Cyrile Ndegeya/Anadolu via Getty Images

Quelles leçons tirer de la menace de retrait rwandais de Cabo Delgado ?

Kigali révèle la dépendance structurelle du Mozambique à ses partenaires extérieurs et à ses ressources naturelles.

Le gouvernement rwandais, par la voix de hauts responsables, a menacé, le 14 mars, de retirer ses troupes de la province mozambicaine de Cabo Delgado si un financement international durable n'était pas trouvé pour la mission.

Cette annonce a coïncidé avec la visite du président mozambicain, Daniel Chapo, à Bruxelles, pour discuter de la poursuite de la coopération. En effet, selon certaines informations, l'Union européenne (UE) ne renouvellerait pas son financement des troupes rwandaises au Mozambique au-delà du mois de mai.

Depuis 2022, celui-ci s'élève à environ 46 millions de dollars US. Cela représente un peu moins de 17 % du coût total officiel du déploiement rwandais à Cabo Delgado, tout en apportant un soutien politique et diplomatique important.

Le Rwanda fait également l'objet d'un examen international en raison de son soutien à la rébellion du M23 et de son déploiement clandestin dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Cette situation a conduit les États-Unis à imposer des sanctions aux forces rwandaises de défense (FRD) et à de hauts responsables le 2 mars.

L'UE est confrontée à des divisions internes concernant le financement des FRD par le biais de la Facilité européenne pour la paix et, plus largement, quant à sa position sur le Rwanda dans le conflit entre la RDC et le M23. Il est crucial de savoir si le soutien aux opérations des FRD au Mozambique compromet la position de l'UE sur la RDC, ou s'il est nécessaire de protéger les intérêts énergétiques européens à Cabo Delgado et de maintenir les liens avec le Rwanda.

Le déploiement de Kigali à Cabo Delgado sert les intérêts du Rwanda

Ces intérêts énergétiques ont pris de l'importance depuis que la guerre en Ukraine a accéléré les efforts visant à réduire la dépendance au gaz russe. Ils devraient en prendre davantage avec la diminution progressive des exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) du Qatar, à la suite des frappes américaines et israéliennes contre l'Iran. Les réserves gazières du Mozambique pourraient le placer parmi les dix premiers producteurs mondiaux et représenter 20 % de la production africaine d'ici 2040.

Les troupes rwandaises ont joué un rôle déterminant dans la sécurisation de Cabo Delgado. Elles ont permis la reprise des grands projets de GNL de TotalEnergies et d'ExxonMobil, interrompus pendant des années par l'insurrection dans la province.

Le Rwanda avait initialement déployé en renfort environ 1 000 soldats et policiers des FRD en 2021 pour stabiliser Cabo Delgado. Les insurgés avaient submergé les troupes mozambicaines, pris le contrôle de zones clés, comme Mocímboa da Praia, et attaqué Palma, près du site de GNL de TotalEnergies. Les troupes rwandaises ont rapidement repris Mocímboa da Praia et sécurisé les zones autour du site.

Près de cinq ans plus tard, l'insurrection continue. Le déploiement rwandais dépasse désormais les 4 000 soldats, principalement concentrés sur la protection des zones gazières de Palma et le contrôle des villes stratégiques. Un accord sur le statut des forces, conclu en 2025 entre le Rwanda et le Mozambique, axé sur le confinement territorial et le transfert progressif des responsabilités sécuritaires au Mozambique, a fourni à TotalEnergies des garanties de sécurité pour la reprise de ses activités.

Après le retrait de la mission de la Communauté de développement de l'Afrique australe au Mozambique, de Cabo Delgado, en 2024, le départ du Rwanda constituerait un revers majeur. Malgré le soutien de l'UE et des États-Unis, les forces de sécurité du Mozambique sont confrontées à de graves difficultés, notamment à une logistique défaillante et à des retards de paiement des salaires, et accusées d'exactions contre les civils.

Les menaces du Rwanda visent à faire pression sur les États-Unis et sur l'UE

Le pays ne peut pas assurer seul sa sécurité. Les civils et les infrastructures gazières critiques dépendent des troupes étrangères et l'insécurité pourrait augmenter si le soutien extérieur diminue. Les insurgés ont fait plus de 6 500 victimes depuis 2017 et demeurent actifs.

