La justice bleue testera la solidité de l’accord sur les Chagos
Les Chagossiens doivent jouer un rôle dans leur réinstallation et la gouvernance de l’économie bleue.
L’accord conclu en 2025 entre le Royaume-Uni et Maurice concernant l’archipel des Chagos a constitué une victoire pour le droit international et la justice postcoloniale. Cependant, ce sera la mise en œuvre de l’accord qui déterminera réellement si justice a été rendue.
Maurice a longtemps soutenu que la scission avec l’archipel des Chagos par la Grande-Bretagne en 1965, alors que Maurice était une colonie, était illégale et violait le processus de décolonisation. Il en allait de même de la réinstallation forcée des Chagossiens afin de faire place à la base militaire américaine de Diego Garcia, la plus grande île de l’archipel.
La plupart des débats portent désormais sur les répercussions du transfert de souveraineté de cette base militaire stratégique sur les opérations américaines et britanniques. Le traité permet au Royaume-Uni de conserver le contrôle juridique sur Diego Garcia tout en autorisant la poursuite de ses opérations. En contrepartie, Maurice recevra environ 100 millions de livres sterling par an.
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Archipel des Chagos
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La position géostratégique exceptionnelle de l’archipel augmente les enjeux. Diego Garcia est située au centre de l’océan Indien, ce qui permet aux forces armées d’accéder à l’Afrique de l’Est, au golfe Persique et à la mer d’Oman, ainsi qu’à l’Asie du Sud et du Sud-Est. Depuis des décennies, l’île sert de base logistique et de centre de commandement avancé pour les forces américaines et britanniques, soutenant les opérations en Afghanistan, en Irak et contre l’État islamique.
Elle permet aux États-Unis et à leurs alliés de sécuriser certains des points d’étranglement maritimes les plus critiques au monde. Il s’agit du détroit d’Ormuz au Moyen-Orient, de Bab el-Mandeb entre le Yémen et la Corne de l’Afrique, et des voies maritimes reliant le détroit de Malacca entre l’Indonésie et la Malaisie. Dans un contexte où les puissances mondiales se font concurrence, ces contrôles exercent une influence bien au-delà des îles elles-mêmes.
L’intérêt pour la question des Chagos s’est récemment intensifié, la ratification de l’accord étant désormais prise dans les méandres de la politique britannique. Les détracteurs qualifient ce transfert de « cession » d’un territoire comme stratégique, même si la base militaire reste intacte. Le président américain Donald Trump a alimenté le débat en publiant sur les réseaux sociaux : « Le Royaume-Uni cède un territoire extrêmement important, c’est un acte de GRANDE STUPIDITÉ ».
Plus inquiétant encore, l’accord ne dit pas grand-chose sur les Chagossiens eux-mêmes. On ne leur garantit aucun calendrier de réinstallation, aucun engagement financier ni aucun rôle officiel dans la gouvernance de leurs îles. Pour eux, la question la plus importante est de savoir si Maurice mettra en œuvre le traité en assurant la justice, la dignité et un avenir viable aux Chagossiens qui souhaitent revenir (à l’exception de l’île de Diego Garcia) après des décennies d’appauvrissement et de négligence.
Maurice mettra-t-elle en œuvre le traité de manière juste, digne et viable pour les Chagossiens ?
Maurice devra clairement exercer sa souveraineté sur les Chagos en patrouillant et en protégeant activement ce territoire récupéré. La voie la plus pratique passe par la gouvernance de l’économie bleue, c’est-à-dire l’utilisation durable des ressources océaniques et aquatiques pour la croissance économique tout en préservant les écosystèmes. En tant que l’un des premiers pays africains à avoir adopté et appliqué l’économie bleue de manière cohérente, Maurice est bien placée pour jouer ce rôle.
Il faut aussi déclarer les îles « aire marine protégée (AMP) ». Maurice s’est déjà engagée à déclarer une AMP « polyvalente à grande échelle » qui soutienne à la fois la conservation et la réinstallation.
Cependant, avec une vaste zone économique exclusive, des moyens de patrouille limités et une forte dépendance vis-à-vis de ses partenaires, la capacité de Maurice à faire respecter la loi en mer est déjà mise à rude épreuve. L’intégration de l’archipel isolé des Chagos ne fera qu’accroître ces exigences. Sans soutien extérieur ni participation de la communauté, la surveillance pourrait s’affaiblir, ouvrant la voie à la pêche illégale et au trafic.
