La surveillance fera-t-elle respecter le « cessez-le-feu » dans l’Est de la RDC ?
La première mission de vérification est encourageante, mais les conditions actuelles du conflit doivent tempérer les attentes.
Publié le 10 septembre 2026 dans
ISS Today
Par
Bram Verelst
chercheur principal, Prévention des conflits dans la région des Grands Lacs, ISS
Nicodemus Minde
chercheur, gouvernance de la paix et de la sécurité en Afrique de l’Est, ISS Nairobi
La première mission chargée de vérifier l’application du cessez-le-feu dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), instauré en novembre 2025, a commencé ses travaux au Sud-Kivu le 24 août. Cependant, sera-t-il possible d’établir les faits dans un contexte fragmenté et polarisé ? Les conclusions de la mission pourront-elles modifier l’évaluation des coûts, des risques et des avantages de la poursuite des combats par les parties belligérantes ?
Le Mécanisme conjoint de vérification élargi Plus (MCVE+) a été activé à la suite des pourparlers entre le gouvernement de la RDC et l’Alliance fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23), en août, en Suisse. Le Qatar, les États-Unis et l’Union africaine (UA) ont contribué à la médiation.
Le MCVE+ rend compte au Mécanisme de surveillance et de vérification du cessez-le-feu, qui supervise son application et vise à créer les conditions propices à la désescalade et au dialogue.
Le lancement du MCVE+ constitue l’un des signes les plus tangibles de progrès du processus de paix de Doha : il vérifie les violations présumées du cessez-le-feu commises par le gouvernement de la RDC et l’AFC/M23.
Toutefois, les conditions actuelles du conflit doivent tempérer les attentes. Tant le gouvernement que l’AFC/M23 continuent de se disputer des territoires en effectuant des frappes de drones, en recrutant et en nouant des alliances avec d’autres groupes armés. Les belligérants utilisent souvent les cessez-le-feu pour se repositionner ou se réarmer, établir de nouveaux « faits accomplis » sur le terrain et consolider leur contrôle territorial.
Les belligérants utilisent souvent les cessez-le-feu pour se repositionner ou se réarmer
Le cessez-le-feu ne parvient pas non plus à séparer les forces et à réduire le risque d’une reprise des combats, ce qui aurait pu être réalisé en établissant des lignes de cessez-le-feu claires et en prévoyant des retraits de troupes, des cantonnements et des zones tampons. Des critères de référence qui permettraient de surveiller le comportement des forces armées font également défaut. Et bien que le MCVE+ puisse vérifier et signaler les violations, il ne dispose d’aucun pouvoir de contrainte.
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Zones de conflit et de surveillance, est de la RDC
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Le choix de Minembwe, dans le Sud-Kivu, pour la première mission de vérification du MCVE+ est significatif, car cette région incarne bon nombre des complexités qui rendent difficile la surveillance du cessez-le-feu dans l’est de la RDC.
Il y a tout d’abord l’aggravation de la violence. À la suite du retrait de l’AFC/M23 d’Uvira, le gouvernement congolais a lancé une offensive vers Minembwe début 2026, piégeant les civils et restreignant l’accès humanitaire et la circulation des marchandises. Début juillet, les rebelles ont consolidé leur contrôle dans les hautes terres, où les combats se poursuivent.
Ensuite, le conflit n’oppose pas uniquement le gouvernement et l’AFC/M23. À Minembwe, le mouvement armé des Banyamulenge – une communauté tutsie congolaise dont la citoyenneté et la sécurité sont contestées – s’est rallié à l’AFC/M23, tandis que l’armée congolaise collabore avec des groupes Wazalendo fragmentés.
L’accroissement des tensions entre le Burundi et le Rwanda rend également difficile la surveillance du cessez-le-feu. Alors que les troupes burundaises sont déployées afin d’épauler Kinshasa et que le Rwanda appuie l’AFC/M23, la guerre risque d’exacerber d’anciennes rivalités et d’alimenter des conflits par procuration, notamment par le biais d’un soutien renforcé du Rwanda aux groupes armés burundais.
L’une des principales faiblesses du MCVE+ est la limitation de son champ d’application à un cessez-le-feu bilatéral dans un conflit qui implique des acteurs régionaux et de multiples groupes armés qui se considèrent rarement liés par un tel accord.
