Gel des discussions sur le Somaliland à l’UA : l’impératif d’une issue politique
La reconnaissance du Somaliland par Israël a été unanimement condamnée, sans que cette cohésion inhabituelle aboutisse à une solution.
Publié le 11 février 2026 dans
ISS Today
Par
Paul-Simon Handy
directeur régional pour l’Afrique de l’Est et représentant de l’ISS auprès de l’UA
La reconnaissance par Israël, en décembre 2025, du Somaliland, une ancienne région du nord de la Somalie qui a fait sécession, a déclenché une série de bouleversements politiques et diplomatiques dans la Corne de l'Afrique et la péninsule arabique. Dans une région déjà confrontée à de vives tensions dans un contexte de reconfiguration géopolitique mondiale, la gestion des conséquences par l'Union africaine (UA) sera déterminante.
La Somalie a rejeté cette décision, la qualifiant d'atteinte à son intégrité territoriale. La plupart des organisations régionales et internationales, notamment l'UA, l'Autorité intergouvernementale pour le développement, les Nations unies (ONU), l'Union européenne et la Ligue arabe ont condamné la décision israëlienne, invoquant des violations du droit international, de l'Acte constitutif de l'UA et de la Charte de l’ONU.
Certains pays connus pour leur opposition à l'indépendance du Somaliland, tels que Djibouti, l'Égypte, le Soudan, le Soudan du Sud, la Turquie et l'Arabie saoudite, ont réagi de la même manière. D'autres ont gardé le silence, adoptant une attitude attentiste.
Pour l'UA, toute revendication unilatérale de souveraineté est une source de désaccord. Son organe décisionnel suprême, le Conseil de paix et de sécurité, a résolument condamné la position d'Israël et a déclaré : « Aucun acteur n'a l'autorité ou la légitimité de modifier la configuration territoriale d'un État membre de l'UA ». Cependant, cette fermeté du discours, en bloquant toute discussion, n’a apporté aucune solution consensuelle.
La quête de reconnaissance internationale du Somaliland symbolise diverses dimensions de l'État africain postcolonial. Elle soulève des questions sur les critères de souveraineté et a des implications juridiques, politiques, géopolitiques et régionales.
L'UA se méfie de créer un précédent dans la seule région où la sécession a créé de nouveaux États
Le Somaliland a obtenu son indépendance de la Grande-Bretagne le 26 juin 1960. La Somalie, après avoir obtenu son indépendance de la tutelle italienne sous l'égide de l’ONU le 1er juillet 1960, a réuni l'ancien Somaliland britannique et la Somalie italienne sous la bannière de la République de Somalie. Cependant, à la suite de la guerre civile qui a débuté en 1969 et de l'effondrement du gouvernement central somalien, le Somaliland a déclaré son indépendance en 1991.
D'un point de vue juridique strict, l'UA invoque généralement l'engagement de l'Organisation de l'unité africaine, qui l’a précédée, pour l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Ce principe a été établi en 1964 au Caire afin d'éviter la multiplication des revendications irrédentistes qui auraient pu déstabiliser les États nouvellement créés. La Déclaration du Caire est depuis lors la pierre angulaire du cadre normatif de l'UA.
Les partisans de l'indépendance du Somaliland justifient leur quête de souveraineté au nom du même principe. La décision du Somaliland britannique, devenu indépendant, de former une union avec la Somalie était la sienne ; en conséquence, selon ses partisans, le Somaliland avait le droit de revenir sur sa décision.
Ils invoquent également la relative stabilité du Somaliland et l'alternance régulière du pouvoir lors des élections.
Plutôt que d’avancer des arguments juridiques, l’UA aurait tout intérêt à privilégier des solutions politiques fondées sur le respect de l’intégrité territoriale de ses États membres, afin de résoudre les tensions internes. L'UA se méfie également de créer un précédent qui pourrait être lourd de conséquences dans la Corne de l'Afrique, seule région où la sécession a conduit à la création de nouveaux États.
