Le désintérêt persistant des électeurs fragilise la gouvernance démocratique au Bénin
À l’approche de la présidentielle, la faible participation aux élections législatives et locales appelle à une évaluation des lois électorales.
Le 8 février, deux mois après une tentative de coup d’État au Bénin, les députés élus à l’issue des élections couplées du 11 janvier ont officiellement été installés. Ils exerceront un mandat de sept ans, conformément à la nouvelle Constitution promulguée le 17 décembre 2025.
Les résultats de ces élections offrent des enseignements importants dans la perspective de la présidentielle d’avril 2026, qui marquera la cinquième alternance démocratique au Bénin depuis le renouveau démocratique de 1990. Ils auront également des effets sur la structuration du paysage politique du pays dans les années à venir.
Ces élections se sont tenues un mois après le coup d’État manqué du 7 décembre, qui a fait plusieurs morts, une situation inédite au Bénin, où la dernière ingérence avérée des militaires dans la sphère politique remonte à 1972. Cette tentative, largement condamnée par l’opinion nationale et internationale, a fait planer des incertitudes sur le respect du calendrier électoral et sur le risque d’instabilité durant le processus, ce qui a pu décourager une partie des électeurs de se rendre aux urnes malgré les dispositions prises par les autorités pour sécuriser le scrutin.
Avec un taux de 36,74 %, la participation s'est révélée faible. Toutefois, la plupart des observateurs ont estimé que le processus électoral s'est déroulé dans le calme, y compris dans les départements du nord du pays confrontés à la menace terroriste.
Des dysfonctionnements le jour du scrutin, notamment l’ouverture tardive de certains bureaux de vote dans les départements de l’Atlantique et du Littoral, ont probablement contribué à limiter la mobilisation de certains électeurs. La Cour constitutionnelle a toutefois jugé qu’ils n’étaient pas de nature à compromettre l'intégrité et la transparence du scrutin.
La tentative de coup d'État, largement condamnée, a semé le doute quant à la tenue des élections prévues en janvier
Dans l'optique de renforcer la crédibilité du processus électoral avant la présidentielle d’avril 2026, la Commission électorale nationale autonome (CENA) devrait procéder à une analyse rigoureuse et intégrer les recommandations pertinentes issues des différentes missions d'observation électorale.
Lors de la présidentielle, le dauphin du président Talon, l’actuel ministre des Finances Romuald Wadagni, affrontera le leader de l’opposition dite modérée, Paul Hounkpè, du parti les Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE). La candidature de ce dernier n'a été possible que grâce à un accord politique avec des partis de la mouvance, qui lui ont fourni les parrainages nécessaires pour satisfaire aux exigences d’éligibilité.
L’un des principaux enjeux de cette élection, perçue par plusieurs observateurs comme gagnée d’avance par le candidat du pouvoir sortant, devrait être le taux de participation. Il sera déterminant pour la légitimité du président élu, même si les lois électorales ne prévoient aucun seuil obligatoire.
Les niveaux d’abstention record poursuivent la tendance observée depuis l’accession au pouvoir du président Talon en 2016. Le taux de participation aux législatives de 2023 s’établissait à 37,79 %, contre 27,12 % en 2019, lors du scrutin législatif marqué par des violences. Le gouvernement a souvent été critiqué pour l’adoption de réformes institutionnelles et constitutionnelles audacieuses, mais controversées, considérées comme crisogènes et non consensuelles.
Il s’agit notamment du Code électoral et de la Constitution. Ces réformes peuvent également expliquer le désenchantement et le désintérêt croissants des électeurs et risquent, à terme, de nuire à la vitalité démocratique du Bénin.
Ces élections, premier test du nouveau code électoral, ont renforcé la méfiance d’une partie de la classe politique
En effet, le scrutin a constitué le premier test du nouveau Code électoral, qui a durci les règles du jeu applicables aux législatives et à la présidentielle, et a renforcé le sentiment de méfiance d’une partie de la classe politique.
Alors que l’Article 146 du nouveau Code électoral maintient le seuil de 10 % des suffrages au niveau national pour être éligible à l’attribution des sièges, il y ajoute l’obligation d’obtenir au moins 20 % des voix dans chacune des 24 circonscriptions électorales du pays.
