-Uni. Le sort de l'archipel a été mis en péril par les commentaires négatifs du président américain Donald Trump concernant l'accord.
La base militaire de Diego Garcia est proche du Moyen-Orient, mais hors de portée des missiles iraniens
Les objections de Trump semblent axées sur la sécurité. Elles reposent sur l'importance de la base pour l'équilibre des pouvoirs dans l'océan Indien et sur les dangers liés à un accès privilégié accordé à Maurice, alors que le pays entretient des relations cordiales avec des adversaires des États-Unis comme la Chine.
En réalité, l'avenir de la base militaire est loin d'être une priorité pour Trump. Ses critiques sur l'accord qu’il qualifie d'« acte de grande stupidité » et de « grave erreur », relèvent plutôt d'une stratégie pour faire pression sur le Royaume-Uni afin de s’assurer de son soutien dans d'autres domaines.
Au début, les critiques de Trump semblaient être une riposte aux propos de Keir Starmer, Premier ministre britannique, à propos des revendications états-uniennes sur le Groenland. Plus récemment, le refus de Trump d'apporter son soutien aux Chagos lui a permis de faire pression sur le Royaume-Uni concernant le conflit iranien et, en particulier, l'utilisation de bases militaires britanniques (dont Diego Garcia) pour lancer des attaques.
Le Royaume-Uni et Maurice souhaitent ratifier rapidement l'accord, mais pour des raisons différentes. Leur motivation principale est moins géopolitique que nationale.
La mauvaise gestion budgétaire de l'administration précédente a fragilisé les finances de Maurice pour qui la cession des Chagos est essentielle à l'allègement de sa dette au cours des prochaines années. Maurice pourrait en effet bénéficier de 165 millions de livres sterling par an, en contrepartie d’un bail de 99 ans conclu par le Royaume-Uni sur Diego Garcia.
Contrairement à Trump, l’administration Starmer a toujours affirmé que l’accord avec Maurice est nécessaire à la sécurité de la base à long terme, dans le contexte d’un changement de l’opinion internationale qui remet en question la souveraineté britannique sur les îles Chagos. L’Union africaine soutient la revendication de Maurice depuis 2010.
Il serait plus efficace pour Maurice de menacer le Royaume-Uni de poursuites judiciaires
Starmer a tenu bon face à la vague de critiques croissantes du Parti conservateur, qui voit l’accord comme une « capitulation » qui n'apporte que peu d'avantages au Royaume-Uni. Si la ratification de l'accord échoue maintenant, ce sera un revers important pour Starmer dont l’image en sera ternie et pour le parti travailliste. Cela pourrait éroder la confiance de l’opinion publique dans le gouvernement et exposer le Royaume-Uni à de nouvelles pressions internationales concernant son emprise sur les îles.
Pour compliquer les choses, l'opposition du Parti conservateur à l'accord s'appuie non seulement sur la réaction négative de Trump, mais aussi sur le mécontentement des Chagossiens, qui s’en méfient. Certains d’entre eux, dont beaucoup vivent au Royaume-Uni suite à un programme de relocalisation forcée dans les années 1960, affirment que l'accord ne privilégie pas leurs intérêts.
Leur principal objectif a toujours été de se réinstaller dans les îles et ils estiment que l'accord n'offre que des garanties limitées pour y parvenir. Petite communauté d'environ 8 000 personnes, leur influence est limitée. Néanmoins, leur cause continuera d'être défendue par l'opposition britannique, preuve que l'accord ne profite pas à tous.
Chaque acteur campant obstinément sur sa position, tout espoir de progrès repose sur celui qui cédera le premier. Cependant, le pouvoir de décision quant au sort de l'accord n'est pas équitablement réparti.
Maurice a peu de moyens de contraindre l'administration Trump à changer d’avis. Néanmoins, à la suite de la nouvelle revendication des îles Chagos par les Maldives, qui entretient des liens plus étroits avec la Chine que Maurice, le gouvernement mauricien pourrait paraître comme l'option la plus avantageuse. Maurice pourrait donc plaider pour une ratification rapide de l'accord, celle-ci étant le meilleur moyen de garantir les ambitions américaines à long terme dans l'océan Indien.
Cependant, le revirement de Trump, davantage lié à des enjeux géopolitiques plus larges qu'à la sécurité de Diego Garcia, rend incertain le succès de cette stratégie.
L'archipel des Chagos restera probablement dans une impasse géopolitique pour le moment
Il serait plus efficace pour Maurice de menacer le Royaume-Uni de poursuites judiciaires en raison du retard pris dans la conclusion de l'accord. Bien que le gouvernement Starmer ait réfuté la nécessité d'indemniser Maurice en cas d'échec de l'accord, il souhaite éviter une bataille juridique.
Saisir la Cour permanente d'arbitrage ou un autre mécanisme international de règlement des différends pourrait inciter le Royaume-Uni à réagir de deux manières. Il pourrait procéder à la ratification sans le soutien des États-Unis. Son hésitation à le faire montre que les avantages de sa relation privilégiée avec les États-Unis l'emportent sur l'importance d'un accord finalisé avec Maurice.
Il est plus probable que le Royaume-Uni fasse pression sur les États-Unis pour qu'ils réaffirment leur soutien à l'accord. Compte tenu de l'inflexibilité manifeste de Trump face aux menaces, il serait plus facile pour le Royaume-Uni de faire en échange des concessions aux États-Unis, notamment concernant un appui dans le conflit iranien.
Néanmoins, la réticence manifeste du Royaume-Uni à se passer de l’opinion des États-Unis confère à ces derniers un important levier d'influence. Il est peu probable que Trump demande la dissolution pure et simple de l'accord : il a davantage intérêt à maintenir la possibilité que le Royaume-Uni lui réitère son soutien. Pourtant, Trump n’appuiera pas directement le transfert des Chagos tant que cela lui sera profitable.
Sans une approche plus ferme du Royaume-Uni et compte tenu du faible pouvoir de négociation de Maurice, l'archipel des Chagos restera vraisemblablement dans une situation géopolitique incertaine pour le moment.
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