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L’agenda du Burundi pour la cohésion au sein de l’Union africaine

Face aux pressions géopolitiques et aux fractures internes, la présidence burundaise veut recoudre le tissu de la solidarité africaine.

Entretien avec Son Excellence Willy Nyamitwe, ambassadeur de la République du Burundi en Éthiopie et représentant permanent auprès de l’Union africaine et de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (UNECA)

Les incertitudes géopolitiques et les logiques transactionnelles pèsent sur les capacités de réponse de l’Union africaine (UA). Dans ce contexte, quel est le rôle de l’UA aujourd’hui et que représente-t-elle pour le Burundi en tant que président en exercice ?

La présidence en exercice réaffirme le principe des solutions africaines aux problèmes africains. Toutefois, cet objectif se heurte à des contraintes structurelles. D’une part, les facteurs endogènes — notamment les divisions internes, les fractures identitaires et l’incapacité à construire une solidarité continentale — affaiblissent la cohésion africaine. Les crises observées dans pratiquement toutes les régions d’Afrique illustrent cette fragmentation persistante, y compris au sein même des États. D’autre part, les facteurs exogènes jouent un rôle déterminant. De nombreux conflits sont alimentés ou instrumentalisés depuis l’extérieur, notamment par des flux d’armes et de financements. Par ailleurs, la richesse du continent attire des intérêts extérieurs qui exploitent ces fragilités.

Dans ce contexte, la présidence burundaise vise à renforcer la cohésion africaine, à promouvoir l’acceptation mutuelle entre les peuples et à impulser une dynamique collective autour de l’Agenda 2063. L’enjeu est de passer d’une Afrique fragmentée à une Afrique solidaire stratégiquement.

Quelles sont les priorités du Burundi et quels sont les principaux projets pour sa présidence de l’UA ?

À l’écoute du discours d’acceptation de Son Excellence Évariste Ndayishimiye lors du récent Sommet de l’Union africaine, trois priorités structurent l’action du Burundi. Premièrement, le thème de l’année, consacré à l’eau et à l’assainissement, constitue un enjeu transversal pour le développement et la sécurité humaine. Deuxièmement, la paix et la sécurité, en mettant l’accent sur l’initiative « Faire taire les armes ». Tant que l’insécurité, le terrorisme et les conflits persistent, le développement restera compromis.

Les réserves de certains États ne valent pas rejet : elles reflètent une volonté d’améliorer la coordination

Troisièmement, la transformation du continent par l’innovation, le renforcement des compétences et l’autonomisation des jeunes et des femmes, une initiative qui renvoie directement à une logique de renaissance africaine.

Ces priorités n’éclipsent pas toutes celles de l’Union africaine consignées dans sa feuille de route, l’Agenda 2063, autrement dit, un cadre plus large incluant le changement climatique, la mise en œuvre de la ZLECAf, la libre circulation des biens et des personnes, la santé, etc. L’approche est donc à la fois ciblée et systémique.

Au regard du thème de l’année, « Garantir un accès durable à l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 », quelles stratégies l’UA peut-elle mettre en œuvre ? Comment faire des ressources en eau des vecteurs de développement et de paix sur le continent ?

L’eau est un facteur structurant de stabilité. Mal gérée, elle peut générer des conflits ; bien gouvernée, elle devient un levier d’intégration régionale. Le cas du Burundi, riche en ressources hydriques, contraste avec celui de nombreux pays africains confrontés à l’aridité.

La réponse réside dans une logique de mutualisation et de complémentarité des ressources, à l’image des échanges agricoles entre régions. L’eau doit être envisagée comme un bien stratégique continental nécessitant des mécanismes de gouvernance partagée. Cette approche permettrait de transformer une ressource potentiellement conflictuelle en un moteur de coopération et de développement.

La candidature de l’ancien président Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies a révélé des tensions procédurales au sein de l’UA. Quels enseignements le Burundi entend-il en tirer en tant que président en exercice ?

Cette situation a parfois été perçue comme un signe de fragmentation, alors qu’elle traduit en réalité une vitalité du dialogue et de l’expression au sein de l’Union africaine. Les réactions observées ne remettent pas en cause la légitimité de promouvoir des candidatures africaines fortes, mais soulignent plutôt l’importance d’un processus pleinement inclusif, transparent et conforme à nos procédures établies.

