Retour discret des militaires français au Tchad
Contraire à la récente démarche de souveraineté nationale, l’initiative pourrait raviver l’insécurité au Sahel et la désillusion de la population.
Publié le 19 August 2026 dans
ISS Today
Par
Remadji Hoinathy
chercheur principal, Afrique centrale et bassin du lac Tchad, ISS
Le Tchad et la France semblent renouer un partenariat militaire de longue date que N’Djamena avait brutalement rompu en novembre 2024. Cette réconciliation met en lumière des intérêts mutuels durables, mais également les limites des efforts du Tchad visant à diversifier ses partenariats en matière de sécurité. La gestion par N’Djamena du retour de la France sans compromettre ses revendications de souveraineté ni ses relations avec les pays du Sahel constituera un test décisif.
Les deux pays entretiennent une coopération militaire depuis le milieu des années 1960, après l’indépendance du Tchad vis-à-vis de la France. Les relations ont été rompues entre septembre 1975 et mars 1976, puis à nouveau en novembre 2024. Depuis mars 2026, tous les signaux indiquent une reprise de leurs relations.
Cette coopération militaire repose sur des intérêts communs. Plusieurs officiers tchadiens ont été formés dans des académies françaises et sur le terrain au Tchad. La France a fourni des armes, des équipements de protection individuelle, des véhicules blindés, du matériel de communication et un soutien logistique. Une assistance en matière de renseignement, de surveillance et de reconnaissance a été apportée sur l’ensemble du vaste territoire tchadien, parallèlement à une participation sur le champ de bataille. La France a aussi régulièrement soutenu le Tchad sur les plans politique et diplomatique.
Pour la France, la situation géographique du Tchad offre de nombreux avantages en tant que base opérationnelle avancée en Afrique centrale et au Sahel, permettant une projection militaire et une influence significatives dans ces deux régions.
Malgré cette convergence d’intérêts, la coopération a été marquée par de nombreux rebondissements. Au centre de la rupture de 1975 figuraient les actions unilatérales de Paris en vue de la libération d’une citoyenne française enlevée par des rebelles, ainsi que le survol non autorisé du territoire tchadien.
Les autres partenariats militaires du Tchad sont plus ponctuels que l’appui multiforme proposé par Paris
La rupture de novembre 2024 est survenue lorsque le Tchad a exprimé son intention d’exercer pleinement sa souveraineté et de se tourner vers d’autres partenariats en matière de sécurité, comme le faisaient ses voisins. La République centrafricaine avait déjà rejeté la France au profit de la Russie. Puis, en 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger, les États de l’Alliance du Sahel (AES), se sont retirés de la CEDEAO, le bloc régional d’Afrique de l’Ouest, et se sont tournés vers la Russie, tout en expulsant la France et d’autres partenaires occidentaux.
Aux côtés du Tchad et de la Mauritanie, les États de l’AES étaient membres du cadre de sécurité et de développement du G5 Sahel créé en 2014 sous l’égide de la France. Sa force militaire conjointe ciblait les groupes djihadistes locaux, mais elle a été dissoute en 2023 lorsque les pays de l’AES ont rompu leurs liens avec la France.
Bien que l’échec de la coopération occidentale en matière de sécurité ait joué un rôle, ces ruptures ont été principalement dues à la rhétorique souverainiste et anti-impérialiste des pays africains. Ce sentiment a également motivé en 2024 la décision du Tchad de mettre fin à sa coopération militaire avec la France. Tout comme les pays de l’AES, le Tchad s’est également retiré de la Cour pénale internationale, invoquant des arguments similaires.
Pendant la période de transition marquant son désengagement de la France, le Tchad a diversifié ses partenariats de coopération militaire. Une tentative avec la Russie n’a pas prospéré. La coopération avec la Turquie a permis l’acquisition de véhicules blindés, de drones, la formation et l’assistance technique, ainsi qu’une présence dans le pays.
Depuis 2021, le Tchad et les Émirats arabes unis (EAU) ont signé plusieurs accords, dont un pacte de coopération en juin 2023, ayant donné lieu à des dons de véhicules militaires, d’équipements de sécurité et à des formations. En échange, les Émirats ont pu utiliser les bases tchadiennes pour transférer du matériel aux Forces de soutien rapide (FSR) du Soudan. La Hongrie a, elle aussi, signé des accords de coopération économique et militaire avec le Tchad.
