Ruto et Macron en duo à Nairobi
Le sommet Afrique-France organisé pour la première fois en dehors de la Francophonie a-t-il permis à la France de redéfinir ses relations avec le continent ?
Depuis vingt ans, Paris semble s’efforcer de dépasser la Françafrique, système politique controversé d’influence et de maintien de ses intérêts dans ses anciennes colonies africaines, largement qualifiée de néocolonialisme.
Le président français Emmanuel Macron a accéléré cette transition en exposant en 2017 sa doctrine concernant l’Afrique. La France devait présenter des excuses pour les torts coloniaux, restituer le patrimoine culturel africain spolié, recentrer les relations économiques sur le commerce et l’investissement et étendre les relations continentales au-delà de l’Afrique francophone.
Si Macron a réalisé une partie de ces engagements, il aura fallu dix ans pour organiser le sommet Afrique-France en dehors de la France ou de l’Afrique francophone. C’est chose faite avec « Africa Forward », coorganisé cette semaine avec le président kenyan William Ruto à Nairobi.
Une trentaine de chefs d’État et de gouvernement y ont participé, ainsi que des organisations internationales, plus de 1 500 chefs d’entreprise et de nombreuses personnalités du monde de la culture et des arts. Le sommet s’est conclu par la Déclaration de Nairobi qui a dévoilé « une feuille de route ambitieuse visant à redéfinir les liens économiques, à renforcer la croissance industrielle et à donner à l’Afrique une voix plus forte dans les systèmes financiers et politiques mondiaux », comme l’a rapporté le journal kenyan The Star.
La déclaration met l’accent sur la croissance, l’innovation, l’industrialisation verte, la transformation numérique, les réformes financières, ainsi que la paix et la sécurité. Elle veut éloigner davantage la France des relations traditionnelles entre les pays industrialisés et l’Afrique (des relations fondées sur l’aide et sur les matières premières africaines) afin d’aider le continent à devenir un acteur majeur dans les domaines de l’industrie manufacturière, de la technologie et de la production à valeur ajoutée.
Il aura fallu dix ans pour que le sommet Afrique-France soit organisé hors de la Francophonie
Afin de normaliser les relations économiques, Macron a annoncé 23 milliards d’euros (27 milliards de dollars US) de nouveaux investissements en Afrique, dans divers secteurs dont l’énergie, l’intelligence artificielle et l’agriculture. Sur ce montant, 14 milliards d’euros viendront des entreprises françaises et neuf milliards d’euros des entreprises africaines.
Il est important de noter que dans l’objectif de renforcer l’indépendance économique de l’Afrique, les discussions et la déclaration ont mis l’accent sur une architecture financière mondiale plus équitable, notamment en accordant une plus grande voix et une meilleure représentation à l’Afrique au sein de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.
Le sommet a examiné le projet de l’UA de création d’une agence africaine de notation de crédit pour remédier à ce problème. Macron a déclaré qu’il soutenait l’idée de créer un mécanisme de garantie de première perte afin de réduire les risques liés aux investissements en Afrique, et qu’il ferait pression en ce sens lors du sommet du G7 qui se tiendra le mois prochain en France.
Ruto a précisé que l’égalité souveraine était au cœur de cette relation, tandis que Macron a affirmé que le sommet marquait le début d’une nouvelle ère d’autonomie nécessaire pour les deux continents. Il a reconnu sans détour que la France (ainsi que d’autres puissances) n’avait plus les moyens d’agir autrement.
Ruto et Macron ont formé un duo bien assorti, tous deux étant des champions de l’entreprise privée et de la privatisation comme vecteurs de prospérité. Ils ont plaidé en faveur du financement de la lutte contre le changement climatique et de la sécurité. Ruto est considéré comme un allié de l’Occident et participera au G7, de sorte qu’une grande partie de l’agenda de Nairobi y sera probablement relancée.
La déclaration visait à s’éloigner des relations traditionnelles des pays industrialisés avec l’Afrique
Cette situation suscite un certain mécontentement à Pretoria, car Macron avait manifestement promis au président sud-africain Cyril Ramaphosa une invitation au sommet du G7 afin de l’aider à maintenir en vie son programme du G20. La France a discrètement retiré son invitation à Ramaphosa, le président américain Donald Trump ayant menacé de ne pas assister au sommet si Ramaphosa y participait. Officiellement, la France a expliqué que Ruto serait invité puisqu’il coorganisait le sommet Afrique-France.
Ainsi, tant pour Ruto que pour Macron, le sommet de Nairobi semble avoir été un succès, même s’il y a eu des détracteurs, notamment des manifestants qui ont brûlé des drapeaux français.
Paul-Simon Handy, directeur du Bureau régional pour l’Afrique de l’Est et la Corne de l’Afrique de l’Institut d’études de sécurité, a déclaré que le message de Macron avait été bien accueilli. Handy, qui a assisté à la conférence, a déclaré à Al Jazeera qu’organiser le sommet Afrique-France dans un pays non francophone constituait « un changement […] de priorités qui s’imposait depuis longtemps ».
Macron a également envoyé un nouveau signal concernant les relations de la France avec l’Afrique. « Il ne s’agit plus de politique ou de géopolitique. Il s’agit davantage d’affaires, d’innovation et de création d’emplois », a déclaré Handy. Ce message a particulièrement bien résonné au Kenya, « plaque tournante économique et commerciale de l’Afrique de l’Est, rayonnant également vers l’Afrique australe ».
Il y a eu néanmoins de nombreux commentaires sceptiques. Macron ne se serait tourné vers l’Afrique anglophone que par désespoir, la France ayant été largement évincée des pays francophones du continent. Cela vaut particulièrement pour les États du Sahel, où des juntes militaires ont renversé des gouvernements civils favorables à Paris.
Ruto et Macron sont tous deux fervents défenseurs de la privatisation comme vecteur de prospérité
Handy n’a pas contesté le fait que la France ait pu organiser le sommet à Nairobi pour tenter de regagner le terrain perdu en Afrique. Cependant, il a considéré que la France avait plutôt tiré les leçons de l’imbroglio sahélien et qu’il ne s’agissait pas pour elle de rechercher à tout prix de nouveaux alliés.
Les présidents français ont parfois eu du mal à exprimer avec élégance leurs sentiments complexes à l’égard de l’Afrique. Nicolas Sarkozy avait déclaré de manière controversée en 2007 à Dakar : « La tragédie de l’Afrique, c’est que l’Africain n’est jamais vraiment entré dans l’histoire », car, selon lui, le paysan africain répétait sans cesse les mêmes gestes et les mêmes mots, ne laissant aucune place à l’aventure humaine ou au progrès.
À Nairobi cette semaine, Macron a déclaré que les Français étaient « les véritables panafricanistes », propos que certains ont jugé paternalistes.
Néanmoins, il faut lui reconnaître sa franchise historique. Il a ajouté : « [L’Afrique est] un continent que je ne veux plus que la France considère comme son arrière-cour, où les chefs d’entreprise auraient en quelque sorte tous les droits ou tous les contrats garantis parce qu’il s’agit de l’Afrique francophone, où certains croyaient parfois que la France offrait une sorte d’assurance, quoi qu’il arrive, en étant là pour faire ou défaire des gouvernements. C’est fini depuis 2017. »
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