Sommet de l’UA 2026 : entre réformes, justice et réalités sécuritaires
L’importance des sommets tient moins au caractère ambitieux des décisions et des déclarations qu’à leur mise en œuvre coordonnée.
Le 39e sommet ordinaire de la Conférence de l’Union africaine (UA), qui s’est tenu les 14 et 15 février 2026 à Addis-Abeba, a adopté 39 décisions, 18 déclarations et 2 résolutions dans les domaines suivants : la paix et la sécurité, la gouvernance, l’intégration économique, la réforme institutionnelle, la santé et les affaires humanitaires, ainsi que la justice historique.
Dans le droit fil de la thématique 2025 sur les réparations, par ailleurs promue au rang de thématique de la décennie, ce 39e sommet avait pour thème « Assurer la disponibilité durable de l’eau et de systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 ». Si les questions relatives à l’eau et à l’assainissement ont été abordées à maintes reprises, le sommet s’est clairement efforcé de faire avancer à la fois les efforts amorcés l’an dernier concernant la justice réparatrice et les priorités en matière de sécurité continentale.
Derrière les 59 engagements se cache un dilemme récurrent : l’ambition des déclarations se heurte à un manque de mise en œuvre constant, alors que l’UA doit composer avec des conflits complexes, une instabilité politique et des pressions extérieures.
Des États pour la plupart présents
Le niveau de participation à ce 39e sommet a révélé une mobilisation politique modérée. D’après des sources de l’UA et les données compilées, 49 des 55 États membres de l’UA étaient représentés d’une manière ou d’une autre. Quarante délégations étaient dirigées par un monarque, un président, un Premier ministre ou un vice-président. Environ 51 % des membres actifs étaient représentés par un président ou un roi.
Si la participation au niveau exécutif est restée comparable à celle des sommets précédents, le nombre de présidents a diminué, avec une délégation plus importante aux Premiers ministres ou aux vice-présidents — seuls quelques pays confèrent le pouvoir exécutif suprême à leurs Premiers ministres. Cela témoigne d’un engagement institutionnel soutenu envers les processus de l’UA, mais d’une présence plus limitée des chefs d’État à la Conférence de l’UA. La participation plus forte des présidents au sommet de 2025 est probablement à mettre sur le compte des élections à la tête de la Commission de l’UA.
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Représentation des États membres lors des sommets de 2024, 2025 et 2026
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Comme lors du 38e sommet, six pays restent suspendus et ne sont pas représentés, bien qu'il ne s'agisse pas des mêmes. Les suspensions du Gabon et de la Guinée-Conakry ont été levées, remplacées par celles de Madagascar et de la Guinée-Bissau en raison des changements de gouvernement anticonstitutionnels. Le président gabonais, Brice Oligui Nguema, et le président guinéen, Mamadi Doumbouya, ont fait leurs grands débuts en tant que présidents à la suite de transitions post-coup d’État. Plusieurs autres pays étaient représentés au niveau ministériel ou diplomatique.
40 délégations étaient menées par un roi, un président, un Premier ministre ou un vice-président
Malgré un nombre réduit de présidents, la présence des 40 délégations de haut niveau témoigne de l’attention que les États membres continuent de porter aux enjeux continentaux, d’autant plus que le sommet a abordé les conflits en cours, les défis en matière de gouvernance et la réforme institutionnelle.
Primauté et continuité institutionnelle
Le sommet a élu le président burundais Évariste Ndayishimiye à la présidence tournante de la Conférence de l’UA pour 2026. Il succède à l’Angolais João Lourenço, marquant ainsi le relais de l’Afrique australe à l’Afrique centrale. Le Ghanéen John Dramani Mahama a pris la fonction de premier vice-président, tandis que la Tanzanienne Samia Suluhu Hassan occupe le poste de deuxième vice-présidente.
Le poste de troisième vice-président, qui échoit à l’Afrique du Nord, n’a pas encore été confirmé. La composition du bureau pour 2026 est complétée par le président sortant (l’Angola) au poste de rapporteur. Contrairement aux années précédentes, les différends régionaux n’ont pas affecté la formation du bureau, garantissant la continuité et préservant la mémoire institutionnelle au plus haut niveau de l’UA.
Le 39e sommet a également été le premier anniversaire de l’entrée en fonctions de Mahmoud Ali Youssouf à la présidence de la Commission de l’UA.
