Renforcer les capacités du CPS pour accroître son influence
Entre perte d’influence et fragilité normative, le conseil doit repenser ses leviers pour peser durablement sur les crises africaines.
Lors du sommet de l’Union africaine (UA) de février 2026, dix États ont été élus au Conseil de paix et de sécurité (CPS) pour un mandat de deux ans, allant d’avril 2026 à mars 2028. Le Bénin, le Gabon, le Lesotho, le Maroc, la Somalie et l’Afrique du Sud y siégeront comme nouveaux membres tandis que les mandats de la Côte d’Ivoire, de la République démocratique du Congo (RDC), de la Sierra Leone et de l’Ouganda ont été reconduits. Les cinq membres actuellement dotés d’un mandat de trois ans sont l’Éthiopie, le Nigeria, l’Algérie, le Cameroun et l’Eswatini.
Les mandats de deux et trois ans prendront fin le 31 mars 2028. Après 2010, ce sera la deuxième fois que tous les mandats expireront en même temps. Tous les pays élus ont déjà été membres du CPS à l’exception de la Somalie. Le principe de rotation qui régit le CPS offre régulièrement à l’UA de nouvelles d’aborder les crises sous un autre angle. La nouvelle configuration du CPS suscite beaucoup d’attentes, les citoyens africains réclamant une action africaine résolue face aux multiples facteurs d’instabilité et aux défis sécuritaires.
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Bien que le CPS soit l’organe décisionnel clé de l’UA pour la prévention, la gestion et la résolution des conflits, les acteurs extérieurs tendent à exercer une influence notable sur le paysage des conflits en Afrique, ce qui soulève des doutes quant à leur véritable attachement au principe de « solutions africaines ». Les États-Unis et les pays du Moyen-Orient ont entrepris des efforts de paix décisifs en RDC et au Soudan, tandis que la Russie affirme sa présence dans les pays du Sahel en Afrique de l’Ouest et en République centrafricaine.
La nouvelle configuration du CPS suscite beaucoup d’attentes des citoyens africains face à l’instabilité
La création récente du Conseil de la paix sape encore davantage la pertinence des mécanismes multilatéraux tels que le Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) et le CPS en matière de gestion des crises. Nombre de questions persistent quant à la capacité du CPS à influencer de manière décisive l’évolution des conflits et à maintenir son autorité normative dans le futur. Compte tenu des contraintes qu'il rencontre, le CPS peut-il faire preuve de plus de créativité, en tirant parti à la fois de ses forces et de ses faiblesses ?
Un face-à-face évité
Les élections au CPS sont de plus en plus disputées, en particulier lorsque des pays rivaux sont en concurrence pour un siège. L’élection du Maroc a été particulièrement tendue, car, outre Rabat, la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et la Libye étaient également en lice. Les observateurs s’inquiétaient de la résurgence des tensions entre les camps marocain et sahraoui, même si le Maroc bénéficie d’un soutien considérable à travers le continent depuis son retour dans le giron de l’UA en 2017.
Toutefois, quelques jours avant le sommet de l’UA, la RASD s’est volontairement retirée de la course, choisissant de soutenir la Libye, absente du CPS depuis mars 2012. Les crises internes et la division du gouvernement libyen risquant d’empêcher Tripoli d’exercer efficacement ses fonctions, le pays n’a recueilli que 12 voix contre 32 pour le Maroc. La Libye a donc laissé la voie libre au Maroc pour le mandat courant d’avril 2022 à mars 2025.
La décision de la RASD de se retirer de la course semble stratégique, car même si elle était élue au CPS, elle ne pourrait pas soulever la question du Sahara occidental.
En juillet 2018, l’UA a en effet décidé, par la décision 693 (XXXI) de la Conférence de l’UA, qu’elle soutiendrait pleinement la médiation des Nations unies (ONU) et que la situation au Sahara occidental ne serait abordée que par la troïka de l’UA, à savoir le pays occupant la présidence tournante, son prédécesseur et son successeur, ainsi que le président de la Commission de l’UA.
Les rapports sur l’avancée du processus de médiation de l’ONU ne peuvent être présentés qu’au niveau de la Conférence de l’UA et lors des rares réunions des chefs d’État du CPS. Depuis 2018, le CPS n'a pas discuté de la question du Sahara occidental et l’UA n’a publié aucun rapport à ce sujet.
La force dans la faiblesse ?
La Somalie et la RDC, qui sont en proie à des conflits, exercent toutes deux un mandat de deux ans au CSNU et au CPS. Leur expérience des conflits leur permet de plaider pour des solutions locales aux crises et de souligner qu'il est impératif de protéger les civils dans leurs pays et dans d’autres pays touchés par des conflits.
La première participation de la Somalie au CPS coïncide avec son deuxième mandat, depuis 1972, en tant que membre non permanent du CSNU. La Somalie pourrait chercher à harmoniser les résolutions du CPS et du Conseil de sécurité afin de garantir une paix durable et une action décisive contre al-Shabab.
L’UA semble soucieuse de disculper les changements anticonstitutionnels de gouvernement
La Somalie, la RDC et le Libéria sont les trois représentants africains non permanents au CSNU. Le groupe, appelé A3, s’est depuis élargi en s’alliant avec la région des Caraïbes pour devenir l’A3+. Bien que les membres de l’A3+ soient confrontés à des contraintes de capacité, leur convergence avec les positions du CPS offre l'opportunité de mieux défendre les intérêts de l’Afrique et des Caraïbes au sein du Conseil de sécurité. Cela nécessite toutefois que le CPS adopte une attitude proactive dans la gestion des crises, en orientant les débats et les perspectives sur la prévention et la gestion des conflits, définissant ainsi le rythme face à une éventuelle intervention extérieure.