Les États suspendus contribuent financièrement à l’UA tout en étant exclus des décisions — un paradoxe à réformer

Le recours à la procédure du silence a également suscité des interrogations tant sur la forme que sur les délais impartis pour la consultation. Le fait que certains États membres aient exprimé des réserves doit être interprété non pas comme un rejet de principe, mais comme une volonté collective d’améliorer la coordination et d’assurer une appropriation commune des initiatives portées au nom de l’Afrique.

Pour le Burundi, en sa qualité de président en exercice, cet épisode constitue avant tout une opportunité d’apprentissage institutionnel. Il met en lumière la nécessité de consolider davantage nos mécanismes de concertation, en veillant à des consultations en amont plus systématiques et à une meilleure circulation de l’information.

L’UA fait face à la multiplication des initiatives de paix extérieures et à l’externalisation croissante des processus de règlement des conflits. Comment l’UA peut-elle réaffirmer son leadership dans la gestion des crises sécuritaires en Afrique ?

Le principal défi réside dans l’externalisation croissante de la gestion des crises en Afrique. Bien que les partenaires extérieurs jouent un rôle, cette dépendance affaiblit le leadership africain et peut, dans certains cas, contribuer à prolonger les instabilités.

Un point critique concerne le mécanisme de suspension des États en cas de changement anticonstitutionnel. Cette approche, bien que normative, produit des effets contre-productifs en rompant le dialogue avec les États concernés. Un paradoxe est frappant : ces États continuent de contribuer financièrement à l’Union africaine tout en étant exclus des instances décisionnelles. Cette situation appelle une réforme des mécanismes actuels afin de privilégier l’engagement et le dialogue. L’Union africaine doit adopter une approche plus pragmatique, contextualisée et centrée sur les causes profondes des crises, notamment dans les contextes marqués par le terrorisme.

Dans un contexte multilatéral fragmenté, comment renforcer la coordination entre l’UA et ses États membres pour défendre les intérêts africains ?

La clé réside dans la construction d’une voix africaine unifiée. L’absence de coordination préalable conduit souvent à des prises de position divergentes, ce qui affaiblit le poids du continent. 

Sans autonomie financière, la souveraineté politique demeure théorique pour l’Union africaine

Malgré les défis constatés, des progrès ont été observés lorsque les États africains ont pris le temps de se concerter en amont. Il est donc essentiel de renforcer les mécanismes de coordination, notamment entre le Conseil de paix et de sécurité et les représentants africains au sein des instances internationales, afin de porter des positions communes et cohérentes.

La souveraineté demeure contrainte par une dépendance financière structurelle : environ 50 % de son budget opérationnel. Existe-t-il de nouvelles pistes pour renforcer le financement interne de l’Union ?

Parler de 50 % de dépendance relève d’un euphémisme. La dépendance financière demeure un obstacle majeur à la souveraineté. Si les salaires du personnel sont désormais largement couverts par les contributions des États membres (entre 90 et 96 %), les programmes restent massivement financés par des partenaires extérieurs, parfois à hauteur de 90 %.

Cette situation limite l’autonomie stratégique de l’organisation. Des mécanismes existent, notamment le prélèvement de 0,2 % sur les importations et l’implication du secteur privé, mais leur mise en œuvre demeure incomplète. Sans autonomie financière, la souveraineté politique demeure théorique. L’Union africaine doit impérativement renforcer ses capacités de financement internes pour gagner en indépendance et en crédibilité.

Dans sa déclaration d’investiture, le président Évariste Ndayishimiye a mis l’accent sur la jeunesse. Quelles initiatives concrètes en faveur des jeunes peuvent être attendues sous cette présidence ?

La jeunesse constitue un pilier central de la stratégie du Burundi. Le Président Evariste Ndayishimiye, surnommé « Ami des jeunes » est Champion de l’Union africaine pour l’agenda « Jeunesse, Paix et Sécurité », avec une approche axée sur l’innovation, les compétences et l’autonomisation. Pour cette année, le Dialogue continental sur la jeunesse, la paix et la sécurité prévu à Bujumbura du 10 au 12 août 2026 sera un grand rassemblement qui fédérera les initiatives existantes en faveur de la jeunesse et des femmes et permettra d’évaluer la mise en œuvre des décisions antérieures et de renforcer leur impact. Ce grand rassemblement continental de la jeunesse structurera sans aucun doute cette dynamique.

L’enjeu est stratégique : une jeunesse sans perspectives constitue un facteur d’instabilité, tandis qu’une jeunesse formée et insérée devient un moteur de développement. Investir dans la jeunesse revient donc à investir directement dans la paix et la sécurité du continent.

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