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La levée des droits de douane chinois profitera-t-elle à l’Afrique ?

Sans une approche collective des États africains, la levée des barrières douanières chinoises ne sera pas le miracle que beaucoup attendent.

La décision de la Chine d’appliquer, à compter du 1er mai, un régime de droits de douane à taux zéro à tous les pays africains, à l’exception de l’Eswatini avec lequel elle n’entretient aucune relation diplomatique, a été très favorablement accueillie à travers le continent. À un moment où le commerce mondial se fragmente et où le protectionnisme gagne du terrain, l’initiative de Pékin semble offrir la rare opportunité d’étendre l’accès aux marchés.

Pourtant, au-delà des aspects positifs se cache une réalité plus pragmatique : les intérêts stratégiques à long terme de Pékin pourraient simplement renforcer les dynamiques commerciales existantes.

À première vue, le moment choisi par Pékin pour annoncer cette décision la met en regard de l’utilisation décisive des droits de douane par Washington comme arme pour remodeler les chaînes d’approvisionnement, contrer ses rivaux et réaffirmer sa domination économique, même parmi ses proches alliés de longue date.

Alors que les droits de douane deviennent un outil coercitif pour Washington, la Chine se positionne comme un partenaire commercial engagé et fiable. Pour les décideurs africains qui ont eu du mal à s’adapter au choc des droits de douane américains, cette distinction a son importance. Un accès au marché prévisible et basé sur des règles, autrefois considéré comme acquis, se raréfie.

Malgré cela, l’annonce de Pékin ne devrait probablement pas modifier dans l’immédiat de manière radicale les échanges commerciaux entre l’Afrique et la Chine. Elle a encore moins de chances de stimuler la diversification des exportations et l’industrialisation que souhaitent la plupart des États africains.

En effet, environ 70 % des exportations africaines vers la Chine entraient déjà sur le marché chinois en franchise de droits avant le 1er mai. Davantage même, selon certaines estimations, si l’on tient compte de la composition des exportations des pays les moins avancés, fortement concentrées sur les matières premières.

Les intérêts stratégiques à long terme de Pékin pourraient renforcer les dynamiques commerciales

Des analyses récentes sur l’impact de l’exemption de droits de douane à l’Afrique du Sud, par exemple, prévoient des gains modestes à l’exportation (jusqu’à 1,3 % de la base commerciale dans un scénario optimiste), qui résulteront en grande partie d’un détournement des flux commerciaux – et non d’une nouvelle demande.

Sans exclure des avantages à plus long terme, cette décision sert plus de signal géostratégique. Elle permet à Pékin de consolider son image de partenaire international privilégié de l’Afrique, face au comportement impulsif et coercitif du deuxième mandat du président Donald Trump. C’est un enjeu important, car il influence les attentes, les allégeances et les alignements géopolitiques.

Cette décision ne devrait toutefois pas modifier fondamentalement la répartition des gagnants et des perdants des accords commerciaux du continent. Elle la confortera plutôt.

Les plus grands exportateurs africains vers la Chine, notamment l’Angola (le pétrole), la République démocratique du Congo (le cuivre et le cobalt), la Zambie (le cuivre) et l’Afrique du Sud (les minéraux et les produits agricoles), sont déjà profondément intégrés dans les chaînes d’approvisionnement chinoises.

Ils bénéficient d’économies d’échelle, de réseaux logistiques bien établis et de relations commerciales de longue date avec les acheteurs chinois. La suppression des droits de douane, si modestes soient-ils, renforce encore leur compétitivité et consolide leur position sur le marché.

Cependant, cette politique aura probablement un impact plus tangible sur les secteurs agricoles qui sont sensibles aux variations de prix, dans lesquels des produits comme les graines de sésame, le café et les avocats sont en concurrence sur des marchés mondiaux tendus. Dans ces secteurs, de légères variations de coûts influencent les décisions d’approvisionnement.

Les matières premières et les produits finis forment l’essentiel du commerce entre l’Afrique et la Chine

La suppression des droits de douane pourrait offrir à des pays comme l’Éthiopie et le Kenya l’opportunité d’accroître leurs exportations, favorisant ainsi une diversification modeste de la base d’exportation africaine. Toutefois, comme le souligne Trudi Hartzenberg, directrice exécutive du Trade Law Centre for Southern Africa (TRALAC)), si le secteur agricole peut être le principal bénéficiaire de la compétitivité industrielle de la Chine, l’accès en franchise de droits ne suffira pas à lui seul à générer des gains significatifs.

