Tchad : les institutions anticorruption cèdent sous la pression politique
Un audit pétrolier avorté révèle le fossé entre les engagements de N’Djamena et sa volonté de s’attaquer aux intérêts des puissants.
Publié le 14 September 2026 dans
ISS Today
Par
Remadji Hoinathy
chercheur principal, Afrique centrale et bassin du lac Tchad, ISS
Le 12 août, l’Agence nationale de sécurité de l’État du Tchad a arrêté une équipe d’audit de l’Autorité indépendante de lutte contre la corruption (AILC) du pays. L’AILC enquêtait sur la gestion, par la Société nationale des hydrocarbures du Tchad (SHT), du pétrole brut acheté par Glencore.
Le géant suisse du négoce de matières premières est cité dans des scandales de corruption liés à des contrats pétroliers dans plusieurs pays africains. En 2022, Glencore a plaidé coupable et accepté de payer plus d’un milliard de dollars américains d’amendes pour des faits de corruption au Cameroun, en Guinée équatoriale, en Côte d’Ivoire, au Nigéria et au Soudan du Sud.
Deux jours après l’arrestation des membres de l’équipe d’audit, les dirigeants de l’AILC ont été limogés, les locaux ont été perquisitionnés et des documents ont été saisis. Après son départ, le contrôleur général de l’AILC, Ousmane Abdéramane Inna-djougourou, a indiqué que l’enquête avait mis au jour de graves irrégularités dans la gestion et la commercialisation des ressources pétrolières.
Les arrestations au sein de l’AILC soulèvent des questions sur ce que l’on cherche à dissimuler
Le moment choisi pour cette action contre l’AILC soulève des questions sur les faits que l’on cherche à dissimuler et les personnes que l’on tente de protéger. Cette affaire entache la crédibilité de l’institution et rappelle les échecs des précédentes initiatives de lutte contre la corruption.
Lorsque le Tchad a lancé sa filière pétrolière, un cadre législatif et institutionnel a été mis en place avec l’appui de la Banque mondiale, notamment le Collège de contrôle et de surveillance des revenus pétroliers (CCSRP), créé en 1999. Cependant, la plupart de ces mesures ont été abrogées en 2018.
Le pétrole représentant environ 90 % des recettes d’exportation du pays, sa gestion requiert une grande rigueur. Or, les anciens responsables de l’AILC révèlent des écarts majeurs entre les prix de vente déclarés et ceux du marché international. Ces allégations mettent directement en cause les plus hautes autorités, qui auraient dissimulé des irrégularités au sein de la SHT afin d’échapper à la justice.
L’épisode s’inscrit dans le contexte d’une corruption systémique de la fonction publique, comme l’attestent les indices internationaux qui placent constamment le Tchad parmi les pays les plus corrompus au monde.
Selon les données de Transparency International, le Tchad figure régulièrement au bas du classement de l’indice de perception de la corruption pour le monde et pour l’Afrique subsaharienne, sur une échelle où 0 correspond à un niveau très élevé de corruption et 100 à une absence totale de corruption. Au cours de la dernière décennie, le score du Tchad a oscillé entre 19 et 22, ce qui le place parmi les 20 pays les plus corrompus au monde. Malgré de légères améliorations entre 2022 et 2024, le pays reste bien en deçà de la moyenne de l’Afrique subsaharienne.
En 2024, la Banque mondiale a attribué au Tchad une note de 2,0 sur 6 pour les aspects liés à la transparence, à la responsabilité et à la corruption dans le secteur public. Ce score reflète des faiblesses institutionnelles persistantes et une corruption systémique. Toujours en 2024, la Fondation Mo Ibrahim a classé le Tchad dans la catégorie « Signal d’alerte », faisant état d’une détérioration de la gouvernance, malgré une tendance globale à l’amélioration au cours de la dernière décennie.
La perception du public confirme cette réalité. Selon la dernière enquête d’Afrobaromètre, 64 % des Tchadiens pensent que la corruption s’est accrue au cours des 12 derniers mois. Le président de l’Organisation tchadienne anticorruption, une structure de la société civile qui lutte contre ce phénomène, a déclaré à ISS Today que la corruption est aujourd’hui endémique et de plus en plus normalisée au Tchad.
Les instances de lutte contre la corruption au Tchad ont donné des résultats mitigés, voire limités
La question de la corruption a été débattue lors du Dialogue national inclusif et souverain de 2022 au Tchad, à l’issue duquel il a été recommandé de mettre en place des mécanismes solides de contrôle des deniers publics et de renforcer leur efficacité. Mais l’ampleur de la corruption persiste, malgré sa condamnation régulière par les autorités et les multiples engagements juridiques internationaux auxquels le pays a souscrit.
Le Tchad a ratifié la Convention de l’Union africaine sur la prévention et la lutte contre la corruption en 2015 et la Convention des Nations unies contre la corruption en 2018. Il a également adhéré au Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale en 2000. En tant que membre de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, le Tchad est tenu de rendre publics les contrats et les paiements de redevances dans les secteurs pétrolier et minier.
Tous ces engagements obligent le pays à prévenir et à réprimer la corruption, le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, tout en garantissant la transparence et la coopération internationale.
L’AILC a été créée en 2023 pour « lutter contre la corruption et les pratiques assimilées et promouvoir la bonne gouvernance et la gestion orthodoxe des ressources publiques ». Conçue comme une agence indépendante et dotée d’une autonomie budgétaire, elle est dirigée par deux hauts responsables nommés par le chef de l’État et placés sous sa supervision immédiate. Ce rattachement direct à la présidence constitue une limite majeure, l’aval présidentiel étant requis pour enquêter sur certaines affaires.
Les manœuvres politiques ont également constitué un frein majeur à l’efficacité de l’AILC, limitant sa capacité à enquêter et à agir contre la corruption. Les tensions suscitées par l’audit de la SHT entachent gravement la crédibilité de l’institution et jettent le doute sur sa capacité à démanteler des réseaux politiques profondément enracinés, en dépit de son indépendance juridique.
L’AILC devrait s’affranchir de la tutelle de l’exécutif pour devenir pleinement autonome
Au-delà de la défaillance institutionnelle, la corruption chronique prive le Tchad de ressources nationales et internationales essentielles à son développement. Elle aggrave la pauvreté et les inégalités et affaiblit le contrat social. Les interférences dans le travail de l’AILC envoient également un signal négatif aux investisseurs étrangers et aux partenaires internationaux, mettant en péril la stratégie « Tchad Connexion 2030 » destinée à renforcer l’attractivité du pays auprès des investisseurs. La lutte contre la corruption occupe une place centrale dans cette stratégie.
Ce sentiment négatif risque de persister alors que le Tchad se prépare au Forum d’affaires de Paris prévu le 25 septembre 2026, visant à attirer les investissements. Le pays doit faire preuve d’un engagement sincère en faveur de la transparence et rassurer ses partenaires et investisseurs internationaux.
Pour préserver l’intégrité publique, il est indispensable de mettre l’AILC à l’abri des pressions politiques, de l’affranchir de la tutelle de l’exécutif et d’en faire un organisme pleinement autonome. Les nominations clientélistes devraient laisser place à une direction indépendante aux compétences solides. Les autorités de l’État doivent également soutenir le travail indépendant des acteurs de la société civile et des lanceurs d’alerte qui luttent contre la corruption et la mauvaise gouvernance.
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