Le détroit d'Ormuz menace l'approvisionnement alimentaire en Afrique

Les perturbations des importations d’engrais révèlent des lacunes que les politiques agricoles ont longtemps ignorées, mais l'Afrique peut y remédier.

La prochaine crise alimentaire africaine pourrait ne pas naître dans les exploitations agricoles, mais sur une voie maritime lointaine. Du fait de la guerre en Iran, l'attention internationale s'est concentrée sur les flux pétroliers qui transitent par le détroit d'Ormuz et les pénuries ou les flambées des prix de l'énergie et du carburant. Les difficultés d’accès au même corridor ont révélé une autre vulnérabilité : la circulation des engrais, indispensables à la production alimentaire mondiale. 

Les perturbations de l'approvisionnement en engrais influent directement sur les prix alimentaires et la production agricole. La plupart des pays africains, qui les importent en grandes quantités, sont mal préparés à absorber le choc. Les productions nationales sont insuffisantes pour répondre à la croissance de la demande.

Certaines zones d’Afrique du Nord et de l’Ouest possèdent des capacités de production, grâce à d’importants gisements de phosphate et à des réserves de gaz naturel. Le Maroc est le premier producteur de phosphates. Il assure plus de 50 % de l’approvisionnement africain et figure parmi les cinq premiers exportateurs mondiaux d’engrais phosphatés, tandis que le Nigeria, l’Égypte et l’Algérie dominent la production d’engrais azotés (l’urée). 

Une part importante de la production mondiale d'engrais dépend des pays riches en énergie, notamment ceux du Golfe. Le Moyen-Orient est une plaque tournante majeure pour les engrais azotés, grâce à la disponibilité locale de gaz naturel, indispensable à la production d'ammoniac et d'urée.

Le détroit d'Ormuz relie ces centres de production aux marchés mondiaux par une voie maritime unique et très exposée. Près de 50 % du soufre commercialisé à l'échelle mondiale et utilisé dans les engrais phosphatés y transite, ce qui en fait un corridor essentiel pour les intrants agricoles. 

Près de la moitié du soufre utilisé dans les engrais phosphatés transite par le détroit d'Ormuz

Dans certaines régions du Golfe, les usines d'engrais ont réduit leur production ou interrompu leurs activités. Même les grands producteurs comme le groupe marocain OCP sont touchés.

La production d'engrais dépend d'intrants essentiels comme le soufre, dont une grande partie provient du Golfe persique, notamment des Émirats arabes unis et de l'Arabie saoudite, qui sont pris au piège par les perturbations de ces routes commerciales. Face à la raréfaction du soufre, la production ne peut être augmentée, même là où les réserves de phosphate sont abondantes et où la logistique est restée intacte. 

La limitation de cette production réduira également les recettes des principaux exportateurs d'engrais africains. Le Maroc et l’Égypte, qui exportent à eux deux environ 70 % des engrais du continent, pourraient en subir les conséquences de manière disproportionnée. En parallèle, les pays importateurs nets comme l’Éthiopie, la Côte d’Ivoire, la Zambie, le Kenya et la République démocratique du Congo sont confrontés à des risques accrus d’inflation des produits alimentaires et de baisse des rendements agricoles.

L'effet combiné provoque un double choc : les recettes d'exportation diminuent pour les producteurs, tandis que les économies dépendantes des importations absorbent la hausse des coûts et les tensions agricoles, amplifiant les pressions macroéconomiques et les risques pour la sécurité alimentaire. 

Les prix de la tonne d'urée ont grimpé en flèche, passant d'un peu moins de 500 dollars US avant le conflit à plus de 700 dollars US ces dernières semaines. En Afrique du Sud, où environ 80 % des intrants agricoles sont importés et où les engrais représentent une part importante, les céréaliers sont confrontés à des hausses du coût des intrants pouvant atteindre les 35 %. Premier fournisseur africain de produits alimentaires conditionnés, l'Afrique du Sud est susceptible de voir ces pressions se répercuter sur l'ensemble du système alimentaire, aggravant ainsi l'inflation.

