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Sénégal : anticiper la menace djihadiste numérique avant son ancrage territorial

La prévention numérique devient essentielle face au risque croissant d’influence djihadiste dans le sud-est du Sénégal.

Le 9 décembre 2025, la gendarmerie sénégalaise a interpellé un ressortissant malien pour apologie du terrorisme dans la région de Tambacounda, frontalière du Mali. L’analyse des données de son téléphone a révélé qu’il administrait un groupe WhatsApp dédié à la diffusion de récits justifiant les exactions de groupes extrémistes violents au Sahel.

Cette arrestation fait écho à la découverte, en novembre 2025, par la Section de recherches de la gendarmerie de Tambacounda d’un réseau similaire de sept groupes WhatsApp dédiés à la diffusion de contenus djihadistes, dont des vidéos glorifiant des attaques armées au Sahel. Les enquêtes avaient mené à l’arrestation d’un autre citoyen malien qui jouait un rôle important dans la propagation de ces images.

Ces faits confirment une dynamique observée depuis quelques années dans le pays. En 2021, quatre individus, dont un Sénégalais, avaient été arrêtés à Kidira, près de la frontière malienne, pour soutien au terrorisme, après la découverte de contenus de propagande et de liens numériques avec la Katiba Macina, groupe affilié au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM).

Même si elles n’indiquent pas nécessairement la présence de cellules actives au Sénégal, ces activités numériques témoignent d’une pénétration de la propagande djihadiste en provenance du Sahel, particulièrement dans les régions du sud-est du pays. En l’absence de mesures appropriées, elles peuvent favoriser l’expansion du discours extrémiste et contribuer, à terme, à l’émergence de cellules sympathisantes.

Ce risque est d’autant plus réel que, par le passé, des cellules dormantes ont été identifiées et démantelées, comme l'a reconnu en 2013 Mankeur Ndiaye, ancien ministre des Affaires étrangères. Des procès tenus en 2018 ont également mis en évidence des projets visant à implanter des cellules liées à Boko Haram sur le territoire sénégalais.

Cette dynamique pourrait favoriser l’émergence de réseaux locaux de soutien aux extrémistes violents

L’usage d’internet par les groupes extrémistes n’est pas nouveau. Dès les années 2000, des organisations comme Al-Qaïda ont investi les sites web, les forums en ligne et les plateformes de partage de contenus pour diffuser leur idéologie. À partir des années 2010, ces stratégies se sont étendues aux réseaux sociaux et aux messageries chiffrées, notamment WhatsApp et Telegram.  Ces espaces numériques sont utilisés pour diffuser des narratifs adaptés aux contextes locaux, identifier des profils mobilisables et structurer des réseaux de relais.

C’est précisément dans cette logique d’implantation progressive que s’inscrit la stratégie médiatique du JNIM. En effet, le groupe exploite activement des messageries chiffrées comme WhatsApp et Telegram, via son agence al-Zallaqa, pour diffuser ses revendications d’attaques et des appels au djihad, contournant ainsi tout contrôle.

Cette méthode s’est révélée efficace dans les bastions sahéliens, où l’usage des langues locales a renforcé l’autorité du groupe et facilité, dans certains cas, l’adhésion communautaire. En se présentant comme une « alliance unificatrice » et en professionnalisant sa propagande numérique, le groupe a élargi sa base sociale, diversifié son recrutement et progressivement constitué une mosaïque multiethnique, contribuant ainsi à consolider sa présence.

Au Sénégal, les observations disponibles ne suggèrent pas l’existence d’un recrutement massif à ce stade. Elles indiquent plutôt des tentatives de diffusion idéologique et de mise en réseau, susceptibles, à terme, de favoriser des dynamiques d’adhésion plus structurées.

Face au risque d’expansion de l’extrémisme violent, l’État du Sénégal a adopté une approche multidimensionnelle combinant prévention éducative, action communautaire et renforcement du renseignement.

Une approche territorialisée, intégrant la dimension numérique dans la prévention est nécessaire

La modernisation des écoles coraniques et les programmes de sensibilisation constituent un levier important et s’appuient notamment sur l’implication des confréries soufies (Tijaniyya, Mouridiyya, Qadiriyya). Ces dernières jouent un rôle central au Sénégal grâce à leur influence sociale et morale, favorisant la cohésion communautaire et la prévention des extrémismes par l’éducation et la guidance spirituelle.

