Les accords migratoires opaques entre les États-Unis et l'Afrique se multiplient
Les accords sur l’accueil des migrants expulsés par les États-Unis compromettent la démocratie et les intérêts des pays africains.
Tout au long de l’année 2026, les médias et les organisations non gouvernementales (ONG) ont fait état d’expulsions de migrants de pays tiers des États-Unis vers des pays africains.
Le 18 avril, 15 Latino-Américains sont arrivés à Kinshasa, en République démocratique du Congo (RDC), après avoir été expulsés des États-Unis. Ils n’ont appris leur destination que 24 heures avant leur départ et ont voyagé menottés pendant 27 heures. Le gouvernement de la RDC fait pression sur eux pour qu’ils retournent dans leur pays d’origine. Un juge américain a depuis ordonné aux autorités de renvoyer une femme, estimant qu’elle avait probablement été expulsée illégalement.
Les États-Unis sont passés de la promotion de la démocratie et du respect de l’ordre fondé sur des règles à une diplomatie musclée dans leurs interactions mondiales. Ils menacent, recourent à la puissance économique et militaire et se servent de la dépendance à l’aide pour faire pression sur les pays africains afin qu’ils acceptent d’accueillir les expulsés vers des pays tiers.
De nombreux États africains ont conclu des accords pour éviter des droits de douane ou des restrictions de visas, ou pour bénéficier d’un financement ou d’une sécurité. Les freins et contrepoids entourant ces accords ont disparu. Les détails ne sont pas rendus publics, ce qui empêche les citoyens de demander des comptes à leurs gouvernements et, ce faisant, porte atteinte à la démocratie.
L’expulsion du 18 avril était la première d’un nombre non précisé de personnes que les États-Unis prévoient d’expulser vers la RDC dans le cadre d’un accord migratoire. Le gouvernement congolais affirme qu’il s’inscrit dans la logique de son engagement à protéger les droits des migrants et à promouvoir la solidarité internationale.
Il n’est pas dans l’intérêt de l’Afrique d’accueillir des personnes étrangères expulsées
En décembre 2025, les deux pays ont signé un accord donnant aux États-Unis un accès privilégié au cobalt, au tantale, au lithium et au cuivre de la RDC. La RDC possède le plus grand gisement de cobalt au monde et d’importantes réserves d’autres minerais stratégiques recherchés par les États-Unis. La Chine contrôle actuellement environ 80 % des richesses minérales de la RDC.
En avril 2026, les États-Unis ont également expulsé 12 personnes vers l’Ouganda, le premier vol effectué dans le cadre d’un accord de pays tiers conclu en août 2025. Des associations juridiques ougandaises ont qualifié ces expulsions de « processus indigne, pénible et déshumanisant » et ont l’intention de contester leur légalité devant les tribunaux.
Yasmeen Hibrawi, conseillère aux affaires publiques de l'ambassade des États-Unis à Kampala, a déclaré que l’accord était conforme à la législation ougandaise et qu’elle ne discuterait pas « de détails relevant de communications diplomatiques privées ». Le ministère ougandais des Affaires étrangères affirme qu’un juge américain a approuvé ces expulsions au motif que les États-Unis avaient désigné l’Ouganda comme pays tiers sûr pour les migrants qui ne pouvaient pas retourner dans leur pays d’origine.
En janvier et février, les États-Unis ont expulsé vers le Cameroun 17 personnes « non expulsables », parmi lesquelles des demandeurs d’asile et des apatrides originaires de neuf pays africains. Ces personnes ont été placées en détention et auraient été menacées par le Cameroun d’être renvoyées vers leur pays d’origine, malgré des décisions de justice américaines interdisant cette mesure.
Un journaliste a été roué de coups par la police et un groupe de quatre journalistes et un avocat ont été arrêtés alors qu’ils tentaient de rendre visite aux détenus dans un centre géré par l’État à Yaoundé. La police a confisqué leurs téléphones, leurs appareils photo et leurs ordinateurs portables, affirmant qu’ils avaient eu accès à des informations gouvernementales sensibles.
