La passe d’armes avec Trump éclipse le périple africain du pape Léon
Le pape, lors de sa première visite en Afrique, a abordé des enjeux mondiaux, sans clairement évoquer les réalités locales.
La tournée africaine de dix jours du pape Léon xiv, qui s’est achevée cette semaine, a été marquée par un contentieux avec le président américain Donald Trump. Le pape a toutefois su recentrer l’attention, malgré les discours jugés trop généraux pour les pays visités : l’Algérie, le Cameroun, l’Angola et la Guinée équatoriale.
Les propos du pape fustigeant la « violence absurde et inhumaine » du conflit en Iran ont déclenché la controverse. En réaction, Trump a qualifié le souverain pontife de personne « très libérale » et « laxiste » face à la criminalité et l’a accusé d’être favorable aux armes nucléaires. Le pape a simplement répondu qu’il ne craignait pas Trump.
Pourtant, lorsque le souverain pontife a abordé le conflit au Cameroun, affirmant que les « maîtres de la guerre font mine d’ignorer qu’on détruit en un instant ce qu’on met une vie à rebâtir » et décrivant « un monde ravagé par une poignée de tyrans », beaucoup y ont vu une allusion à Trump.
Face aux journalistes, le pape a vite balayé ces interprétations et déclaré que son allocution était prête avant son départ de Rome. Toutefois, le message semblait clair : qui se sent morveux se mouche.
La visite de Léon xiv a certainement été desservie tant par la polémique avec Trump que par des attentes démesurées. On pensait qu’il aborderait ouvertement l’autoritarisme, omniprésent dans ces pays, ainsi que la corruption, particulièrement endémique en Angola, en Guinée équatoriale et au Cameroun.
On attendait aussi qu’il se prononce sur l’homosexualité comme son prédécesseur le pape François qui avait accordé sa bénédiction aux couples de même sexe, au grand dam des membres du clergé et des fidèles dans une Afrique conservatrice, voire homophobe.
Pour sa première visite en Afrique, le pape Léon a porté son choix sur des États autoritaires
Selon certaines sources, il devait évoquer l’esclavage lors de sa visite à l’église Notre-Dame de Muxima (Mama Muxima). Construit par les colons portugais, l’édifice fut l’un des hauts lieux du commerce des esclaves à travers l’Atlantique. À en croire les généalogistes, Léon xiv, le premier pape américain, comptait parmi ses ancêtres des propriétaires d’esclaves et des esclaves.
Si certaines de ces questions ont été subtilement soulevées, d’autres ne l’ont pas été, du moins pas publiquement.
Le choix de l’Afrique pour sa première visite était cohérent, car la communauté catholique africaine représente environ 20 % de l’ensemble des catholiques et connaît la plus forte croissance. En revanche, la sélection des pays était moins évidente, même si l’Algérie, le moins catholique des quatre, s’imposait. Le pape, ancien supérieur de l’ordre des Augustins, a rappelé que saint Augustin avait été évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba) en Algérie.
L’Algérie était cruciale pour Léon xiv, qui a tenu à prôner la coexistence interreligieuse tout en dénonçant le fondamentalisme religieux. Il s’est fait un devoir d’y rencontrer la petite communauté chrétienne, ainsi que la communauté musulmane. Il a souligné : « [Augustin] constitue un pont essentiel dans le dialogue interreligieux et il est profondément aimé dans son pays natal ».
Les trois autres pays ont été retenus en raison de la relative importance de leurs communautés catholiques. En 2010, le catholicisme était pratiqué par plus de 44 % d’Angolais, 33 % de Camerounais et 80 % d’Équatoguinéens.
Aucun de ces pays, cependant, n’est un modèle de démocratie. Leurs dirigeants sont corrompus et autoritaires et respectent peu les droits de l’homme et d’autres valeurs chères à l’Église catholique.
À Bamenda, au Cameroun, on s’attendait à une intervention frontale sur la crise anglophone
Était-ce l’intention du souverain pontife d’aller prêcher aux non convertis plutôt qu’aux convertis ? Si tel était le cas, ses messages sont restés délibérément généraux.
S’adressant au président Paul Biya, chef d’État nonagénaire qui entame un nouveau mandat de sept ans, et aux responsables camerounais, il a déclaré : « servir son pays, c’est se consacrer […] au bien commun de tous les citoyens […] de la majorité et des minorités. »
Ces propos ont fait écho dans ce pays où une majorité de francophones coexistent avec une minorité d’anglophones, dont les revendications ont été fortement réprimées, provoquant une insurrection.
Il a également souligné que « la transparence dans la gestion des ressources publiques et le respect de l’état de droit sont essentiels pour rétablir la confiance » et enjoint « de briser les chaînes de la corruption ».
Il n’a pas abordé de front la crise anglophone à Bamenda, au nord-ouest du Cameroun, une région ravagée par des années de conflit. Sa diatribe contre les « maîtres de la guerre », considérée comme une allusion à Trump, visait au moins en partie la crise anglophone. Il a fait l’éloge des artisans de la paix au sein de la communauté.
Il a en outre dénoncé « la corruption morale, sociale et politique de la gestion des richesses qui entrave le développement institutionnel ».
La subtilité du pape demeure son unique moyen d’expression possible
En Angola, il a évoqué « un pays où les anciennes divisions seraient surmontées, où la haine, la violence et la corruption seraient éradiquées grâce à une culture de justice et de partage ».
Au sanctuaire de Mama Muxima, il a fait allusion à l’esclavage en soulignant que, pendant des siècles, de nombreuses personnes y avaient prié « dans les moments de joie, de tristesse et de grande souffrance de l’histoire de ce pays ».
Son approche est restée toutefois très globale. À Yaoundé, il a dénoncé « la dévastation environnementale et sociale causée par la course effrénée aux matières premières et aux terres rares ».
À Luanda, face au président João Lourenço et d’autres responsables, il a fustigé les intérêts étrangers dans les ressources du pays : « Combien de souffrances, de morts, de catastrophes sociales et environnementales cette logique d’extractivisme entraîne-t-elle ! ».
C’est à Malabo, devant le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, sans doute l’un des dirigeants africains les plus brutaux et les plus corrompus, et ses responsables et diplomates, que le pape a exposé sa vision de façon très globale. Il a déclaré : « L’exclusion est le nouveau visage de l’injustice sociale. Le fossé entre une petite minorité (1 % de la population) et l’écrasante majorité s’est considérablement creusé. »
Il incombait donc à toutes les autorités civiles de « lever les obstacles au développement humain intégral ».
Les attentes à l’égard du souverain pontife étaient probablement trop élevées. Sa démarche visait sans-doute à s’inscrire dans une perspective historique, et non dans l’actualité. La subtilité du pape, source de frustration pour les commentateurs, est peut-être le seul langage dont il peut user.
Si vous souhaitez republier des articles ISS Today, veuillez nous écrire. Au Nigeria, les droits exclusifs de re-publication ont été accordés à Premium Times.