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Axe Borgu-Kainji : nouveau bastion des extrémistes du Sahel et du lac Tchad ?

Les stratégies antiterroristes peinent à endiguer l’expansion de la menace extrémiste au Sahel et dans le bassin du lac Tchad.

Les régions frontalières de l’ouest du Nigeria sont en passe de devenir une zone de convergence pour les groupes extrémistes violents et terroristes du Sahel et du bassin du lac Tchad. Les récentes attaques survenues sur l’axe Borgu-Kainji démontrent clairement que ce problème de sécurité n’est plus un phénomène local, mais bien une menace régionale en pleine expansion. Cette situation n’est pas sans conséquence pour les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest et pour le programme de lutte contre le terrorisme de l’Union africaine (UA).

Cet axe couvre certaines parties des États nigérians du Niger, de Kwara et de Kebbi. Le parc national du lac Kainji se trouve au centre de cette zone, reliant le nord-ouest et le sud-ouest du Nigeria aux départements de Borgu et d’Alibori au Bénin, ainsi qu’à la région de Dosso au Niger. Il s’agit d’un territoire traversé par des corridors forestiers et des voies navigables peu contrôlées, et habité par des populations rurales longtemps négligées. La violence des groupes djihadistes dans la région a augmenté de 86 % entre 2024 et 2025, tandis que le nombre de victimes a fait un bond de 262 %.

Les inquiétudes sécuritaires s’intensifient alors que le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’UA examine ce mois-ci l’interdépendance entre certaines problématiques telles que le dérèglement climatique et l’insécurité. L’attention du Conseil se portera également sur le projet de plan d’action stratégique quinquennal de l’UA pour la lutte contre le terrorisme à l’échelle continentale et sur le rôle de stabilisation de la Force multinationale mixte. L’évolution de la situation sur l’axe Borgu-Kainji montre comment des conflits non résolus dans une région peuvent muter, se recouper et s’étendre à de nouvelles zones lorsque les réponses restent lentes, fragmentées et réactives.

Les massacres, les enlèvements et les explosions causées par les bombes posées en bordure de route de ces derniers mois témoignent d’une dangereuse escalade de l’extrémisme violent le long des frontières occidentales du Nigeria avec le Bénin et le Niger. En février, la branche Sadiku de la faction Groupe sunnite pour la prédication et le djihad (JAS) de Boko Haram a attaqué les villages de Woro et Nuku dans la zone de gouvernement local de Kaiama, dans l’État de Kwara. Cette attaque faisait suite au refus de la population locale d’adhérer à la doctrine des terroristes. Environ 170 personnes ont été tuées et de nombreuses autres ont été enlevées par Sadiku-JAS lors de cette attaque qui constitue à la fois l’opération la plus éloignée et la plus réussie de Boko Haram en dehors du bassin du lac Tchad.

En réponse à cette agression, le président Bola Tinubu a annoncé le déclenchement de l’opération « Savannah Shield ». Cependant, en l’espace de quelques jours, de nouvelles attaques coordonnées ont frappé des localités de la région administrative de Borgu, au Niger voisin, faisant plus de 30 morts parmi les civils. Ces attentats à la bombe en bordure de route, ces enlèvements de masse et ces frappes ciblées contre des formations militaires s’inscrivent dans une tendance plus large observée dans toute la région.

La violence djihadiste dans la région a bondi de 86 % et le nombre de victimes de 262 % en un an

La coopération entre les groupes armés issus de différents théâtres d’opérations est particulièrement préoccupante. Sadiku-JAS opère désormais dans un environnement où coexistent Lakurawa ― un réseau djihadiste-criminel ―, Ansaru-Mahmuda ― faction issue de l’une des premières scissions au sein de Boko Haram ―, ainsi que des éléments du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (JNIM), liés à Al-Qaïda, qui se déplacent vers le sud depuis le Sahel en passant par le nord du Bénin. Les recherches menées par l’Institut d’études de sécurité mettent en évidence une coopération opérationnelle et une coproduction de la violence entre des groupes tels que Lakurawa et Sadiku-JAS.