Maurice est confrontée à trois choix. Premièrement, conserver le modèle de conservation strict et exclusif actuellement appliqué par le Royaume-Uni, qui protège la biodiversité mais risquerait de reproduire la dépossession que le traité lui permet de corriger. Deuxièmement, assouplir ces protections afin de permettre une exploitation économique rapide, ce qui donne une impression de contrôle, mais affaiblirait en réalité la conservation et encouragerait la pêche illégale.
Enfin, le troisième choix consiste à défendre la justice bleue. Cela signifie que tout plan de soutien à la réinstallation doit faire des communautés locales des acteurs clés et des parties prenantes dans la conservation et la protection.
La justice bleue fait des communautés locales des acteurs et des parties prenantes clés
Dans la pratique, la justice bleue réduit les lacunes de la gouvernance grâce à cinq mesures : des droits de réinstallation garantis par la loi ; la cogestion des pêcheries artisanales et durables ainsi que la surveillance et les patrouilles communautaires ; le financement des infrastructures insulaires ; la représentation officielle des Chagossiens dans les organes décisionnels ; l’accès équitable à l’emploi à Chagos et à Maurice.
La criminalité liée à la pêche constituera probablement un défi permanent. Sans une application crédible de la loi, la conservation s’effondre, entraînant avec elle les moyens de subsistance, ce qui rend indispensable un soutien extérieur. Les flottes hauturières industrielles et les navires des États voisins opèrent déjà de manière intensive dans tout l’océan Indien. Certains travaillent illégalement dans les eaux des Chagos, désactivant les systèmes de suivi, sous-déclarant leurs captures ou transbordant en mer pour échapper aux contrôles. La crédibilité de la conservation dépendra des patrouilles et de la surveillance, avec la participation des Chagossiens.
L’absence de garantie dans le traité en matière de réinstallation est aussi un problème. L’article 6 dispose simplement que Maurice « est libre [et non obligée] de mettre en œuvre un programme de réinstallation ». Certains Chagossiens souhaitent obtenir l’assurance que Maurice tiendra ses engagements en leur nom. Une enquête réalisée en 2025 par la Chambre des lords britannique montre que beaucoup d’entre eux estiment que Maurice les a marginalisés depuis leur déplacement.
La réinstallation risque d’être coûteuse et techniquement difficile en raison de l’éloignement des îles et du manque d’infrastructures. Des investissements dans le logement, l’éducation et les services de santé seront nécessaires. Sans une base économique viable, tout retour serait rapidement compromis. La réinstallation doit être liée à une stratégie crédible en matière d’économie bleue et non pas être considérée comme un geste humanitaire.
La réinstallation doit être liée à une stratégie d’économie bleue et non un geste humanitaire
L’accord engage le Royaume-Uni à plusieurs obligations financières. En plus de verser à Maurice 100 millions de livres sterling par an pour la location de Diego Garcia, il doit alimenter un fonds fiduciaire de 40 millions de livres sterling pour les Chagossiens. Il doit également fournir une aide au développement annuelle d’environ 45 millions de livres sterling à Maurice pour des projets appropriés, notamment le renforcement de l’économie bleue.
Cependant, quelle part de ces fonds parviendra à Chagos ? Seront-ils alloués selon une approche privilégiant la justice bleue et assortis de garanties qui permettront aux Chagossiens de se reconstruire une vie sûre et digne ?
Un programme de réinstallation volontaire et bien financé doit être créé. Il devra : permettre une véritable représentation dans les processus décisionnels locaux ; soutenir l’emploi durable dans les domaines de l’éducation bleue, de la conservation et du tourisme communautaire à petite échelle ; offrir un accès équitable aux opportunités d’emploi ; protéger les zones marines.
Ces lacunes dans l’application de la loi et dans la gouvernance ne sont pas des problèmes institutionnels abstraits. Elles détermineront directement la viabilité d’un éventuel retour des Chagossiens. La justice bleue dans l’archipel n’est pas facultative : elle doit être le principe fondamental.
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