La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a condamné le transfert extrarégional de migrants
La Constitution camerounaise garantit la liberté de la presse ; pourtant, le pays se classe 133e sur 180 pays en matière de liberté de la presse et a déjà emprisonné des journalistes qui dénonçaient la corruption. Le pays n’a fait aucune déclaration et les États-Unis ont refusé de fournir des détails.
Depuis le début du second mandat du président Donald Trump, les États-Unis ont conclu des accords similaires avec le Burundi, le Cap-Vert, la République centrafricaine, le Libéria, la Libye, le Rwanda, la Guinée équatoriale, le Ghana, la Sierra Leone, le Soudan du Sud et l’Eswatini. Ils auraient tenté de nouer des contacts avec le Libéria, le Sénégal, la Mauritanie, le Gabon et la Guinée-Bissau.
Le gouvernement militaire du Burkina Faso a rejeté les offres répétées d’accueillir des personnes expulsées. Le ministre des Affaires étrangères, Karamoko Jean Marie Traoré, a qualifié la décision des États-Unis de suspendre la délivrance de visas de « chantage ». Le Nigeria a également refusé, affirmant qu’il avait « suffisamment de problèmes » et que les restrictions de visas et les menaces tarifaires n’étaient « pas réciproques, mais constituaient une stratégie pour faire pression ».
Un rapport publié en février par la Commission des relations étrangères du Sénat américain affirme que « exhorter ou contraindre » des pays à accepter des expulsions est devenu monnaie courante. Il indique que les USA utilisent des financements ou font pression en utilisant un « réseau d’accords bilatéraux » pour convaincre les gouvernements d’accepter des personnes n’ayant aucun lien avec le pays d’accueil. Le rapport précise que jusqu’en janvier, les expulsions vers des pays tiers, évaluées à environ 300 personnes, avaient probablement coûté plus de 40 millions de dollars aux contribuables américains.
Les coûts pour la transparence et la démocratie sont encore plus élevés. Les détails de ces accords ne sont pas accessibles – même au Congrès américain, précise le rapport. Ils impliquent généralement de l’argent et des concessions, mais ne sont soumis à aucun contrôle.
L’UA devrait adopter une position commune exigeant la divulgation des expulsions vers des pays tiers
Le rapport s’interroge sur l’existence éventuelle d’accords parallèles ou de mesures incitatives accompagnant les accords officiels. Il indique que le Département d’État ne contrôle pas la manière dont les fonds sont dépensés ni ce qu’il advient des migrants après leur expulsion. Les responsables américains reçoivent parfois pour consigne de ne pas assurer de suivi.
Accueillir des personnes expulsées qui ne sont ressortissantes d’aucun pays africain n’est pas dans l’intérêt du continent et c’est mal vu par les citoyens. En octobre 2025, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a critiqué l’externalisation de la gouvernance migratoire et le transfert extrarégional de migrants. Elle a condamné ces accords, appelé à la transparence et exhorté les pays à éviter les politiques qui transforment l’Afrique en « zone de déchargement » et portent atteinte au droit international.
Les gouvernements africains qui signent des accords d’expulsion secrets créent des précédents qui sapent l’état de droit et la transparence nécessaires à leurs propres démocraties et à la protection de leurs citoyens, tout cela au service d’un agenda politique américain.
Il est nécessaire que l’Union africaine et ses États membres adoptent une position commune exigeant la divulgation publique complète des expulsions vers des pays tiers. Les pays du continent devraient envisager de requérir l’approbation de ces accords par leurs parlements et qu’ils soient rendus publics.
Il faut que l’opinion publique et les décideurs politiques soutiennent les ONG et les journalistes dans leurs efforts pour documenter et défendre la liberté d’information, rendant ainsi plus difficile le maintien d’accords secrets. Les groupes de la société civile et les gouvernements devraient envisager d’intenter des actions en justice devant les tribunaux de leur pays et, éventuellement, devant la Cour internationale de justice, afin de faire respecter les lois en matière de migration, d’asile et de droits humains et de garantir la responsabilité publique.
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