Cette convergence crée des opportunités en matière d’apprentissage tactique, de coordination logistique et de transfert de ressources entre les différents théâtres d’opérations. Par exemple, l’aile Sadiku et le reste du groupe JAS, dont le quartier général se trouve sur les îles du lac Tchad, sont reliés sur le plan opérationnel, avec des voies d’approvisionnement en armes et en combattants partant du quartier général, et dans le sens inverse des fonds issus des rançons et de l’extorsion.

Cette situation rappelle les échecs antérieurs dans le bassin du lac Tchad, où Boko Haram a profité de la faible présence de l’État, de la porosité des frontières et de la lenteur des réponses politiques pour s’implanter. Si les opérations militaires dans la région ont empêché les militants de maintenir leur contrôle sur un territoire aussi vaste qu’en 2013, 2014 et début 2015, l’écosystème qui soutient leur résilience opérationnelle et leur financement n’a jamais été entièrement démantelé.

Des conditions similaires apparaissent à Borgu-Kainji. Premièrement, le terrain — forêts et cours d’eau peu contrôlés, frontières poreuses — offre de bonnes conditions pour se déplacer, s’entraîner et approvisionner les lignes de ravitaillement. Il offre des itinéraires de fuite et des sanctuaires difficiles d’accès, à l’instar de la forêt de Sambisa et des montagnes de Mandara dans le bassin du lac Tchad. Deuxièmement, la présence de plusieurs groupes armés sur un même territoire submerge et complique les opérations de sécurité. Troisièmement, les économies illicites amplifient considérablement le problème. Les terroristes prélèvent des taxes sur l’exploitation forestière et l’exploitation minière artisanale à petite échelle, à l’instar de Boko Haram qui tire profit de la pêche dans le bassin du lac Tchad. Ajoutés aux rançons et à l’extorsion des populations, ces revenus servent à acheter des armes, à recruter des combattants et à assurer la coopération des populations locales.

Terrain, groupes multiples et économies illicites font de Borgu-Kainji un terrain fertile pour l'extrémisme

Si ce phénomène se poursuit sans la moindre intervention, cet axe pourrait devenir un bastion pour les groupes armés et une véritable porte d’entrée vers le sud-ouest du Nigeria et le littoral de l’Afrique de l’Ouest, régions actuellement plus stables. Une telle évolution risquerait de détourner l’attention et les ressources du bassin du lac Tchad, chamboulant ainsi les priorités en matière de sécurité nationale et régionale.

La réponse du Nigeria à ce jour reste trop limitée en plus d’être restreinte géographiquement parlant. L’opération Savannah Shield se concentre sur Kaiama alors que les menaces sont hautement mobiles et transfrontalières. Ce constat reflète une faiblesse plus générale qui affecte depuis longtemps les initiatives de lutte contre le terrorisme sur le continent : un manque de coordination et de coopération face à la mobilité des groupes armés, ainsi qu’une incapacité à cibler de manière proactive l’écosystème qui leur permet d’exister.

Les discussions du CPS ce mois-ci offrent l’occasion de promouvoir une réponse transfrontalière plus stratégique avant que la situation ne se détériore davantage. Le plan d’action de lutte contre le terrorisme proposé devrait endiguer la convergence des théâtres d’opérations extrémistes à travers l’Afrique de l’Ouest. Bien souvent, l’extrémisme violent au Sahel, dans le bassin du lac Tchad et dans les États côtiers fait l’objet de politiques cloisonnées, malgré des liens de plus en plus évidents entre les acteurs armés. Par exemple, l’attaque de février 2026 contre la base aérienne 101 et l’aéroport international Diori Hamani à Niamey, au Niger, a été menée conjointement par l’État islamique en Afrique de l’Ouest, l’État islamique au Sahel et des combattants issus de cellules dormantes du nord-ouest du Nigeria.

