Le retour de l’UA à Khartoum pourrait-il favoriser la paix ?
La réouverture de son bureau de liaison au Soudan offre un levier diplomatique réel, quoique limité, pour négocier un cessez-le-feu.
Publié le 17 août 2026 dans
ISS Today
Par
Maram Mahdi
chercheuse, Gouvernance africaine de la paix et de la sécurité, ISS
La décision de l’Union africaine (UA) de rouvrir son bureau de liaison au Soudan témoigne de sa volonté de mettre fin à la guerre qui ravage le pays depuis plus de trois ans. Elle traduit en outre la volonté de l’organisation de ne pas céder du terrain aux acteurs extérieurs dans cette crise.
En avril 2023, lorsqu’éclatent les combats à Khartoum, la capitale, à l’instar de diverses autres organisations internationales et régionales, l’UA retire son personnel et le transfère à son siège d’Addis-Abeba. Elle est alors contrainte d’effectuer une navette diplomatique virtuelle avec les parties belligérantes au Soudan.
Certes, les bureaux de liaison visent à prévenir les conflits et consolider la paix, à favoriser l’intégration régionale et à mener des actions de plaidoyer à l’échelle continentale. Mais leur principal objectif est désormais d’apporter un appui technique sur le terrain et de maintenir des canaux de communication ouverts entre l’État hôte et la Commission de l’UA. Cette réouverture pourrait-elle consolider les efforts de paix de l’UA et mettre un terme définitif aux hostilités ?
L’UA jouit d’une longue expérience en matière de médiation et de gestion de conflits au Soudan. La création du bureau de liaison visait à promouvoir l’accord de paix de 2005, qui a mis fin à plus de deux décennies de guerre entre le Nord et le Sud-Soudan.
La guerre du Darfour (2003-2006) et la sécession du Soudan du Sud en 2011 ont conduit à l’extension du mandat du bureau, à la suite de la création de deux groupes d’experts de haut niveau de l’UA, l’un consacré au Darfour et l’autre au Soudan et au Soudan du Sud. Le bureau a joué un rôle crucial dans la transmission des décisions du Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) aux autorités locales en vue de leur application, ainsi que pour tenir le CPS et la Commission de l’UA informés et impliqués dans les dynamiques politiques.
L’UA deviendrait principal interlocuteur et seul membre du Quintet ayant une présence politique au Soudan
Depuis mai 2019, le bureau est dirigé par le représentant spécial du président de la Commission de l’UA au Soudan, l’ambassadeur Mohamed Belaiche. Après le coup d’État d’avril de cette année-là qui a renversé Omar el-Béchir, il a facilité la tenue de rencontres entre autorités de transition, responsables de l’UA, groupes politiques et société civile, aboutissant à l’accord de partage du pouvoir d’août 2019.
Le bureau a également conseillé au CPS de suspendre le Soudan des activités de l’UA à la suite des coups d’État militaires de 2019 et 2021. Il a continué à faire face à la crise, quoiqu’à distance. Plus récemment, M. Belaiche a participé aux efforts de médiation et de consolidation de l’État menés par le Quintet (Union africaine, Autorité intergouvernementale pour le développement, Ligue arabe, Union européenne et Nations unies).
Une présence physique offre des avantages uniques. Elle permettrait de consolider le rôle de l’Union africaine en tant qu’interlocuteur principal dans les processus de paix au Soudan et seul membre du Quintet disposant d’une présence politique sur le terrain. La Mission intégrée des Nations Unies pour l’assistance à la transition au Soudan a fermé ses portes en février 2024, et la plupart des missions diplomatiques ont transféré leurs ambassades vers des pays voisins, ce qui limite l’accès direct à l’information et les échanges avec les parties prenantes soudanaises.
Il est important de s’assurer un rôle de premier plan dans la diplomatie, mais quels sont les objectifs stratégiques de la réouverture du bureau ? Par le passé, l’un des objectifs fondamentaux était de superviser la mise en œuvre des accords de paix, mais les parties belligérantes actuelles n’ont pas encore convenu d’un cessez-le-feu. Cela dit, le bureau de liaison pourrait améliorer l’échange d’informations et exercer une nouvelle pression sur ces belligérants pour qu’ils s’engagent dans un dialogue de bonne foi.