Une intégrité normative pour ceux qui enfreignent les normes ?
L’article 25 (4) de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance interdit aux juntes militaires de se présenter à des élections démocratiques. Pourtant, le régime gabonais l'a fait et a remporté les élections d’avril 2025 à la suite de la destitution de l’ancien président Ali Bongo.
Le CPS a immédiatement levé la suspension du pays. Il en a été de même pour la Guinée en janvier 2026 à la suite des élections du 28 décembre 2025, après la victoire de la junte. Le Gabon n’est pas partie à la Charte, mais la Guinée l’est, ce qui met en évidence le souci de l’UA de disculper les changements de gouvernement anticonstitutionnels en dépit de ses propres principes.
Le Gabon a été élu au CPS en février 2026, lors du sommet de l’UA, ce qui semble constituer une violation de l’article 5 (2 g) du protocole du CPS, qui exige que les membres du CPS soient élus dans le « respect de la gouvernance constitutionnelle, conformément à la Déclaration de Lomé ainsi qu’à l’État de droit et aux droits humains ».
Les réunions successives du CPS ont souligné à plusieurs reprises la nécessité d’appliquer strictement ces critères. Or, de nombreux États africains peinent à faire leurs preuves en matière de bonne gouvernance et d’état de droit.
Les changements de gouvernement les plus graves et non reconnus comme inconstitutionnels sont orchestrés par des démocraties par le biais de guerres juridiques et de manipulations électorales et constitutionnelles. Les données du rapport 2025 de l’ONG Freedom House montrent également que les droits politiques et les libertés civiles se sont dégradés dans près de la moitié des pays africains au cours de la dernière année. L’indice Ibrahim 2024 de la gouvernance africaine indique que près de 50 % de la population africaine a été confrontée à une détérioration de la sécurité et de l’état de droit au cours de la dernière décennie.
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La situation des États membres du CPS en matière de paix
 Source : La liberté dans le monde 2025
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La dynamique continentale reflète celle qui prévaut au sein du CPS, où plus de la moitié des membres actuels sont considérés comme non libres. Les membres du CSNU ne satisfont pas non plus aux normes en matière d’état de droit et de démocratie, mais les critères d’adhésion de celui-ci sont moins stricts que ceux du CPS. Ces derniers ont été élaborés pour promouvoir les normes démocratiques et les droits humains, ce qui nuit à la légitimité et à la crédibilité des gouvernements africains et, par extension, de l’UA.
Bien que les décisions du CPS soient guidées par l’Acte constitutif et les protocoles de l’UA, la principale préoccupation concerne la capacité des membres du CPS à préserver l’intégrité normative de l’UA en toutes circonstances, en particulier lorsque l’état de droit et les normes démocratiques sont bafoués.
Repenser l’influence du CPS
Au cours de leur première décennie d’existence, l’UA et le CPS ont exercé une influence relative sur les parties aux conflits et sur les juntes militaires. Dans une certaine mesure, les États membres ont respecté les principes de l’UA, motivés par la recherche de solutions africaines et par le soutien de pays influents tant sur le continent qu’à l’extérieur.
Cependant, le déclin de l’influence de l’UA et le poids croissant d’acteurs non africains dans les conflits actuels démontrent que les États africains accordent davantage d’importance à leurs intérêts nationaux et à la mise en place de mesures pragmatiques. Dans les conflits, ce sont donc les parties disposant d’une plus grande influence financière et militaire, ainsi que celles qui peuvent mettre en œuvre des mécanismes de sanctions efficaces, qui sont les plus à même d’amener les belligérants à la table des négociations. L’efficacité du nouveau CPS réside donc dans sa capacité à repenser ses sources d’influence, y compris les parties au conflit.
L'efficacité du nouveau CPS résidera donc dans sa capacité à repenser ses sources d'influence
Dans cette optique, exploiter à la fois les mesures coercitives internes et externes est un moyen pour persuader les parties belligérantes de négocier une issue au conflit. Le CPS pourrait proposer une médiation neutre, en tirant parti de l’agitation des parties belligérantes face aux sanctions externes afin de les inciter à rechercher des solutions consensuelles, fondées sur des principes, plutôt que des solutions imposées par des parties extérieures.
Ainsi, début mars 2026, les États-Unis ont sanctionné l’armée rwandaise pour son soutien à la rébellion du M23 en RDC, une violation persistante de l’accord de paix de Washington entre le Rwanda et la RDC. L’UA doit engager les parties belligérantes à rechercher des solutions négociées comme moyen de lever les sanctions.
En interne, l’UA doit remettre en question sa réticence à imposer des sanctions.
Bien qu’il ait relancé son comité des sanctions en 2024 ― quinze ans après sa création ―, le CPS ne prononce généralement de suspensions qu’à l’encontre des auteurs de coups d’État militaires, et non contre ceux qui s’emploient à saper la paix.
Les menaces du comité des sanctions du CPS à l’encontre des fauteurs de troubles au Soudan et en RDC ne se concrétiseront que si les sanctions sont soutenues et appliquées par les États membres de l’UA et les communautés économiques régionales.
Pour que le CPS soit efficace, les États africains, en particulier les plus influents, doivent soutenir ses décisions, y compris lorsqu’il s’agit de sanctions, indépendamment de leur point de vue sur les parties concernées et de leurs relations avec celles-ci. Le CPS devrait tenir régulièrement des réunions avec les CER et mener des activités conjointes avec elles afin de garantir l’harmonie et le soutien aux décisions continentales et régionales.