Par ailleurs, au-delà de ce seuil de représentativité élevé, le Code porte le quota de parrainage à 15 % (contre 10 % auparavant), soit 28 maires et/ou députés. Ce taux, considéré comme l’un des plus élevés du continent, correspond exactement au nombre de parlementaires dont disposait le principal parti d’opposition, Les Démocrates, à l’issue des législatives de 2023. Cette configuration a nourri l’idée d’une clause taillée sur mesure visant à placer le parti dans une position précaire en cas de divisions internes.
Sur les cinq partis en lice pour les législatives, seuls les deux principaux partis de la mouvance L'Union progressiste le renouveau (UPR) et le Bloc républicain (BR) ont franchi le seuil des 20 % dans chacune des 24 circonscriptions, obtenant ainsi la totalité des 109 sièges de l’Assemblée, avec respectivement 60 et 49 députés. Ils se partagent également les 77 maires issus du scrutin local et détiennent donc la totalité des 186 élus habilités à parrainer d’éventuels binômes à la présidentielle de 2033. Les FCBE, seul parti de l’opposition dite modérée ayant participé aux élections locales, ont obtenu 6,65 % des suffrages au niveau national, en deçà des 10 % requis pour l’attribution de sièges.
Cette configuration de la nouvelle assemblée rappelle celle de 2019, où seuls les deux principaux partis de la mouvance présidentielle contrôlaient l’ensemble des sièges. Elle relance les interrogations sur le pluralisme effectif et la séparation des pouvoirs.
La CEDEAO doit encourager la reprise du dialogue entre les autorités et la société civile
Malgré qu’il ait obtenu 16 % des voix à l'échelle nationale, le parti Les Démocrates n’a pas franchi la barre des 20 % dans 13 des 24 circonscriptions électorales. N’ayant pas conclu d’accord de coalition parlementaire avec les partis de la mouvance avant les élections, une option jugée antinomique par ses membres, il n’a donc pas pu obtenir des sièges à l’Assemblée.
Tout en confirmant sa place de principale formation d’opposition, le parti devra tirer les enseignements de sa performance électorale ainsi que de la crise de leadership et de loyauté qui l’a miné et a conduit à la défection de 6 de ses 28 députés au profit des partis de la mouvance. Ne disposant que de 22 parrains, en deçà du nombre requis, le parti n’a pas pu parrainer son candidat à la présidentielle d’avril 2026. Si les règles électorales – notamment celle stipulant qu'« un député ou un maire ne peut parrainer qu'un candidat membre ou désigné par le parti politique sur la liste duquel il a été élu » – ne changent pas, et si le parti ne s'allie pas à la mouvance, il pourrait se retrouver exclu du jeu électoral jusqu’à la présidentielle de 2040.
Le coup d’État manqué du 7 décembre a mis en évidence quelques mécontentements au sein de l’armée et rappelé la fragilité des acquis démocratiques du pays.
Le gouvernement doit éviter que des lois perçues comme controversées et le sentiment d'exclusion de l'opposition ne servent de prétexte à des acteurs cherchant à déstabiliser le pays. Il doit également veiller à ne pas favoriser un environnement propice à l'expression de frustrations sociales en dehors du cadre légal, ce qui pourrait compromettre la stabilité nationale dans une région à la croisée des chemins.
Parmi ses priorités, la législature devra, en consultation avec l’ensemble des parties prenantes pertinentes, entreprendre une évaluation approfondie des lois adoptées au cours des dix dernières années, notamment la Constitution et le code électoral, afin d’en mesurer l’efficacité, d’en identifier les insuffisances et de proposer des ajustements consensuels.
La CEDEAO, dont l’intervention, par le biais de sa force d’intervention rapide, a été déterminante pour faire échouer le coup du 7 décembre, semble commencer à tirer progressivement les leçons de sa gestion des changements anticonstitutionnels de gouvernement dans plusieurs pays de la sous-région. Elle doit continuer à encourager les autorités et la société civile béninoises à renouer le dialogue, condition essentielle pour apaiser les tensions sociopolitiques et consolider les acquis économiques des dix dernières années.
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