Malgré ces avantages, le retour de l’UA à Khartoum se heurte à des obstacles majeurs. Le 8 juillet, M. Belaiche a rendu visite au général Abdel Fattah al-Burhan, chef du Conseil de souveraineté du Soudan et chef des Forces armées soudanaises (SAF), afin de discuter de la réouverture du bureau. Bien que cette rencontre ait été fructueuse, des préoccupations d’ordre politique et pratique ont été soulevées quant à la faisabilité du processus.
Pour ne pas paraître partiale, l’UA doit obtenir le soutien politique de toutes les parties au Soudan
Premièrement, pour éviter d’être perçue comme partiale, l’UA doit mobiliser un soutien politique de tous bords, et pas seulement du Conseil de souveraineté du Soudan. Étant donné la multitude de groupes armés, d’acteurs civils et politiques, des consultations et un soutien méthodiques sont nécessaires pour valider l’approche de l’UA dans le cadre du conflit soudanais.
Deuxièmement, l’UA est engagée dans de multiples processus de médiation visant à stabiliser le Soudan, lesquels pourraient être compromis si sa position était perçue comme ayant un impact négatif sur les processus de paix. Il s’agit principalement du Quintet et du dialogue intra-soudanais de l’UA entre les ailes politiques des parties belligérantes, à savoir le gouvernement de transition dirigé par les SAF et l’Alliance fondatrice du Soudan (TASIS), alliée aux Forces de soutien rapide (FSR).
Al-Burhan a récemment annoncé un dialogue national facilité par un mécanisme indépendant. L’UA pourrait aider à coordonner une concertation nationale élargie, mais à condition de dissiper les inquiétudes quant à son inclusivité et sa neutralité, et d’obtenir des avancées progressistes et significatives de la part du gouvernement militaire de transition.
Troisièmement, la sécurité du personnel serait mise en péril si la réouverture du bureau de liaison à Khartoum est perçue comme un signe de partialité de l’UA en faveur du gouvernement de facto qui contrôle la capitale. Plusieurs missions diplomatiques ont été prises pour cible au début des combats, en particulier les ambassades, caractérisées par une allégeance réelle ou perçue à l’un ou l’autre des camps.
Outre la sécurité du personnel et des infrastructures, d’autres préoccupations pratiques existent. Après la reprise de Khartoum par les Forces armées soudanaises en avril 2025, le gouvernement de transition s’est efforcé de reconstruire la capitale, mais l’approvisionnement en eau et en électricité et l’accès à Internet restent très limités. Les changements constants des lignes de front accentuent également la vulnérabilité de Khartoum, notamment face aux attaques de drones.
Le bureau devra collaborer avec les nombreux syndicats et organismes civils et politiques du Soudan
Pour être efficace, le bureau doit disposer d’un mandat clair et d’un engagement ferme en faveur de la neutralité. Une présence physique n’aura d’impact qu’avec la définition d’objectifs clairs et conformes à la feuille de route de l’UA pour la résolution du conflit au Soudan.
Afin de tirer pleinement parti de sa présence, le bureau de liaison devrait collaborer avec les nombreux syndicats professionnels ainsi qu’avec les organismes civils et politiques du Soudan. Et pour cause, le manque d’inclusion et de diversité des opinions politiques et idéologiques dans les processus de gouvernance est l’un des principaux échecs à l’origine du conflit actuel. Cette présence renouvelée devrait permettre de rencontrer l'ensemble des acteurs soudanais et de prendre en compte leurs points de vue et leurs visions.
Par ailleurs, l’UA doit adopter une posture de médiation neutre et éviter toute diplomatie symbolique ou partisane. Elle doit notamment consulter les parties au conflit afin de garantir la sécurité de son personnel.
De plus, le gouvernement de transition pourrait tirer parti du retour de l’UA. La reconnaissance diplomatique continentale et internationale est primordiale et s’inscrit dans sa stratégie visant à vaincre les Forces de soutien rapide (FSR) sur tous les fronts. Le bureau de liaison pourrait lui offrir des moyens d’influencer les décisions de l’UA.
La réponse de l’UA au Soudan a été mise à l’épreuve par des années de processus contradictoires et bloqués. Le retour à Khartoum pourrait réaffirmer la pertinence de l’organisation continentale et contribuer de manière significative à mettre fin aux hostilités.
Cet article a été initialement publié dans le Rapport sur le Conseil de paix et de sécurité de l’ISS.
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