L’APSA : un problème de conception ou de coordination ?
Sans le soutien de ses membres aux initiatives africaines, même la plus sophistiquée des architectures de sécurité manquerait d’efficacité.
L’année 2026 marque le 10e anniversaire de la réforme de l’Union africaine (UA) proposée en 2016 et lancée en 2017, visant à renforcer l’efficacité des initiatives africaines dans le cadre d’interventions clés. Dans le domaine de la paix et de la sécurité, le processus de réforme implique le renforcement des interventions de l’architecture africaine de paix et de sécurité (APSA), notamment celles du Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’UA et des communautés économiques régionales (CER).
Pourtant, près d’une décennie plus tard, les interventions de l’APSA au Soudan, en République démocratique du Congo (RDC), au Soudan du Sud, au Mozambique et au Sahel semblent insignifiantes, alors que les puissances extérieures reprennent l’ascendant dans le paysage sécuritaire africain.
Les difficultés rencontrées par l’UA dans ses interventions ont conduit à un appel, lancé lors du sommet de février 2025, en faveur d’une révision de ses cadres de paix et de sécurité. Une réunion de haut niveau organisée en septembre 2025 a toutefois conclu que l’UA disposait déjà de l’une des architectures normatives les plus complètes, même si certains cadres devaient être clarifiés.
Les départements Affaires politiques et Paix et sécurité ont été fusionnés en 2021 afin d’améliorer la coordination entre les initiatives politiques et sécuritaires. Une collaboration entre l’UA, les CER et les mécanismes régionaux (MR) a débuté en 2019 afin d’améliorer les relations entre l’UA et les organismes sous-régionaux, notamment sur la question de la paix et la sécurité. Le Fonds pour la paix de l’UA a été relancé en 2018.
L’APSA préconise des « solutions africaines » tout en recherchant des médiations extérieures
Malgré la réorganisation institutionnelle de l’APSA et la solidité de ses cadres normatifs, ses décideurs, qui invoquent régulièrement la nécessité de trouver des « solutions africaines », sapent les initiatives régionales et recherchent des médiations extérieures, considérant les interventions continentales comme facultatives ou secondaires. Cette tendance affaiblit l’influence des acteurs africains.
Ce déclin de l’influence et du rôle central de l’Afrique dans son paysage sécuritaire amène à se demander si les dirigeants de l’UA ne passent pas à côté de l’essentiel. Le programme de réformes, axé sur les structures, les modalités et le financement, a-t-il relégué au second plan l’urgence à soutenir les réponses collectives africaines aux conflits, réponses fondées sur l’unité d’intention des États membres ?
Le déclin et la fragmentation des réponses collectives
Lorsque la réforme a été proposée en 2016, l’UA voyait déjà son rôle s’affaiblir dans les crises majeures en Afrique par rapport aux années 2000. À cette époque, elle entreprenait des opérations de médiation et de soutien à la paix (OSP) dans toutes les régions, soutenue par l’intérêt commun des États membres pour des solutions panafricaines.
|
Les OSP de l’UA et des CER de 2003 à 2014
|
Si les opérations de soutien à la paix (OSP) ne sont l’unique solution pour parvenir à la paix, le tableau montre à quel point l’UA était disposée à appuyer les processus politiques entre 2003 et 2014, avec le concours de ses membres et une aide financière extérieure. Ce type d’activités existait avant même que l’UA ne se dote de cadres d’intervention clés. La situation a changé à partir de 2013 en raison d’une baisse des financements et d’un intérêt croissant des sous-régions pour le déploiement d’OSP sans passer par l’UA.
Il convient de noter que les Nations unies (ONU) ont pris le relais des missions au Mali et en République centrafricaine en 2013 et 2014. En 2016, le CPS est revenu sur sa décision d’envoyer une mission au Burundi, ce qui a rendu le Conseil plus réticent à approuver de futures missions. La mission conjointe UA-ONU au Darfour a pris fin en 2020. La seule et unique OSP de l’UA encore active était alors la Somalie, même si son déploiement dépendait des donateurs.