Parallèlement, l’État renforce ses capacités numériques à travers la Stratégie Nationale de Cybersécurité 2022 (SNC 2022), qui établit un cadre juridique pour répondre aux menaces numériques. Cette stratégie centralise la veille sur les cybermenaces, sécurise les infrastructures critiques et encourage la coopération avec le secteur privé et les partenaires internationaux afin de détecter et de traiter efficacement les contenus illicites ou dangereux en ligne. Ces dispositifs s’appuient sur la création d’un Cadre Interministériel de Coordination des Opérations de Lutte Anti-Terroriste (CICO-LAT), qui assure la coordination entre ministères en matière de lutte antiterroriste, et complète ces efforts par une approche opérationnelle.

Ces capacités numériques s’articulent avec des mesures opérationnelles. Les unités des Groupes d’Action Rapide de Surveillance et d’Intervention – déployées depuis 2022 aux frontières Est (Kidira et Saraya) – participent à la lutte contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière. À cela s’ajoutent les patrouilles conjointes transfrontalières avec le Mali et la Mauritanie, visant à sécuriser les zones frontalières et à prévenir l’infiltration de groupes djihadistes.

La coopération internationale contribue également au renforcement des capacités nationales. Les programmes de formation et d’appui technique menés avec des organisations internationales telles que l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime contribuent au renforcement des compétences locales en matière de cybersécurité et de prévention de la cybercriminalité. En 2025, les échanges techniques entre l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information du Sénégal et son homologue ivoirienne ont également permis de partager des outils de détection automatisée et d’échange d’alertes croisées contre les cybermenaces transfrontalières.

Bien que les dispositifs mis en place contribuent à contenir les contenus extrémistes, le risque djihadiste reste réel dans les régions orientales du Sénégal. Ce risque s’inscrit dans un environnement déjà fragilisé par des vulnérabilités structurelles persistantes.

La précarité, la marginalisation et des frontières poreuses favorisent l’expansion l’influence djihadiste

D’abord, la porosité de la frontière avec le Mali facilite la circulation transfrontalière des personnes et des idéologies. Ensuite, l’influence limitée des confréries soufies dans cette zone frontalière réduit l’efficacité des mécanismes religieux et sociaux, cruciaux dans la prévention de l’extrémisme.

Enfin, la région présente des vulnérabilités socio-économiques qui accroissent son exposition, notamment une économie locale dominée par l’agriculture, l’élevage, l’orpaillage artisanal et les échanges transfrontaliers, ainsi qu’un chômage élevé des jeunes.

La combinaison de ces facteurs - précarité économique, sentiment de marginalisation et porosité des frontières - contribue à faire de ces territoires des terrains propices à l’influence et au recrutement pour des réseaux criminels, y compris djihadistes.

Face à ces risques, la réponse sénégalaise gagnerait à renforcer son approche territoriale et à intégrer davantage la dimension numérique dans sa stratégie de prévention.

Il est essentiel de mobiliser les leviers communautaires, tels que les autorités traditionnelles, les associations locales, les enseignants et les leaders d’opinion, pour promouvoir des contre-discours adaptés aux réalités sociales et culturelles des populations. Ces derniers peuvent être relayés et amplifiés via les plateformes numériques, permettant une interaction ciblée avec les jeunes et une portée plus large sur l’ensemble des communautés.

Cette démarche locale et intégrée, appuyée sur les cadres existants comme le CICO-LAT, requiert un renforcement de la coordination interministérielle, associant sécurité, gouvernance territoriale, éducation, emploi, politique numérique et acteurs religieux. Elle permettrait de mieux cibler les vulnérabilités structurelles et les besoins spécifiques des territoires du sud-est du Sénégal.

La radicalisation numérique n’est pas un phénomène marginal, mais constitue un indicateur précoce de l’évolution de la menace. En ce sens, les éléments observés au Sénégal doivent être interprétés comme un signal d’alerte. Leur prise en compte rapide et coordonnée est essentielle pour éviter qu’ils ne se transforment, à moyen terme, en vulnérabilités structurelles durables.

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