Pour ses voisins sahéliens, le Tchad pourrait à nouveau être vu comme le pion de la France et une menace
Malgré ces nouvelles alliances, la rupture du Tchad avec la France a été de courte durée, et ce, pour deux raisons. D’une part, les partenariats militaires alternatifs reposent sur des relations plus transactionnelles, axées sur des questions spécifiques, plutôt que sur le soutien quasi permanent et multiforme que Paris offrait auparavant.
L’approche de la Turquie repose sur des ventes d’armes, des formations ciblées et des liaisons aériennes, plutôt que sur une intervention directe en cas de besoin. Les Émirats arabes unis apportent un soutien financier et matériel, mais ne peuvent pas intervenir sur le terrain. De plus, leur engagement au Soudan en faveur des Forces de soutien rapide (FSR) devient de plus en plus problématique pour le Tchad sur le plan diplomatique. Les défis croissants en matière de sécurité auxquels sont confrontés les pays de l’AES, qui comptent sur le soutien de la Russie, font de Moscou un partenaire potentiel peu attractif.
D’autre part, malgré l’accord de Doha d’août 2022 que le gouvernement tchadien a signé avec une trentaine de groupes d’opposition et factions rebelles, les menaces sécuritaires persistent. Parmi celles-ci figurent les répercussions du conflit soudanais et l’émergence du Mouvement pour la paix, la reconstruction et le progrès, un groupe rebelle actif dans la province méridionale du Moyen-Chari. Face à ces menaces et à la présence persistante de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad, l’amélioration de la surveillance territoriale et du renseignement aérien devient indispensable.
Pour la France, ce rapprochement constitue une occasion en or de renouer des liens dans la région. Toutefois, cette nouvelle coopération devrait se distinguer des accords passés. La France adopte une approche plus discrète, sans communication officielle sur l’évolution de la situation, alors même que ses forces sont déjà déployées au Tchad.
La nouvelle stratégie de la France pour l’Afrique prévoit une réduction des effectifs et des équipements. Au Tchad, cela se traduirait par un détachement de liaison constitué d’environ 600 soldats français (contre 2 300 auparavant), ainsi que moins de matériel et d’équipements. Un dispositif plus léger permettrait à la France d’adopter une approche de multi-alignement pensée de manière plus stratégique et intelligente. Cela pourrait à nouveau créer une dépendance excessive de N’Djamena à l’égard du soutien militaire français.
Avec une présence réduite et une France moins influente, le Tchad pourrait avoir le soutien d’autres pays
Sur le plan intérieur, cela pourrait représenter un recul pour le Tchad. L’opinion publique risquerait d’interpréter cette décision comme un abandon du récit souverainiste et un retour à la « Françafrique » propice au contrôle par la France de ses anciennes colonies africaines. Cette perspective va à l’encontre du sentiment général au Tchad, en particulier au sein de la jeunesse. Dans la région, les voisins sahéliens du Tchad risquent à nouveau de considérer le pays comme le pion de la France et comme une menace.
La réduction de la présence française signifie qu’elle aura sans aucun doute moins d’influence, laissant ainsi au Tchad toute liberté de continuer à bénéficier du soutien d’autres pays. Cependant, l’agenda national demeure la priorité. La question fondamentale reste de savoir comment le Tchad saura tirer parti de ces partenariats sans les réduire à la seule garantie de la survie politique du régime.
Pour garantir la stabilité et la sécurité du Tchad, son gouvernement doit apaiser davantage les tensions politiques internes. C’est l’objectif visé par la récente grâce présidentielle accordée à des dirigeants de l’opposition emprisonnés, l’ouverture vers les mouvements rebelles opérant toujours dans le maquis dans le cadre de l’accord de Doha et les améliorations de la gouvernance économique.
Enfin, le Tchad devrait continuer à rassurer ses voisins quant à son soutien, comme il l’a fait par le passé. Une diplomatie proactive, une coopération soutenue et un retour à une position véritablement neutre sur le Soudan sont essentiels. Tels sont les prérequis d’une posture constructive du Tchad, propice à la quête de solutions aux conflits régionaux, et non à leur enlisement.
Si vous souhaitez republier des articles ISS Today, veuillez nous écrire. Les droits exclusifs de re-publication ont été accordés à Premium Times, au Nigeria, et à News24, en Afrique du Sud.