La présence de l’UA pourrait-elle ouvrir la voie à la paix au Soudan ?
Le retour de l’UA à Khartoum offre une opportunité réelle, quoique limitée, de contribuer à la cessation des hostilités.
Dans son 1 330e communiqué, le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine (UA) réaffirmait la nécessité urgente de rouvrir le bureau de liaison de l’UA au Soudan. Les bureaux de liaison ont pour mission de prévenir les conflits et de consolider la paix, de favoriser l’intégration régionale et de mener des actions de plaidoyer à l’échelle continentale. Leur objectif principal est d’apporter un soutien technique sur le terrain et de maintenir des canaux de communication ouverts entre l’État hôte et la Commission de l’UA afin de gérer les questions de paix et de sécurité.
Le bureau de liaison de l’UA au Soudan a été fermé en avril 2023, lorsque la guerre civile a éclaté. L’UA, à l’instar de nombreuses organisations internationales et régionales, a retiré son personnel et suspendu les activités de ses missions diplomatiques alors que de violents combats faisaient rage dans la capitale, Khartoum. Le personnel a été transféré à Addis-Abeba, siège de l’UA, tandis que l’organisation entamait une diplomatie de navette virtuelle avec les parties belligérantes afin d’accélérer la conclusion d’un accord de cessez-le-feu.
Trois ans après le début du conflit, le CPS est en voie de rétablir son bureau à Khartoum. Toutefois, plusieurs éléments doivent être pris en compte, notamment les défis pratiques et logistiques, l’évaluation des avantages et des inconvénients potentiels, ainsi que la contribution du bureau aux efforts de rétablissement de la paix de l’UA. Cette initiative renforcera-t-elle l’action de l’UA en faveur de la paix et mettra-t-elle un terme définitif aux hostilités ?
Retracer l’historique
L’UA jouit d’une longue expérience en matière de médiation et de gestion des conflits au Soudan. Le bureau de liaison a été créé afin de promouvoir l’accord de paix global de 2005. À la suite de la sécession du Soudan du Sud et de l’éclatement concomitant du conflit au Darfour, le mandat du bureau a été élargi en vertu de la décision du CPS de créer le Groupe de haut niveau de l’UA sur le Darfour, puis le Groupe de haut niveau de l’UA chargé de la mise en œuvre. Le bureau a joué un rôle crucial dans la transmission des décisions du CPS aux autorités locales en vue de leur application, ainsi que pour tenir le CPS et la Commission de l’UA informés et impliqués dans les dynamiques politiques.
Trois ans après le début du conflit, le CPS rouvre son bureau de Khartoum
Le bureau gérait les multiples foyers de conflit au Soudan et notamment la transition précaire qui a suivi les coups d’État militaires de 2019 et 2021. Il était dirigé par le représentant spécial du président de la Commission de l’UA au Soudan, l’ambassadeur Mohamed Belaiche, nommé en mars 2019. Après le coup d’État militaire d’avril 2019, il a facilité l’organisation de réunions entre les autorités de transition, le commissaire du Département affaires politiques, paix et sécurité, ainsi que des représentants d’organisations politiques et de la société civile. Ces réunions ont abouti à l’accord de partage du pouvoir d’août 2019. Le bureau a également conseillé au CPS de suspendre le Soudan des activités de l’UA à la suite des deux prises de pouvoir militaires.
Malgré la reprise des hostilités qui perdurent, le bureau a continué à faire face à la crise. Le représentant spécial et chef du bureau a participé aux processus de l’UA, notamment, tout récemment au sein du Groupe des Cinq sur le Soudan. La réouverture du bureau a nécessité des discussions avec le président de la Commission de l’UA, suivie d’une visite de M. Belaiche au Soudan afin de rencontrer le chef du Conseil souverain soudanais et le chef de l’armée. Bien que cette rencontre ait été fructueuse, des préoccupations d’ordre politique et pratique ont été soulevées quant à la faisabilité du processus.
Des défis politiques et des obstacles pratiques
La visite de Belaiche a permis à l’UA d’asseoir son rôle d’acteur continental incontournable, mais des inquiétudes subsistent quant à la réouverture du bureau. Premièrement, l’UA pourrait être perçue comme partiale si les consultations sur la réouverture se déroulaient principalement avec le Conseil souverain du Soudan. L’UA doit mobiliser un soutien politique de tous bords pour éviter que les parties belligérantes ne s’en prennent au bureau.
Deuxièmement, l’UA est engagée dans de multiples processus de médiation visant à stabiliser le Soudan. Le dialogue intra-soudanais mené par l’UA offre une plateforme de médiation et de négociation entre les ailes politiques des parties prenantes au conflit, à savoir le gouvernement de transition et le Tasis, ainsi que d’autres groupes politiques et civils. En tant que membre du Quintet, l’UA vise à mettre en œuvre un processus politique élargi afin d’amorcer la construction de l’État. Ces cadres de médiation pourraient être compromis si la position de l’UA était perçue comme nuisible aux processus de paix.