Au cours de sa première année, il a mis l’accent sur la paix et la sécurité comme fondement du développement, notamment en renforçant les outils de prévention des conflits et en améliorant la préparation opérationnelle de la Force africaine en attente (FAA). Son programme accorde également la priorité à un financement durable, à la promotion de l’intégration économique grâce à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), au renforcement de la coordination avec les communautés économiques régionales et à la promotion des initiatives d’autonomisation des jeunes et de la transformation numérique.
Le programme de paix et de sécurité
De tous les sujets, c’est la sécurité qui a dominé l’ordre du jour de ce 39e sommet, reflétant les urgences opérationnelles auxquelles l’UA est confrontée. Le Soudan est resté au centre des préoccupations, avec la poursuite des hostilités malgré les appels répétés en faveur d’un cessez-le-feu, d’un accès humanitaire libre et d’un processus inclusif mené par les Soudanais eux-mêmes. Le Conseil de paix et de sécurité (CPS), présidé par l’Égypte, a organisé des discussions au niveau ministériel sur le Soudan et la Somalie, tandis que l’est de la République démocratique du Congo (RDC) a retenu l’attention grâce à la coordination de la médiation conduite par le Togo. Le sommet a largement réaffirmé ses positions antérieures, plutôt que d’introduire de nouveaux mécanismes, soulignant le fossé continu entre les déclarations d’intention et les interventions concrètes.
La dotation du Fonds de paix de l’UA pourrait passer de 400 millions USD à un milliard
La résurgence de changements de gouvernement anticonstitutionnels en 2025, ainsi que la persistance du terrorisme au Sahel, dans la Corne de l’Afrique et dans le bassin du lac Tchad, ont renforcé la position de tolérance zéro de l’UA et souligné la nécessité de réponses coordonnées et multidimensionnelles.
La plupart des initiatives proposées par le président kenyan William Ruto — fer de lance des réformes institutionnelles — ont été adoptées. Les réformes et le renforcement de la paix et de la sécurité comprennent la création d’une équipe chargée du plan de mise en œuvre de l’Architecture africaine de gouvernance, de paix et de sécurité (APSA) et une coordination renforcée du CPS avec le Comité des Dix et les membres africains du Conseil de sécurité des Nations unies (A3). Elles englobent également une ligne directrice de l’UA en matière « d’action rapide » et la mise en service de la Cour africaine de justice. La proposition de Ruto visant à porter la dotation du Fonds de paix de l’UA de 400 millions de dollars US à un milliard a été prise en compte, mais n’a pas été adoptée, faute de consensus pour le moment.
Le sommet a également décidé de tenir une réunion extraordinaire à Luanda, en Angola, sur le « Renforcement des mécanismes de prévention et de résolution des conflits en Afrique » afin de faire progresser la diplomatie préventive et la réponse aux crises à l’échelle continentale. L’adoption du protocole d’accord sur la FAA, qui officialise le déploiement rapide et la coordination des opérations avec les communautés régionales, constitue à ce titre une avancée historique.
Le processus électoral au sein du CPS a également marqué une avancée, avec l’élection de six nouveaux membres sur les dix sièges à pourvoir et l’adhésion de la Somalie pour la première fois, reflétant ainsi la représentation des pays en première ligne des conflits dans le processus décisionnel continental.
Le changement le plus notable entre les projets de décision de la Conférence et les décisions finales a sans doute été l’omission, dans ces dernières, de la demande adressée à la Commission de l’UA, par l’intermédiaire du Bureau du conseiller juridique de l’UA, de préparer un projet de directives administratives pour la mise en œuvre des critères énoncés à l’article 5 du Protocole du CPS et à l’article 16 régissant les relations avec les CER, avec un rapport à présenter lors du sommet de 2027. Cela met clairement en évidence le manque d’engagement à appliquer les critères convenus à l’article 5, paragraphe 2. En effet, cette omission freine les progrès vers la mise en œuvre du paragraphe 4 du même article, qui prévoit un examen périodique par l’Assemblée visant à déterminer si les membres du CPS continuent de satisfaire aux conditions requises par leur fonction.
L'intégrité territoriale
Si l’intégrité territoriale demeure un principe fondamental, conformément à l’article 3 (b) de l’Acte constitutif de l’UA, l’Afrique a été confrontée en 2025 à des dynamiques internationales complexes. La résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en octobre 2025, a approuvé la proposition d’autonomie pour le Sahara occidental présentée par le Maroc en 2007. Alors que les Nations unies ont officiellement tranché la question, l’UA continue de reconnaître la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en tant que membre de l’organisation, bien que seuls 18 États membres de l’UA (environ 32 %) reconnaissent actuellement la RASD.