La fragmentation des initiatives de paix a donné lieu à des mandats de vérification qui se chevauchent
Le fractionnement des efforts diplomatiques constitue un autre facteur de complication. Parallèlement au processus de Doha, les États-Unis jouent le rôle de médiateur entre le gouvernement de la RDC et le Rwanda. Alors que l’application de l’accord de paix est au point mort, l’implication militaire du Rwanda dans l’est de la RDC, aux côtés des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), se poursuit.
Ces développements parallèles dépassent le champ de compétence du MCVE+. Les retraits des rebelles d’Uvira et de la plaine de la Ruzizi en janvier et en mai ont résulté de pressions diplomatiques américaines plutôt que des négociations de Doha et n’ont pas fait l’objet d’une vérification neutre.
Bien qu’il ait été suggéré d’élargir le mandat du MCVE+ aux accords de Washington, le cessez-le-feu exclut le retrait des forces rwandaises et le désarmement des FDLR. Cela signifie que le MCVE+ ne peut pas vérifier ces engagements et qu’il ne dispose pas de liens directs avec les mécanismes chargés de superviser l’accord entre la RDC et le Rwanda.
Cela reflète un problème plus large : la fragmentation des initiatives de paix a donné lieu à des mandats de suivi et de vérification qui se chevauchent, liés à des accords de cessez-le-feu partiels dépourvus d’objectifs politiques clairs.
Le MCVE+ est également confronté à des contraintes opérationnelles. Les enquêtes sur les violations commises dans une vaste zone de conflit, difficile d'accès, mettent à rude épreuve ses ressources financières, humaines et logistiques limitées. La réduction des effectifs de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO) accentue le problème. Depuis son retrait du Sud-Kivu en 2024, la MONUSCO n’a plus de mandat de protection des civils ni de capacité à intervenir face aux violations des droits humains dans cette région.
L’est de la RDC a besoin d’un processus de paix qui incite au respect du cessez-le-feu
Un autre défi pour le MCVE+ est la nécessité d’une expertise spécialisée pour enquêter sur les frappes de drones qui peuvent s’étendre au-delà des lignes de front. Des attaques récentes ont été attribuées tant à l’AFC/M23 qu’à l’armée de la RDC. Des équipements sophistiqués capables de provoquer des interférences GPS compliquent encore davantage la surveillance et la vérification.
L’accès constitue une autre contrainte. L’administration parallèle de l’AFC/M23 et la présence de nombreux groupes armés dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu pourraient limiter la liberté de mouvement du MCVE+. Une dépendance excessive à l’égard du consentement des groupes armés pourrait compromettre sa neutralité et dissuader les populations de recourir librement au mécanisme. Cela est particulièrement préoccupant car l’accord de cessez-le-feu ne couvre pas explicitement les violences contre les civils.
Pour autant, le MCVE+ reste unique en son genre. Il s’agit du seul mécanisme de cessez-le-feu reconnu, soutenu par la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) et la MONUSCO. Il peut contribuer à établir les faits, à réduire les discours contradictoires et à renforcer la confiance dans le processus de Doha.
Néanmoins, le MCVE+ a besoin d’un soutien financier et d’une formation spécialisée pour enquêter sur les violations et les documenter. À plus long terme, un financement durable de la part des États membres de la CIRGL peut réduire la dépendance du mécanisme à l’égard de l’aide extérieure et préserver l’appropriation régionale. Afin de préserver la neutralité du MCVE+, les acteurs extérieurs qui soutiennent le processus de paix, notamment le Qatar, les États-Unis, l’UA, la CIRGL et l’ONU, doivent contrebalancer la dépendance du mécanisme à l’égard du consentement des parties belligérantes.
Des garanties solides en matière de liberté de mouvement et de sécurité sont nécessaires pour le personnel de la MONUSCO et du MCVE+. Elles doivent s’accompagner de procédures claires lorsque des acteurs tiers qui appuient le cessez-le-feu souhaitent lancer une mission de vérification. Il est également essentiel de prendre des mesures pour remédier aux cas de non-respect. Les violations vérifiées doivent donner lieu à un suivi politique, à un engagement extérieur soutenu et à une responsabilisation susceptibles d’influencer les actions du gouvernement de la RDC et de l’AFC/M23.
Le MCVE+ bénéficierait également d’un accord de cessez-le-feu plus solide, qui tienne compte des acteurs extérieurs au processus de Doha et comporte des dispositions relatives à l’accès humanitaire et au maintien de la paix.
En fin de compte, l’est de la RDC a besoin d’un processus de paix qui incite au respect du cessez-le-feu, et ne se limite pas à un inventaire des parties qui l’ont violé.
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