L’Afrique peut-elle tirer parti des rivalités en mer Rouge ?
La concurrence portuaire et sécuritaire offre un nouveau levier aux États africains, à condition d’éviter une fragmentation géopolitique accrue.
Publié le 18 septembre 2026 dans
ISS Today
Par
Priyal Singh
chercheur principal consultant à l'ISS, et analyste géopolitique chez Signal Risk
Le conflit au Moyen-Orient redessine les lignes de fracture géopolitiques régionales et entraîne les États africains dans un ensemble conflictuel émergent autour de la mer Rouge.
Cette recomposition se nourrit de crises simultanées, parmi lesquelles figurent les offensives américaines et israéliennes contre l’Iran, la reprise des attaques houthistes contre les voies maritimes, la rivalité entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (ÉAU) dans la Corne de l’Afrique, et les querelles d’influence entre les États africains.
L’aggravation de ces crises serait désastreuse pour les États africains riverains de la mer Rouge.
Les ripostes iraniennes à l’offensive américano-israélienne ont remis en question la capacité des États-Unis à garantir la sécurité de leurs alliés traditionnels du Golfe. Les puissances régionales, à commencer par les ÉAU et l’Arabie saoudite, ont dès lors adopté des stratégies de couverture plus assumées. Leur coordination sécuritaire contre l’Iran a cédé sous le poids de leurs divergences sur l’ordre régional et de leur rivalité pour le leadership.
Abou Dhabi projette sa puissance grâce à des investissements portuaires et infrastructurels massifs et à des liens avec des acteurs armés et sécessionnistes au Yémen, au Soudan, en Libye et en Somalie. Les ÉAU ont également resserré leurs liens avec Israël depuis la normalisation de leurs relations en vertu des Accords d’Abraham de 2020.
Riyad a cherché à contrecarrer Abou Dhabi en soutenant les autorités étatiques et en nouant des partenariats avec des acteurs régionaux partageant ses positions. Son rapprochement avec l’Égypte, le Pakistan et la Turquie témoigne de ses efforts pour renforcer les alliances étatiques, contenir les ÉAU et limiter leurs liens avec Israël.
L’escalade du conflit autour de la mer Rouge redéfinit l’ordre sécuritaire régional africain
Ce contexte sécuritaire mouvant accroît la valeur stratégique des États africains riverains de la mer Rouge, qui peuvent offrir ports, aérodromes et partenariats en matière de renseignement et de sécurité.
L’Éthiopie, pays enclavé, cherche à obtenir un accès à la mer afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de Djibouti. Le port de Berbera, au Somaliland, présentait un intérêt particulier, car la société logistique émiratie DP World y avait déjà développé le port, une zone économique et un corridor de transport vers l’Éthiopie.
Mais depuis le mémorandum de coopération controversé de 2024 entre l’Éthiopie et le Somaliland, l’Éthiopie et la Somalie ont réaffirmé leur attachement à leur intégrité territoriale mutuelle conformément à la Déclaration d’Ankara. Négociée sous l’égide de la Turquie, celle-ci prévoit d’encadrer l’accès commercial de l’Éthiopie à la mer sous l’autorité de la Somalie.
Cela n’a toutefois pas soustrait l’Éthiopie aux rivalités extérieures. La Turquie est devenue un médiateur important entre l’Éthiopie et la Somalie, tandis que les ÉAU entretiennent des liens commerciaux et politiques avec l’Éthiopie et le Somaliland.
Des révélations parues en 2026 sur des réseaux de formation et de logistique basés en Éthiopie, qui soutiendraient les Forces de soutien rapide (FSR) soudanaises pour le compte des ÉAU, ont par ailleurs attisé les tensions, malgré les démentis d’Addis-Abeba et d’Abou Dhabi.
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Les États africains de la mer Rouge
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L’Égypte, en revanche, contrôle le canal de Suez, dispose de capacités militaires et navales considérables et occupe une position stratégique au nord de la mer Rouge. Toute perturbation autour du détroit de Bab el-Mandeb affecte directement le trafic du canal de Suez et les recettes de l’Égypte, tandis que l’instabilité au Soudan et en Somalie pèse sur les intérêts sécuritaires du Caire.
