Le Kenya redéfinira-t-il le rôle de l'Afrique dans la diplomatie mondiale pour l’océan
Pays hôte de la première conférence « Our Ocean » en Afrique, le Kenya pourrait proposer une stratégie décisive en trois volets.
Publié le 19 mars 2026 dans
ISS Today
Par
David Willima
chercheur, Risques climatiques et sécurité humaine, ISS Pretoria
Le bilan des océans est dans le rouge : l'humanité exploite les ressources tellement vite qu’elles ne peuvent se renouveler et pollue la mer à des niveaux insoutenables.
Les dirigeants de la planète se réuniront à Mombasa au mois de juin pour la 11e conférence « Our Ocean » (OOC). C’est la première fois que la conférence se tient sur le sol africain. Il s’agit d’une opportunité stratégique pour le Kenya d’établir une position commune pour un continent qui supporte la charge des océans, mais profite très peu de leurs avantages.
La conférence mobilise des engagements volontaires en faveur d’une gestion durable des océans. Depuis son lancement par les États-Unis en 2014, elle a généré plus de 2 000 promesses de dons d’une valeur supérieure à 100 milliards de dollar US pour la protection marine, la résilience climatique, la réduction de la pollution, l’économie bleue et la sécurité maritime. Pourtant, les conférences précédentes ont fait la une des journaux pour des promesses ambitieuses qui sont restées de simples formalités.
Si l’OOC 2026 parvient à passer des promesses à des projets évolutifs, elle pourrait redéfinir le rôle de l’Afrique dans la diplomatie océanique mondiale.
Il est urgent de renouveler une prise de conscience maritime, d’autant que les voies navigables africaines ont pris une importance particulière dans le contexte de la guerre en Iran. Les perturbations de la navigation maritime en mer Rouge ont exposé les vulnérabilités du commerce mondial, des importations d’engrais et de la sécurité alimentaire régionale.
Au cours de la dernière décennie, le Kenya s’est forgé une solide réputation en matière de gouvernance des océans, aussi bien lors de l’accueil de la Conférence sur l’économie bleue durable de 2018 ou de l’organisation de la Conférence des Nations unies sur les océans de 2022 avec le Portugal.
L’importance des voies navigables africaines grandit dans le contexte de la guerre en Iran
En 2023, le Kenya a accueilli le premier Sommet africain sur le climat et les négociations en vue d’un traité mondial qui devrait mettre fin à la pollution par les plastiques. De plus, des mesures nationales ont été prises telles que l'interdiction des sacs en plastique, l'investissement dans le commerce maritime passant par Mombasa et Lamu et la Stratégie nationale pour l'économie bleue du pays.
Le Kenya peut profiter de l'OOC 2026 pour faire entendre la voix de l'Afrique dans trois domaines interdépendants : la gouvernance et la sécurisation des zones économiques exclusives (ZEE) du continent, l'affirmation d'une position dominante au-delà de sa juridiction et la valorisation du lien entre océan, climat et finance.
Tout d’abord, les ZEE africaines couvrent environ 13 millions de km². Elles comprennent des routes maritimes vitales et abritent une riche biodiversité. Elles assurent la sécurité alimentaire de centaines de millions de personnes, mais restent vulnérables à la pêche illégale, à la contrebande et à la pollution.
Le bilan de mesures concrètes telles que les patrouilles conjointes et les centres d’information partagés est mitigé. Trop souvent, ce sont les bailleurs de fonds et les partenaires militaires qui définissent l’agenda, laissant les priorités africaines sous-financées. L'OOC 2026 devrait changer le cadre de référence : la sécurité maritime n'est pas seulement une préoccupation navale, mais une question de gouvernance et d'équité.
À l'échelle mondiale, la pêche illicite, non déclarée et non réglementée représente une perte de revenus de plus de 10 milliards de dollars par an – un chiffre comparable aux pertes liées à l'exploitation minière illicite ou au détournement de pétrole. Une initiative de l’OOC menée par le Kenya pourrait étendre les patrouilles régionales et relier la surveillance maritime aux plans de développement nationaux, aux systèmes fiscaux et aux moyens de subsistance locaux, démontrant ainsi comment des mers plus sûres contribuent à la stabilité des États.
Le Kenya peut également profiter de l’OOC 2026 pour promouvoir une économie bleue régénératrice, définie non pas par des objectifs d’investissement étranger, mais par des engagements régionaux et mondiaux visant à freiner les pratiques d’exploitation. Un programme significatif devrait intégrer la pêche, le tourisme et la production d’énergie en mer au sein de modèles centrés sur les communautés qui régénèrent et protègent les écosystèmes marins, côtiers et océaniques.