Un soutien politique est nécessaire pour empêcher aux parties belligérantes d’attaquer le bureau
Troisièmement, le bureau est susceptible de revenir à Khartoum. Cela pourrait indiquer un parti pris en faveur du gouvernement de facto, ce qui soulèverait des préoccupations en matière de sécurité compte tenu des différends territoriaux. Plusieurs missions diplomatiques ont été prises pour cible au début des combats, en particulier les ambassades dont l’allégeance, réelle ou perçue, était associée à l’un ou l’autre des camps.
Au-delà de la sécurité du personnel et des infrastructures, d’autres préoccupations pratiques existent. Suite à la reprise de Khartoum par les Forces armées soudanaises en avril 2025, le gouvernement de transition s’est efforcé de reconstruire la capitale, mais l’approvisionnement en eau et en électricité et l’accès à Internet restent très limités. Cela pourrait compliquer davantage la tâche de l’UA.
Une question d’opportunité pour l’UA ?
Si la primauté de la diplomatie est importante, il est nécessaire d’examiner les objectifs stratégiques de la réouverture du bureau. Dans des contextes antérieurs, l’un des objectifs fondamentaux était de superviser la mise en œuvre des accords de paix, tels que l’accord de paix global, l’accord de Doha et l’accord de partage du pouvoir. Cependant, les parties belligérantes n’ont pas encore conclu d’accord de cessez-le-feu. Cela dit, le bureau de liaison a la possibilité de renforcer les échanges d’informations et d’exercer ainsi des pressions supplémentaires sur les belligérants pour qu’ils s’engagent de bonne foi sur la voie du dialogue. Il est pour l’instant essentiel que l’UA précise le mandat de ce bureau.
Tout bureau de liaison doit établir des canaux de communication entre l’État hôte et la Commission de l’UA afin de prévenir et de gérer les conflits, de surveiller la mise en œuvre des accords et d’assurer l’échange d’informations.
Ce bureau de liaison pourrait inciter les belligérants à s’engager sur la voie du dialogue
La réouverture de ce bureau permettrait de renforcer l’UA dans son rôle de principal interlocuteur dans les processus de paix au Soudan et de seul membre du Quintet présent sur le terrain. Aucune organisation internationale ou régionale n’est actuellement représentée politiquement au Soudan, la Mission intégrée des Nations unies d’assistance à la transition au Soudan ayant cessé ses activités en février 2024. De même, la plupart des missions diplomatiques ont transféré leur ambassade vers des pays voisins, ce qui limite considérablement la collecte d’informations de première main et les échanges que leur ministère des Affaires étrangères pourrait avoir avec les acteurs soudanais.
Cela conférerait à l’UA un avantage considérable. Il serait judicieux que le bureau de liaison tire pleinement parti de sa présence sur le terrain et collabore avec les nombreux syndicats professionnels ainsi qu’avec les organisations civiles et politiques. L’un des principaux échecs à l’origine du conflit actuel réside dans le manque d’inclusion et de diversité des opinions politiques et idéologiques. Cette présence renouvelée devrait être mise à profit pour rencontrer tous les acteurs soudanais et intégrer leurs points de vue et leurs visions.
Il est également essentiel de prendre en compte la contrepartie de ce retour au Soudan. Pour le gouvernement de transition, la reconnaissance diplomatique continentale et internationale est primordiale et s’inscrit dans sa stratégie visant à vaincre les Forces de soutien rapide sur tous les fronts.
La réouverture du bureau s’accompagne d’une analyse coûts-bénéfices claire. Il ne s’agit plus d’une simple décision pratique ou technique. Elle pourrait offrir au gouvernement de transition des moyens d’influencer les décisions de l’UA. Alors que l’UA met en œuvre la décision du CPS, il est essentiel de définir la portée de cette initiative et d’établir un lien clair entre le bureau de liaison et sa « Feuille de route pour le règlement du conflit au Soudan ». La prochaine mission de terrain du CPS au Soudan, prévue mi-août, offrira l’occasion d’évaluer plus en détail la faisabilité et la valeur ajoutée du bureau de liaison, et d’agir en conséquence.
Conclusion
La décision du CPS de rouvrir le bureau n’est pas une simple formalité. Il s’agit d’une déclaration d’intention indiquant que l’UA n’est pas disposée à céder du terrain aux acteurs extérieurs dans le dossier soudanais. Ce bureau pourrait lui conférer une plus grande marge de manœuvre politique et pratique dans la gestion des processus de paix. L’UA devrait donc consulter les parties au conflit afin de garantir la sécurité de son personnel et la crédibilité du bureau.
Cette présence physique n’aura d’impact que si l’UA définit des objectifs clairs, conformes à sa feuille de route, et maintient une position de médiation neutre entre les factions. L’action de l’organisation panafricaine au Soudan a été mise à l’épreuve par des années d’enlisement de processus concurrents. Toutefois, ce retour à Khartoum offre à l’UA une opportunité, certes limitée, mais bien réelle, de réaffirmer sa pertinence et de contribuer de manière significative à la cessation des hostilités, à condition qu’elle évite les écueils d’une diplomatie symbolique et partisane.