La rivalité égypto-éthiopienne a rapproché Le Caire de l’Arabie saoudite. Les tensions se sont intensifiées depuis l’inauguration du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne en septembre 2025 et la relance des projets éthiopiens de construction de trois autres barrages sur le Nil Bleu.
Pour contrer Addis-Abeba, Le Caire conteste ses prétentions maritimes et sa gestion unilatérale du Nil Bleu, tout en renforçant ses liens avec l’Érythrée.
L’intérêt des pays du Golfe pour le Soudan tient autant à sa guerre qu’à sa position géographique. Port-Soudan est une porte d’entrée stratégique pour les armes et les combattants. Les ÉAU rejettent les accusations persistantes de soutien aux FSR, tandis que l’Égypte et l’Arabie saoudite demeurent plus proches des Forces armées soudanaises.
La décision prise en janvier 2026 par le gouvernement fédéral somalien de rompre ses relations avec les ÉAU a été rejetée par le Somaliland sécessionniste et par les États autonomes du Puntland et du Jubaland, qui entretiennent des relations bilatérales avec Abou Dhabi. La Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite ont en revanche renforcé leur engagement auprès du gouvernement fédéral somalien.
La rivalité entre l’Égypte et l’Éthiopie a conduit Le Caire à se rapprocher de l’Arabie saoudite
L’Europe est elle aussi présente sur cet échiquier. L’Union européenne (UE) maintient une présence maritime importante grâce aux opérations ASPIDES, axée sur la protection de la navigation commerciale en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, et ATALANTA, déployée dans l’ouest de l’océan Indien et en mer Rouge.
Un accord conclu en juillet 2026 entre l’UE et Djibouti concernant l’opération ASPIDES souligne la dépendance des marines européennes vis-à-vis de leurs partenaires africains pour l’accès, la logistique et le soutien à terre.
En Somalie, l’UE mène une mission civile de renforcement des capacités et une mission de formation militaire, parallèlement à la lutte contre la piraterie. Elle renforce les capacités de police maritime et de garde-côtes à Mogadiscio, au Somaliland et au Puntland, en privilégiant des institutions de sécurité responsables et une gouvernance maritime efficace.
À l’inverse, dans la Corne de l’Afrique, le soutien du Golfe est subordonné à l’accès portuaire, au clientélisme et aux infrastructures stratégiques.
À mesure que les États africains riverains de la mer Rouge basculent dans l’orbite de puissances rivales du Golfe, se pose la question de la viabilité de ces partenariats et de leur évolution.
Les investissements du Golfe dans les ports, la logistique, l’énergie et autres infrastructures se poursuivront probablement, favorisant une coordination accrue en matière de défense et de sécurité. Les accords commerciaux pourraient progressivement être assortis d’engagements militaires, sécuritaires et de renseignement, pour une offre plus attrayante que celle de l’Europe.
Les gains immédiats du bilatéralisme compromettent le développement et la stabilité régionaux
Le risque, cependant, est que les États africains s’enferment dans des architectures de sécurité et des alignements géopolitiques rivaux qui réduisent leur marge de manœuvre.
Les pays africains riverains de la mer Rouge font donc face à un dilemme politique. Ils pourraient s’engager collectivement auprès des puissances du Moyen-Orient afin de canaliser la concurrence extérieure vers un programme de développement commun ou poursuivre leurs engagements bilatéraux fragmentés qui offrent des investissements immédiats, un soutien diplomatique et une aide face aux urgences sécuritaires.
Les gains immédiats du bilatéralisme compromettent le développement et la stabilité partagés à long terme.
L’Union africaine pourrait aider à sortir de ce dilemme en confiant aux États d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Est un rôle central dans la définition de l’engagement du continent auprès du Moyen-Orient. Leur proximité avec la mer Rouge et leur importance croissante auprès des acteurs extérieurs leur confèrent un accès privilégié, qu’ils pourraient mettre au service du continent.
L’Afrique saura-t-elle convertir cette valeur stratégique nouvelle en développement commun ou la laissera-t-elle aggraver la fragmentation du continent ?
Cet article a été publié pour la première fois dans Africa Tomorrow, le blog du programme « Afriques Futures et Innovation » de l’ISS, dans le cadre de la série « Project Spotlight » du projet UE-Afrique.
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