Alors que le nombre d’interventions de l’UA diminuait, on a assisté entre 2013 et 2023 à un retour en force des initiatives de paix majeures des CER, en particulier les OSP. Ce qui montre que les CER préfèrent relever leurs propres défis plutôt que d’attendre un consensus continental. C’est notamment le cas dans le bassin du lac Tchad, en Gambie, au Lesotho, en Guinée-Bissau, au Mozambique et en RDC.
|
Interventions militaires de l’UA et des CER/MR entre 2015 et 2025
|
À mesure que les interventions sous-régionales se multipliaient, des clivages sont apparus sur la capacité des régions à conduire de manière indépendante des initiatives de paix, compte tenu de la primauté de l’UA dans le domaine de la paix et de la sécurité en Afrique. Les tensions, telles que celles qui ont émergé entre l’UA et la CEDEAO au Mali, ont incité à poursuivre les efforts pour clarifier les rôles de l’UA et des CER dans le cadre de la réforme de l’UA.
Au sein des CER, le manque de dynamique interrégionale est devenu préoccupant et a provoqué la création de mécanismes sous-régionaux ad hoc. Ce manque de cohésion signifie que l’UA et les sous-régions ne sont actuellement pas à la hauteur dans les conflits actuels, ce qui favorise les interventions extérieures.
Coordonner les médiateurs plutôt que les parties belligérantes
La situation dans l’Est de la RDC illustre les écueils d’une faible cohésion. Lorsque la rébellion du M23 s’est réveillée en 2021, différentes institutions de l’UA sont intervenues sans réellement se coordonner, car la RDC, comme de nombreux pays africains, est membre de plusieurs CER. La CAE a déployé une force de 2022 à 2023, suivie par une mission de la SADC de 2023 à 2025. Elles se sont toutes les deux retirées sans collaborer, ni obtenir de gains en matière de sécurité.
La situation dans l’Est de la RDC illustre les écueils d’une faible cohésion
En juin 2023, l’UA a réuni la CAE, la SADC, la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) et l’ONU dans le cadre d’une feuille de route dirigée par l’UA.
Cependant, pendant cette période, le Qatar (en juillet 2025) et les États-Unis (en novembre 2025) ont négocié des accords temporaires avec les parties au conflit. Bien que fragiles, ces accords ont montré que l’influence sur les belligérants importait davantage que les revendications juridictionnelles. L’évolution récente des événements marque une rupture, notamment lorsque la CIRGL a contribué à mettre fin à la rébellion du M23 en 2013.
Une réunion de haut niveau organisée en janvier 2026 au Togo s’est conclue par un accord sur un cadre de médiation unifié visant à résoudre le conflit dans l’est de la RDC sous la direction de l’UA. Si cette initiative est encourageante, elle s’inscrit toutefois dans une tendance qui l’est moins : l’UA coordonne un nombre croissant de médiateurs régionaux et internationaux, alors que sa propre capacité à influencer les parties belligérantes reste faible.
De même, au Soudan, l’UA dirige un mécanisme élargi qui coordonne, entre autres, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’ONU, la Ligue arabe et l’Union européenne.
L’UA devrait persuader ses États membres de s’investir dans les initiatives continentales
Bien que le groupe de haut niveau pour le Soudan de l’UA continue de promouvoir la paix, les acteurs extérieurs ont négocié des accords importants, mais temporaires. Alors que le mécanisme dirigé par l’UA a favorisé l’élaboration d’un cadre politique au Soudan, un processus mené en 2023 sous la médiation des États-Unis et de l’Arabie saoudite a permis des cessez-le-feu temporaires.
Les efforts de coordination de l’UA sont importants, car ils garantissent que les médiations s’alignent sur les cadres et les objectifs de l’Afrique. Cependant, la coordination des médiateurs donne souvent l’impression que l’UA cherche à asseoir sa pertinence par le biais de la géographie et des rivalités politiques plutôt qu’en exerçant une influence réelle sur les parties au conflit. Cette perception est renforcée par le faible soutien politique dont bénéficient les médiateurs de l’UA et des CER, en particulier de la part des puissances régionales, ce qui sape leur crédibilité et leur pouvoir de négociation.