L’UA devrait encourager ses États membres à dépasser les approches spécifiques à chaque pays pour s’orienter vers une évaluation régionale intégrée des menaces et vers des actions préventives coordonnées. Celles-ci devraient inclure l’amélioration de l’échange de renseignements sur l’approvisionnement et la logistique des groupes armés à travers les frontières, ainsi que le renforcement des mécanismes conjoints de surveillance des frontières.

Les opérations militaires à elles seules ne suffisent pas. L’expérience du bassin du lac Tchad montre que les insurrections prospèrent dans des contextes marqués par un vide de gouvernance. Par conséquent, les efforts militaires doivent être combinés à un renforcement de la gouvernance, en développant la présence de l’État par le biais de services publics et d’une responsabilisation accrue, afin de renforcer la résilience locale et de priver les terroristes du vide qu’ils exploitent à des fins de recrutement et de contrôle. Cela est d’autant plus important au vu des discussions actuelles sur le climat et la sécurité au sein du CPS. Les contraintes exercées sur l’environnement, la diminution des moyens de subsistance et la concurrence pour les ressources naturelles continuent d’aggraver la vulnérabilité dans l’ensemble du bassin du lac Tchad et du Sahel.

La lenteur et la fragmentation de la riposte permettent aux groupes armés d'évoluer plus vite que les États

L’Union africaine (UA) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) devraient donc apporter leur soutien à un cadre de stabilisation pour l’axe Borgu-Kainji et les zones frontalières entre le Nigeria, le Bénin et le Niger. Des mesures visant à renforcer la gouvernance, à développer des alternatives économiques et à accroître la résilience environnementale devraient ainsi être mises en œuvre.

En parallèle de ces mesures, la force en attente de la CEDEAO, composée de 1 650 soldats, devrait être rapidement déployée. Cette force doit inclure une composante amphibie ou navale afin d’empêcher les groupes armés de se déplacer le long des voies navigables. Des documents audiovisuels examinés par l’Institut d’études de sécurité montrent des combattants armés transportant des armes via un itinéraire tantôt terrestre et tantôt fluvial entre le Niger et Alibori. Des informateurs ont indiqué qu’il s’agissait de combattants du JAS venant prêter main-forte à Lakurawa dans une base frontalière située entre Alibori et Kebbi.

Les tensions politiques entre la CEDEAO et les juntes militaires au Niger, au Burkina Faso et au Mali constituent un obstacle à une coopération transfrontalière efficace. Cependant, les réalités sécuritaires exigent de plus en plus des solutions pragmatiques, indépendamment des désaccords politiques. L’UA devrait promouvoir une reprise du dialogue pour répondre aux problèmes de sécurité régionale.

Dans le même temps, la Force multinationale mixte a besoin d’un soutien politique et opérationnel renouvelé. Malgré certaines contraintes, cette force reste l’un des rares cadres institutionnels permettant des opérations antiterroristes transfrontalières dans le bassin du lac Tchad. Les enseignements tirés de son expérience ― notamment en matière de partage du renseignement, d’opérations conjointes et de coordination transfrontalière ― pourraient guider les efforts dans les zones frontalières entre le Nigeria, le Bénin et le Niger.

La principale leçon à tirer de la situation dans le bassin du lac Tchad n’est pas la capacité des insurgés à s’implanter durablement, mais plutôt que la lenteur et le caractère fragmenté de la riposte permettent aux groupes armés d’évoluer plus rapidement que les institutions qui les combattent. Les États membres concernés, la CEDEAO et l’UA disposent d’une marge de manœuvre réelle, mais de plus en plus réduite pour empêcher que l’axe Borgu-Kainji ne devienne le prochain haut lieu de l’extrémisme violent et du terrorisme dans la région.

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