La cohésion nationale résulte aussi de la construction de l'État et de la gestion de la diversité
L'Érythrée et le Soudan du Sud se sont séparés de l'Éthiopie et du Soudan, respectivement en 1993 et 2011. Les graves problèmes auxquels ces deux pays nouvellement créés sont confrontés depuis lors, caractérisés par une répression autoritaire et d'intenses conflits internes, ne servent pas la cause du Somaliland.
Les nouveaux États de la région ont tendance à hériter des mêmes problèmes que les autres États. Leurs fondements étaient compromis bien avant que ne s'élève le cri de ralliement du mouvement d'indépendance. En conséquence, ils ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs, pour de nombreuses raisons, mais aussi du fait de l'acte de séparation lui-même.
La reconnaissance du Somaliland par Israël a entraîné un degré inhabituel de cohésion entre les acteurs régionaux et les États membres de l'UA à l'égard du Somaliland. En effet, elle est provoquée par un acteur extérieur et viole un principe sacro-saint de l'UA : le respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale.
Pour l'UA, la question du Somaliland représente un problème particulièrement grave : elle réaffirme un principe normatif face à une crise, alors que le continent ne dispose pas des moyens opérationnels pour le faire respecter. À un moment où le cadre de paix et de sécurité de l'UA est en cours de révision, les États membres devraient proposer des moyens innovants pour permettre à la Commission de l'UA de faire respecter ses principes.
La question du Somaliland rappelle également que, bien que déployée en Somalie depuis 2007, l'UA a laissé le sujet s'envenimer jusqu'à ce qu'il devienne vulnérable à l'instrumentalisation par des acteurs extérieurs.
Les efforts de l'UA pour stabiliser la Somalie doivent inclure une dimension politique
Pour la Somalie, la recherche d'une reconnaissance internationale du Somaliland, combinée au fort soutien interne dont il bénéficie, sape directement le pan-somalisme, l'idéologie sous-jacente de l'État. Le nationalisme somalien repose sur l'idée de l’union de tous les Somaliens dans une seule nation, où ils partagent une identité, une culture et une langue communes.
La poursuite de ce projet politique a conduit à des guerres en Afrique de l'Est. Au fil des ans, la Somalie a progressivement abandonné son ambition d'unifier les territoires habités par des Somalis au Kenya, en Éthiopie et à Djibouti.
Dans ce contexte, le projet sécessionniste bien ancré du Somaliland remet en question non seulement la viabilité de la Somalie dans ses frontières actuelles, mais aussi les fondements du pan-somalisme, une idéologie aux fondements contestés.
L'échec du pan-somalisme ébranle une hypothèse plus répandue dans le débat public africain, qui accuse les tracés arbitraires des frontières coloniales d’être à l’origine de cette instabilité, ayant créé des États artificiels avec une grande diversité ethnique. La sécession de facto du Somaliland depuis 1991 contredit cette théorie qui établit un lien entre homogénéité ethnique et équilibre.
Des données empiriques provenant d'autres régions d'Afrique révèlent également que les sociétés homogènes sur le plan ethnique ne sont pas moins sujettes aux conflits violents que leurs homologues plus hétérogènes. Cela montre que la cohésion nationale n'est pas seulement le fruit d'une uniformité démographique, mais aussi le résultat de stratégies de construction de l'État, d'une gestion efficace de la diversité et d'une légitimité politique.
Le communiqué du Conseil de paix et de sécurité de l'UA a gelé le débat sur la quête d'indépendance du Somaliland. Les efforts de longue date de l'UA pour stabiliser la Somalie doivent inclure une dimension politique liée à un dialogue avec le Somaliland. Cela renforcera la légitimité de l'UA sur cette question et empêchera d'autres acteurs extérieurs de suivre l'exemple d'Israël.
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