Les mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS) et les obstacles techniques au commerce resteront déterminants pour garantir un accès effectif au marché. Les protocoles d'accord qui traitent des exigences SPS et des normes de la chaîne de valeur sur les raisins de table, les fruits à noyau, les pommes et les avocats, par exemple, resteront probablement au cœur des échanges commerciaux.

La principale contrainte structurelle, cependant, ne change pas : le commerce entre l'Afrique et la Chine reste essentiellement caractérisé par l'exportation de matières premières et l'importation de produits finis, malgré un effort concerté ces dernières années pour donner la priorité à l'investissement et à l'industrialisation.

L'accès non assujetti aux droits de douane, pris isolément, ne contribue guère à remédier à ce déséquilibre persistant. Pour progresser dans la chaîne de valeur vers la transformation, la fabrication et les exportations agricoles à plus forte valeur ajoutée, des investissements complémentaires sont nécessaires dans les infrastructures, la politique industrielle et le capital humain.

La transformation de cette relation et l’instauration de conditions commerciales équitables nécessiteront davantage de coordination entre les États africains, ainsi que des accords avec la Chine sur les différents facteurs structurels qui sous-tendent leurs relations commerciales. Ces facteurs vont des cycles de demande des matières premières au financement des infrastructures, en passant par les investissements étrangers, la logistique et l’intégration dans la chaîne de valeur.

David Luke, professeur associé et directeur stratégique au Firoz Lalji Institute for Africa de la London School of Economics and Political Science, partage ce point de vue. Il affirme que, compte tenu des « asymétries économiques entre la Chine et les pays africains, qui se reflètent dans l’énorme excédent commercial de la Chine, un accès au marché sans droits de douane et non réciproque est logique ».

Le défi consiste aussi à exploiter cette opportunité de manière stratégique

Cependant, cela devrait être « accompagné d’investissements chinois dans des secteurs productifs [tels que] l’industrie manufacturière, la production agricole et les chaînes de valeur agricoles [afin de produire] des effets transformateurs sur les économies africaines ».

Néanmoins, du point de vue de Pékin, la logique qui sous-tend l’accès au marché sans droits de douane pour la plupart des États africains est claire. Premièrement, elle renforce la position de la Chine en tant que principal partenaire économique de l’Afrique, ce qui consolide des décennies d’engagement dans le cadre d’initiatives telles que le Forum sur la coopération sino-africaine, tout en rapprochant les États africains de son orbite géopolitique – surtout au moment où Washington se retire.

Deuxièmement, cette politique contribue à sécuriser les chaînes d’approvisionnement en ressources essentielles. Au fur et à mesure que la concurrence mondiale s’intensifie, l’accès aux minerais tels que le cobalt, le lithium et le cuivre devient vital. L’Afrique, qui en détient une part importante à l’échelle mondiale, est au cœur de cette équation. Garantir un accès stable et à long terme est une priorité fondamentale pour Pékin, et la politique commerciale en constitue l’un des nombreux leviers.

Troisièmement, une intégration commerciale plus poussée crée des opportunités en aval pour les entreprises chinoises. Plus les économies africaines se rapprochent des marchés chinois, plus l’intérêt commercial des investissements chinois dans les infrastructures, la logistique et l’industrie manufacturière locales se renforce. Cela s’inscrit dans la trajectoire plus large de l’initiative la « nouvelle route de la soie », qui met de plus en plus l’accent sur les parcs industriels, les zones économiques spéciales et la production à valeur ajoutée en Afrique.

Pourtant, cette interdépendance croissante soulève des questions importantes pour les décideurs africains. Un meilleur accès au marché chinois est sans aucun doute bénéfique, mais à quelles conditions et dans quel but ? Sans stratégies délibérées visant à promouvoir l’industrialisation et à diversifier les exportations, le rôle de l’Afrique, en tant que simple fournisseur de matières premières, risque de se confirmer.

Le défi ne consiste donc pas simplement à profiter d’un accès libre de droits de douane, mais à exploiter cette opportunité de manière stratégique. Cela pourrait impliquer un soutien ciblé aux secteurs présentant un potentiel de valeur ajoutée plus élevé, des investissements dans les capacités de transformation, ainsi que des négociations visant à harmoniser les normes et réglementations afin de faciliter la diversification des exportations.

Cela nécessite également une évaluation lucide de la manière dont la politique commerciale s’inscrit dans le contexte plus large de la concurrence géopolitique entre les États-Unis et la Chine, alors que le centre du pouvoir mondial se déplace sans cesse vers l’Est.

L’exonération des droits de douane n’est pas une panacée. C'est une opportunité qui doit s'accompagner d'efforts nationaux et régionaux tout aussi ambitieux pour qu'elle se traduise par une transformation économique significative.

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