La sécurité a dominé les débats, sur fond de conflits au Soudan et dans l’est de la RDC, de coups d’État et de terrorisme
L’UA a condamné la reconnaissance par Israël du Somaliland et les dirigeants africains réunis au sommet ont réaffirmé qu’aucun acteur extérieur ne pourrait modifier de façon unilatérale la configuration territoriale d’un État membre. Le silence relatif de l’UA sur la résolution 2797 montre les limites d’une mobilisation continentale, lorsqu’un consensus international plus large existe et que le soutien continental reste mitigé, la reconnaissance de la RASD par les États membres de l’UA s’étant progressivement effritée.
Par ailleurs, l’UA renforce le positionnement stratégique de l’Afrique sur la scène diplomatique mondiale. Les réformes institutionnelles ont notamment porté sur la création d’une unité dédiée au G20 afin de promouvoir la participation collective du continent aux forums internationaux. Elle s’accompagne de la formation d’un groupe d’experts de cinq membres chargé d’élaborer un cadre harmonisé pour la politique étrangère africaine. Cependant, cette dernière reste une prérogative conceptuelle des États souverains plutôt qu’une responsabilité des organisations multilatérales ou intergouvernementales.
Par conséquent, la structure intergouvernementale de l’UA n’offre pas un cadre conceptuel ou opérationnel homogène pour une politique étrangère pleinement cohérente — un défi que le groupe des cinq experts devra relever. Même des organisations régionales institutionnellement avancées, telles que l’Union européenne, s’abstiennent de définir une politique étrangère unique, ce qui met en évidence les obstacles structurels et les sensibilités souveraines auxquels l’UA se heurte pour harmoniser les priorités des États membres tout en faisant valoir les intérêts collectifs de l’Afrique sur la scène mondiale.
L’Afrique et l’économie globale
Le sommet a également abordé le rôle de l’Afrique dans le système économique mondial tout en mettant en avant un programme plus large de justice historique. Le Programme détaillé pour le développement de l’agriculture en Afrique (PDDAA) a été conforté dans son rôle de programme phare de l’Agenda 2063, les systèmes d’identité numérique et de traçabilité de la ZLECAf ont été lancés et l’Agence africaine des médicaments (AMA) est devenue pleinement opérationnelle. La déclaration a également soutenu l’action climatique, les investissements dans l’eau, la protection de la biodiversité et le financement des infrastructures, reflétant le thème de la durabilité de l’eau de l’UA et l’importance de renforcer l’intégration économique du continent.
La justice historique et les réparations ont également occupé une place prépondérante lors du sommet. Les décisions ont reconnu l’esclavage, la déportation et la colonisation comme des crimes contre l’humanité, entérinant la Déclaration d’Alger (2025). Cette campagne, conduite principalement par le Ghana, a abouti à la résolution A/80/L.48 de l’Assemblée générale des Nations unies du 25 mars 2026, déclarant la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage des Africains sur des critères raciaux comme le crime contre l’humanité le plus grave. Elles ont donné lieu à l'élaboration de mécanismes tels que le Comité d’experts de l’UA sur les réparations et à l'éventualité de la création d’un comité panafricain sur la mémoire et la vérité historique. Ces initiatives, qui s’inscrivent à moyen terme, témoignent d’efforts pour intégrer la diplomatie économique et la justice historique dans l’action contemporaine de l’Afrique, même si leur impact dépendra de leur pérennité.
Des déclarations ambitieuses mais des lacunes durables
Les questions de sécurité ont dominé l’ordre du jour du sommet, dans un contexte marqué par les conflits au Soudan et dans l’est de la RDC, les coups d’État et le terrorisme. Malgré les réformes mentionnées ci-dessus, des lacunes persistent dans la mise en œuvre, notamment en raison de la volonté et des intérêts des États membres, du manque de cohérence continuel dans la coordination entre l’UA et les communautés régionales, des problèmes de financement et des pressions extérieures. D’autre part, les débats sur l’intégrité territoriale révèlent des tensions entre les États, les principes de l’UA et les pressions extérieures, une crise chronique qui met à l’épreuve l’efficacité de l’UA.