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La résolution de l’ONU sur l’esclavage est une victoire d’étape

La résolution marque un tournant, mais le véritable travail de justice réparatrice incombe aux pays africains et caribéens.

Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution présentée par le Ghana qualifiant la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé de « crime le plus grave contre l’humanité ». La plupart des pays (123) ont voté pour ce texte, tandis que 52, dont les 27 États membres de l’Union européenne (UE), se sont abstenus. L’Argentine, Israël et les États-Unis ont voté contre.

La résolution exige des États membres qu’ils participent, individuellement et collectivement, à un dialogue inclusif et de bonne foi sur la justice réparatrice, comprenant des excuses officielles, une compensation financière et des restitutions. Le vote de l’Assemblée générale des Nations unies constitue une victoire pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine du monde entier, mais il n’est pas contraignant et ne prévoit aucun mécanisme d’application.

La Déclaration de Durban contre le racisme et l’intolérance, adoptée par l’ONU en 2001, décrivait la traite négrière comme un crime contre l’humanité nécessitant des mesures de réparation, mais elle n’a donné lieu à aucun résultat tangible. Alors que cette déclaration reconnaît que toutes les formes d’esclavage et de traite négrière constituent en principe des crimes contre l’humanité, la nouvelle résolution se concentre sur l’esclavage transatlantique, le qualifiant de crime le plus grave et appelant explicitement à des réparations.

L’opposition des États-Unis à la résolution et les abstentions de la plupart des pays européens, du Royaume-Uni, de l’Australie, du Canada, du Japon et de la Nouvelle-Zélande soulignent de profondes divergences en matière de responsabilité historique, ne laissant entrevoir que peu de perspectives pour la résolution.

Quels objectifs pour l’Afrique et les Caraïbes ?

La résolution présentée par le Ghana s’inscrit dans une dynamique engagée par l’Union africaine (UA). Lors du sommet de l’UA des 14 et 15 février 2026, les dirigeants africains ont adopté une déclaration reconnaissant « l’esclavage, la déportation et [la colonisation] comme des crimes contre l’humanité et un génocide à l’encontre des peuples d’Afrique ». Cette déclaration reflète le point de vue défendu depuis longtemps par l’Afrique concernant l’impact de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme qui perdure, exprimé lors de la première conférence panafricaine sur les réparations en 1993.

La résolution préconise l’instauration d’un dialogue inclusif et de bonne foi sur la justice réparatrice

Les actions de plaidoyer menées par les parties prenantes africaines et caribéennes ont conduit à la déclaration de 2001 contre le racisme et à la création, en août 2021, de l’Instance permanente des Nations unies sur les personnes d’ascendance africaine, en tant qu’organe consultatif du Conseil des droits de l’Homme. Ce forum vise à améliorer la sécurité, la qualité de vie et les moyens de subsistance des personnes d’ascendance africaine.

La poussée de l’Afrique en faveur de la mise à l’agenda de la question des réparations a culminé avec l’adoption du thème de l’UA pour 2025, à savoir « Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine par le biais de réparations ». En juillet 2025, l’UA a déclaré que la période de 2026 à 2035 serait la décennie des réparations, chargeant le président ghanéen John Mahama de défendre cette cause.

La décision adoptée en février 2026 lors du sommet de l’UA appelle à la création d’un fonds mondial de réparations basé en Afrique et destiné à soutenir des programmes de développement des peuples autochtones, les systèmes éducatifs, les initiatives de restitution, les institutions culturelles et les activités de lutte contre le racisme systémique. L’UA a appelé les bénéficiaires de la traite négrière transatlantique et du colonialisme — notamment les États, les institutions et le secteur privé — à y contribuer.

Le fonds proposé serait géré par l’UA et la Communauté des Caraïbes (aussi appelée Marché commun des Caraïbes ou CARICOM), qui joue également un rôle clé dans l’établissement d’un programme de réparations pour les pays et les personnes d’ascendance africaine, après avoir créé une commission des réparations en 2013 et élaboré un plan en 10 points pour la justice en 2014.

Un avenir incertain

Lors des débats à l’Assemblée générale des Nations unies en mars 2026, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union européenne ont reconnu les ravages causés par l’esclavage, mais se sont opposés à l’établissement d’une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité et à l’application rétroactive des règles internationales.

Le vote du 25 mars reconnaît les conséquences néfastes pérennes de la traite négrière transatlantique

En effet, les inquiétudes quant à la qualification de la traite transatlantique comme le « plus grave » crime contre l’humanité sont justifiées, compte tenu des horreurs ayant marqué l’humanité au cours de l’histoire. Parmi celles-ci figurent les guerres mondiales, les génocides tels que ceux du Rwanda, de la Namibie et de la République démocratique du Congo (RDC), l’Holocauste et la traite transsaharienne des esclaves, dans laquelle des acteurs africains ont joué un rôle bien réel.

Cependant, le vote du 25 mars a reconnu les effets néfastes à long terme de la traite négrière transatlantique, qui a déplacé de force des millions d’Africains. Elle a créé une diaspora à l’échelle mondiale par le biais d’un système brutal d’esclavage et de colonialisme qui a bouleversé le tissu démographique, économique et social du monde moderne. Ses effets se perpétuent sous la forme du racisme systémique, du néocolonialisme et des partenariats économiques prédateurs tels que le système monétaire du franc CFA contrôlé par la France et utilisé par 14 pays d’Afrique centrale et de l’Ouest.