 

Les perturbations exercent une pression disproportionnée sur les systèmes agricoles peu industrialisés d’Afrique. L’utilisation d’engrais demeure bien en deçà des niveaux mondiaux, avec une moyenne de seulement 17 à 23 kg par hectare, contre une moyenne mondiale de 135 kg par hectare, ce qui reflète des contraintes persistantes d’accès et de coût. L’utilisation des engrais risque de diminuer, ce qui aurait des répercussions directes sur les rendements des cultures et sur la production globale tout au long de la saison de croissance.

Les enjeux sont particulièrement importants, compte tenu du rôle central de l’agriculture dans les économies africaines. Le secteur emploie entre 60 % et 70 % de la population active, et dépasse même les 80 % dans des pays comme le Burundi, le Malawi et Madagascar. Cependant, il est dominé par de petits exploitants agricoles dont la capacité à absorber la hausse des coûts des intrants ou les perturbations de l'approvisionnement est limitée, ce qui les rend extrêmement vulnérables aux chocs sur les engrais.

La leçon à tirer ne se limite pas à l'exposition aux risques liés à la volatilité des prix. Elle met également en lumière les vulnérabilités structurelles et les capacités inexploitées. L'Afrique possède de nombreux atouts pour réduire cette dépendance : des réserves de gaz naturel au Nigeria, au Mozambique, en Tanzanie et au Sénégal ; d'importantes ressources en phosphate au Maroc et en Tunisie ; une demande en forte croissance, alimentée par la nécessité d'accroître la productivité agricole et de contenir les crises alimentaires.

Le prix de l'urée a bondi de moins de 500 dollars US à plus de 700 dollars US la tonne

Transformer ces ressources en capacités de production et d'approvisionnement est possible, mais exige de se concentrer sur trois priorités.

Premièrement, la production doit être dimensionnée de manière stratégique. Tous les pays n'ont pas besoin de produire des engrais, mais un groupe restreint de pays bénéficiant d'avantages comparatifs pourrait consolider l'approvisionnement régional. Deuxièmement, les marchés doivent être intégrés. Sans échanges transfrontaliers efficaces, sans coûts de transport réduits et sans distribution fiable, l'augmentation de la production ne se traduira pas par un meilleur accès aux produits. L'Accord de libre-échange continental africain (ZLECAf) offre un cadre, mais il doit encore être mis en œuvre.

Troisièmement, la politique des engrais doit s'étendre au-delà de la production. L'approvisionnement dépend d'écosystèmes fonctionnels : stockage, mélange, transport, financement et livraison au dernier kilomètre. Sans eux, les engrais ne peuvent pas parvenir aux agriculteurs à grande échelle. Ces éléments offrent des perspectives à l'entrepreneuriat local. La croissance de plateformes agritech telles que Hello Tractor et Apollo Agriculture montre ce qui est possible, mais elles restent des exceptions.

L'Afrique possède les ressources et la demande nécessaires au développement d'une offre régionale

L'autosuffisance n'est ni réalisable ni nécessaire. Cependant, la crise met en évidence le coût de la dépendance aux marchés extérieurs pour un intrant stratégique. Un renforcement des capacités régionales n'éliminerait pas l'exposition mondiale, mais réduirait l’influence des crises lointaines sur les systèmes alimentaires africains.

La crise du détroit d'Ormuz souligne la fragilité des chaînes d'approvisionnement. Elle révèle des lacunes persistantes dans les débats sur les politiques agricoles. Alors que les déficits de financement et la productivité des exploitations agricoles occupent une place prépondérante, on s'intéresse moins aux chaînes d'approvisionnement en amont, qui conditionnent l'accès aux intrants essentiels comme les engrais.

Cette crise nous rappelle que la stabilité agricole et la sécurité alimentaire ne dépendent pas seulement des semences, de la pluviométrie et des terres, mais aussi de la capacité de l'Afrique à bâtir les fondements industriels qui pallient le déficit en approvisionnement d'engrais et rendent la production alimentaire moins vulnérable aux dépendances extérieures.

Cet article a été initialement publié sur Africa Tomorrow, le blog du programme Afrique futures et Innovation.

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