Le Rwanda pourrait également ne tirer que peu d'avantages d'un retrait. L’insurrection de l’État islamique au Mozambique est largement alimentée par des facteurs locaux, notamment par une pratique d’exclusion sociale, politique et économique du gouvernement central de Maputo. Toutefois, ses liens avérés avec d'autres groupes affiliés à l'État islamique dans la région, tels que les Forces démocratiques alliées dans l'est de la RDC, incitent le Rwanda à garantir une sécurité régionale plus large.

Le déploiement de Kigali à Cabo Delgado sert également des intérêts économiques. Outre l'Accord sur le statut des forces, le Rwanda et le Mozambique ont signé un protocole d'entente visant à renforcer leurs relations commerciales et à accroître l'investissement. 

Cette stratégie n'est pas nouvelle pour le Rwanda. En République centrafricaine, la présence militaire rwandaise a permis aux entreprises liées au Rwanda de se développer. À Cabo Delgado, des sociétés de sécurité privées comme Isco Segurança et des entreprises de construction comme Radar Scape, toutes deux liées au Front patriotique rwandais, le parti au pouvoir, se sont lancées dans des projets gaziers. Avec la reprise de l'exploitation du GNL, ces activités devraient se développer, ce qui ferait de Cabo Delgado une zone d'influence de plus en plus importante pour Kigali.

Sur le plan politique, ce déploiement a permis au Rwanda de se positionner comme un acteur régional crédible en matière de sécurité et un partenaire fiable, renforçant ainsi sa position diplomatique tout en détournant l'attention de son rôle en RDC. En menaçant de se retirer de Cabo Delgado, le Rwanda fait pression sur les États-Unis pour qu'ils n'aggravent pas les sanctions, et sur l'UE pour qu'elle ne supprime pas son financement. Les avertissements concernant un retrait de ses troupes pourraient donc être infondés.

L'approche qui prévaut à Cabo Delgado maintient la dépendance à l'égard du soutien sécuritaire extérieur

Pour l'UE, cette situation souligne les risques concernant la Facilité européenne pour la paix. Bien qu'elle lui permette de fournir un soutien sécuritaire direct aux acteurs militaires, son utilisation reflète souvent les priorités politiques divergentes des États membres plutôt qu'une stratégie cohérente. 

Dans la région des Grands Lacs, la Facilité européenne pour la paix finance à la fois les forces armées rwandaises et congolaises. L'UE ne souhaiterait pas que son financement des FRD à Cabo Delgado soutienne leurs opérations clandestines en RDC, mais il est quasiment impossible de contrôler cela ou d'imposer une telle condition. 

Des rapports des Nations unies font état de liens opérationnels entre les deux déploiements, et les États-Unis ont justifié leurs sanctions contre les FRD en invoquant l’implication institutionnelle présumée de l’armée rwandaise dans le conflit du M23.

Néanmoins, si l'UE ne peut justifier politiquement le maintien de son financement aux FRD, il est peu probable qu'elle favorise le retrait du Rwanda de Cabo Delgado sans une alternative crédible pour garantir les intérêts énergétiques européens au Mozambique. Les États-Unis pourraient également envisager de lever certaines sanctions contre les FRD afin de ne pas compromettre leurs investissements de plusieurs milliards de dollars au Mozambique, notamment un méga projet de gaz naturel financé par le géant pétrolier américain ExxonMobil.

Cette apparente contradiction reflète une évolution de plus en plus marquée, de la part des États-Unis et de l'Europe, vers un engagement transactionnel axé sur les ressources. Elle montre également que se concentrer sur la sécurisation des infrastructures énergétiques stratégiques ne permet pas nécessairement de s'attaquer aux conditions structurelles, telles que l'exclusion économique, qui alimentent le recrutement au sein des groupes insurrectionnels.

L'approche qui prévaut à Cabo Delgado prolonge l'instabilité, compromet la sécurité humaine et maintient la dépendance à l'égard d'un soutien sécuritaire extérieur. La dépendance persistante aux FRD révèle la vulnérabilité structurelle de la stratégie de stabilisation du Mozambique. Elle expose le pays à des risques considérables et imprévisibles, alimentés par les conflits entre acteurs extérieurs et les griefs locaux non résolus.

Si vous souhaitez republier des articles ISS Today, veuillez nous écrire. Au Nigeria, les droits exclusifs de re-publication ont été accordés à Premium Times.

Partenaires de développement
L’ISS tient à remercier les membres du Forum de partenariat de l’Institut, notamment la Fondation Hanns Seidel, l’Open Society Foundations, l’Union européenne, ainsi que les gouvernements du Danemark, de l’Irlande, de la Norvège, des Pays-Bas et de la Suède.
Contenu lié