Les États-Unis suggèrent que la résolution instrumentalise de manière cynique les torts historiques pour tenter de réaffecter les ressources actuelles à des personnes et des nations n’ayant qu’un lien éloigné avec les victimes du passé. Dans son discours prononcé lors de la 62e Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a exhorté les pays européens à être fiers de leur héritage. Mais certains de ses propos ont été vivement critiqués, car ils semblaient valoriser le colonialisme comme fondement de la civilisation occidentale.

Les propos de M. Rubio surviennent alors que les États-Unis critiquent les politiques migratoires de l’Europe et la décision du Royaume-Uni de céder sa souveraineté sur l’archipel des Chagos à l’Île Maurice, compte tenu des décisions de justice et des résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies de 2019 reconnaissant la souveraineté mauricienne sur ce territoire.

L’opposition de l’Occident à la demande de réparations reflète une amnésie historique et suggère que toute attente en matière de réparation se heurtera à des résistances ou à des mesures symboliques susceptibles d’entraîner une revictimisation. Les pays et les populations concernés doivent se montrer proactifs pour donner le ton dans la mise en œuvre de ces réparations.

Vers de véritables réparations

Face à un activisme acharné et à une série de procédures judiciaires, le Royaume-Uni s’est finalement décidé à reconnaître la souveraineté de l’Île Maurice sur l’archipel des Chagos et à restituer des objets culturels à des pays africains, rappelant combien un dialogue constructif et efficace demeure essentiel.

Les pays exigeant des réparations doivent lutter contre la corruption et la mauvaise gestion des ressources

Suite à des décennies d’activisme, la Belgique a enfin exprimé en 2020 et 2022 ses regrets pour les atrocités coloniales commises en RDC. L’Allemagne a officiellement présenté ses excuses en 2021 pour le génocide infligé en Namibie entre 1904 et 1908 et s’est engagée à constituer un fonds de réconciliation.

Parmi les efforts multilatéraux clés dans le domaine figurent la campagne en cours menée par l’UA pour définir des positions communes sur les enjeux mondiaux, le projet de Fonds mondial des réparations, la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, la restructuration des systèmes financiers internationaux afin de prendre en compte les intérêts de l’Afrique, ainsi que l’activisme visant à annuler les dettes injustes.

Cependant, si les pays africains conviennent régulièrement de mesures collectives et multilatérales, ils succombent souvent, au niveau national, aux influences extérieures.

Beaucoup accueillent par exemple des bases militaires étrangères sur leur territoire, malgré les décisions régulières du Conseil de paix et de sécurité exhortant les États à faire preuve de circonspection et à informer leurs voisins et les institutions africaines de l’existence de telles bases. Des efforts décisifs sont donc nécessaires au niveau national, notamment pour remédier aux injustices contenues dans les accords actuels et futurs sur les ressources conclus avec des puissances étrangères et des multinationales.

La Tanzanie a adopté en 2017 une série de lois lui permettant de renégocier les accords miniers afin d’obtenir une part plus importante des revenus tirés de ses ressources naturelles.

En RDC, le gouvernement a mené de nombreuses négociations entre 2023 et 2024 pour renégocier son accord de 2008 avec des entreprises chinoises. Elles ont abouti à ce que la Chine porte son engagement en matière d’investissements dans les infrastructures africaines de 3 à 7 milliards de dollars américains. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et l’Alliance des États du Sahel envisagent également, chacune de leur côté, de créer des monnaies destinées à remplacer le franc CFA contrôlé par la France, bien que ce projet date de plusieurs décennies et que sa viabilité soit remise en question.

Malgré le vaste potentiel de ressources de l’Afrique, des décennies de fourniture de matières premières bon marché aux nations industrialisées ont entretenu la pauvreté et le sous-développement, qui sont des causes majeures d’instabilité sur le continent. Les pays africains doivent promouvoir des mécanismes leur permettant de tirer parti de leurs ressources de manière à favoriser leur industrialisation à moyen et long termes et à améliorer la valeur économique de ces ressources. Et les pays réclamant des réparations systémiques doivent renforcer la responsabilisation au niveau national, en s’attaquant à la corruption, à la mauvaise gestion des ressources et à l’acceptation d’accords inéquitables.

Les pays africains et l’UA doivent redoubler d’efforts en matière de dialogue et, si nécessaire, mettre en place des mesures de conciliation pour garantir la restitution des biens culturels et des objets d’art. La Déclaration d’Addis-Abeba de novembre 2025 sur les réparations appelle à un suivi rigoureux de celles-ci. Un tel mécanisme doit prévoir des structures de coordination et de soutien afin de maintenir la pression lorsque les efforts de réparation s’enlisent aux niveaux local, national, continental et mondial. Pour avoir des effets durables, ces réparations devront s’attaquer au racisme intériorisé et au complexe d’infériorité profondément ancrés, engendrés par l’esclavage et le colonialisme.

L’UA et les pays des Caraïbes, en collaboration avec les communautés de la diaspora africaine à travers le monde, doivent travailler de concert avec leurs partenaires internationaux pour faire valoir que la demande de restitutions n’est pas une démarche conflictuelle, mais une quête de réconciliation mutuelle.

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