Le Kenya s'est forgé un solide héritage diplomatique et national dans la gouvernance des océans
L’initiative « La grande muraille bleue » de l'océan Indien occidental montre comment la gouvernance côtière peut concilier les moyens de subsistance et la protection des écosystèmes. Ce message trouverait un écho dans toute l'Afrique côtière, où le fossé entre les visions de l'économie bleue et la réalité se creuse de jour en jour.
Ensuite, les courants océaniques, les espèces migratrices, la pollution et les impacts climatiques circulent librement entre les zones côtières et les zones situées au-delà des juridictions nationales – la haute mer et les grands fonds marins. Les décisions relatives à la pêche, à l'exploitation minière et à la conservation dans ces zones ont une incidence directe sur la santé des écosystèmes côtiers, des économies et des communautés du continent africain.
Les négociations mondiales s'intensifient sur la gestion de la haute mer et les fonds marins profonds. La récente mise en œuvre de l'Accord sur la biodiversité au-delà de la juridiction nationale (Accord BBNJ) déterminera la manière dont les avantages tirés des ressources génétiques marines seront partagés et dont ces zones seront conservées et utilisées de manière durable.
En parallèle, les décisions de l’Autorité internationale des fonds marins en matière d’exploitation minière sous-marine établiront si les fonds marins seront gérés au profit d’une minorité ou dans le cadre d’un processus décisionnel transparent, fondé sur la science, au bénéfice de l’humanité tout entière.
Bien que l’exploitation minière sous-marine et la biodiversité au-delà de la juridiction nationale (BBNJ) suivent des voies institutionnelles distinctes, les choix opérés dans un régime auront des répercussions sur les écosystèmes, les normes de gouvernance et les débats sur l’équité dans l’autre. L'Afrique doit s'engager de manière cohérente dans ces deux voies.
En ce qui concerne l'exploitation minière sous-marine, aucun pays africain n'a encore exprimé de position officielle claire, malgré les implications écologiques, économiques et culturelles pour le continent. Ce silence persiste alors même que les scientifiques avertissent que cette industrie pourrait endommager de manière irréversible les écosystèmes fragiles des grands fonds marins, les pêcheries et les puits de carbone qui sous-tendent la sécurité alimentaire et la résilience climatique.
Le Kenya pourrait conduire une vision africaine pour réduire la production de plastique à la source
D'autres priorités africaines peuvent également être mises en avant lors de l'OOC 2026. Alors que les négociations sur un traité mondial sur les plastiques avancent, le Kenya pourrait défendre une position africaine commune ayant pour objectif de réduire la production à la source tout en protégeant les recycleurs informels et les communautés côtières.
Avec des décisions de gouvernance majeures en suspens à l'Autorité internationale des fonds marins, l'OOC 2026 est l'occasion pour l'Afrique de plaider pour la précaution, la science et l'équité, ainsi que pour un équilibre entre l'équité en matière de ressources et la gestion écologique.
Enfin, le lien entre océan, climat et finance unie les ambitions du continent en matière de sécurité côtière et de durabilité. L'élévation du niveau de la mer, le réchauffement et l'acidification menacent les infrastructures et les moyens de subsistance, mais les recherches montrent que les mangroves, les herbiers marins et les récifs coralliens constituent des défenses naturelles et des puits de carbone essentiels. Néanmoins, ces ressources ne bénéficient toujours que d'un financement limité, et l'accès aux financements verts axés sur l'océan reste lent et fragmenté.
L'OOC 2026 peut contribuer à garantir des propositions bancables pour les fonds mondiaux pour le climat, les obligations bleues et les échanges dette‑nature. Pour que les pays africains puissent générer leurs propres données et construire leur expertise sur les océans plutôt que de les importer, les réseaux africains de sciences marines et d'observation doivent être soutenus. Un pôle de connaissances sur les océans pourrait combler le fossé entre science et politique en mettant en relation les instituts de recherche avec des plateformes régionales telles que l’Association des sciences marines de l’océan Indien occidental.
Pour que l’OOC 2026 tienne ses promesses pour l’Afrique et l’océan, les préparatifs doivent commencer dès maintenant. L'Union africaine devrait coordonner les efforts, en s'appuyant sur son expérience des négociations sur la BBNJ. Parvenir à un consensus sera difficile et inégal, mais le Kenya est bien placé pour faire avancer l'Afrique.
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