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L’Afrique en 2026 : le danger des décisions prises sous pression

Le principal risque pour l’avenir n’est pas l’inaction, mais les réactions aux crises entraînant des contraintes à long terme.

À peine entamée, la nouvelle année a déjà sollicité l’attention politique africaine à plusieurs reprises avec des crises mondiales et continentales qui exigent des réponses urgentes. Dans le même temps, les perspectives économiques laissent entrevoir un ralentissement de la croissance commerciale, une pression soutenue sur la dette et une baisse de l’aide au développement, les bailleurs réorientant leurs ressources vers la sécurité et la défense.  

Une gestion réactive des crises peut conduire à l’échec des politiques. Des réponses précipitées à des chocs qui s’accumulent peuvent compromettre la planification à long terme si elles ne s’inscrivent pas dans des cadres prospectifs qui renforcent la résilience.

Plusieurs gouvernements africains en ont fait l’expérience pendant la pandémie de COVID-19. Le recours à des emprunts à court terme et à des financements d’urgence pour stabiliser les économies a entraîné des restrictions budgétaires, une augmentation des coûts du service de la dette et une réduction de la marge de manœuvre budgétaire. Dans les régions touchées par des conflits, les réponses axées sur la sécurité ont également évincé les investissements dans la gouvernance, les moyens de subsistance et les capacités institutionnelles.

Cinq forces structurelles pourraient dominer l’actualité africaine cette année et façonner l’avenir immédiat du continent.

La première est celle des élections, qui constituent un test de légitimité. De nombreux pays africains organiseront des élections en 2026. Les résultats des élections générales du 15 janvier en Ouganda ont déjà été contestés par l’opposition et ont renforcé les inquiétudes sur le rétrécissement de l’espace civique et la gestion de la concurrence politique.

Cependant, ce sont les conditions du déroulement des élections qui importent. Un bon nombre d’entre elles seront organisées dans un contexte de tensions budgétaires, de chômage élevé chez les jeunes, de faiblesse des services publics et de perte de confiance dans les institutions. La légitimité politique des pays dépendra autant de la gestion des différends électoraux que du vainqueur.

Les élections fonctionnent comme des tests de résistance des systèmes de gouvernance

Au-delà des acquis démocratiques, les élections permettent de tester la résistance des systèmes de gouvernance. Les prévisions du programme Afriques futures et Innovation (AFI) de l’Institut d’études de sécurité montrent que le développement à long terme dépend de l’interaction entre la stabilité, la capacité de l’État et l’inclusion, et non des seules élections.

Les régimes hybrides (mélange de gouvernance autocratique et démocratique) sont plus enclins aux conflits que les démocraties consolidées. La plupart des Africains vivent sous ce régime. Dans le scénario de gouvernance de l’AFI, qui suppose une amélioration progressive des capacités institutionnelles, de l’inclusion politique et de la stabilité, l’économie africaine pourrait gagner près de 1 000 milliards de dollars USD d’ici 2043. Quarante six millions de personnes pourraient sortir de l’extrême pauvreté et le produit intérieur brut par habitant serait supérieur de près de 8 % aux prévisions du scénario actuel.

Si les élections de 2026 renforcent la légitimité et la crédibilité institutionnelle, elles élargiront les options futures des pays.

La deuxième force structurelle est la faiblesse de l’intégration régionale. La fragmentation politique et le respect inégal des règles affaiblissent le pouvoir de négociation collective des pays africains, alors que l’échelle est primordiale.

En janvier, le Forum des entreprises de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) de Marrakech a marqué le passage de l’accord à la mise en œuvre, avec un regain d’intérêt pour la suppression des barrières commerciales, la modernisation des douanes et le développement des systèmes numériques. Les travaux en cours sur les protocoles de la ZLECAf, notamment en matière de commerce numérique et de politique de la concurrence, détermineront si l’harmonisation réglementaire se traduira par des flux commerciaux réels.

Les modèles de l’AFI révèlent que la réalisation complète de la ZLECAf pourrait permettre à l’économie africaine de faire un bond de près de 650 milliards de dollars USD d’ici 2043 et de sortir 32 millions de personnes de l’extrême pauvreté. La fragmentation continue augmente l’exposition du continent aux chocs externes et aggrave les inégalités de croissance. Dans une économie mondiale transactionnelle, l’intégration n’est pas une idéologie, mais une stratégie de gestion des risques.

Dans une économie mondiale transactionnelle, l’intégration est une stratégie de gestion des risques

La troisième consiste à résoudre le dilemme de l’expansion énergétique en Afrique. L’énergie continuera de dominer les annonces d’investissement en 2026. Le contexte énergétique mondial est plus fragmenté depuis que les États-Unis se sont à nouveau désengagés de la gouvernance climatique mondiale. Les gouvernements africains sont confrontés à un environnement de financement climatique plus sélectif et politisé, qui accorde une plus grande importance aux choix politiques nationaux.

La Mission 300 de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement, qui vise à fournir en électricité 300 millions de personnes d’ici 2030, devrait passer de la promesse à la réalisation et vérifier si l’électrification est compatible avec la fiabilité du réseau, l’accessibilité financière et l’utilisation productive.

Toutefois, la priorisation des réformes des secteurs du gaz, des énergies renouvelables et de l’électricité, conjuguée aux investissements dans le transport, à la réforme des prix et aux groupements énergétiques régionaux, déterminera les résultats futurs. Selon les prévisions de l’AFI, la transformation réside dans les systèmes, et non dans les seuls projets. Une mise en œuvre mal ordonnée risque d’enfermer les pays dans une exposition au carbone et des contraintes budgétaires sans gains de développement.

Le quatrième facteur structurel déterminant est celui des minerais, de la production aux accords commerciaux. La concurrence pour les minerais critiques s’intensifiera cette année, à mesure que les chaînes d’approvisionnement mondiales se réorganiseront autour des transitions énergétiques et de la couverture géopolitique. L’Afrique se trouve au centre de cette compétition, et la structure de ces accords énergétiques définira les développements futurs.

L’année 2026 sera celle des négociations et des renégociations de contrats : licences minières, accords de traitement, accords d’infrastructures contre ressources et partenariats stratégiques. La Chine reste profondément ancrée dans les secteurs miniers et infrastructurels africains, tandis que les États-Unis et l’Union européenne encadrent de plus en plus leur engagement par des stratégies de « sécurité d’approvisionnement ». Il en résulte un environnement commercial plus concurrentiel, mais aussi plus fragmenté.

L’analyse de l’AFI suggère qu’une trajectoire axée sur l’industrialisation permettrait d’augmenter les gains de production plus de 168 milliards de dollars USD, de créer 35 millions d’emplois supplémentaires et de sortir 19,1 millions de personnes de la pauvreté d’ici 2043. Toutefois, ces résultats dépendent de la valorisation, du transfert de compétences et des chaînes de valeur à l’échelle régionale, et non de la croissance des exportations de matières premières. Les contrats qui privilégient la rapidité plutôt que la stratégie risquent d’enfermer les pays dans des trajectoires à faible valeur ajoutée difficiles à inverser.

L’avenir de l’Afrique sera déterminé par l’effet cumulatif de choix effectués sous pression

Enfin, les chocs climatiques agissent comme des multiplicateurs de risques. Une augmentation de la fréquence et de la gravité des impacts liés au climat est prévue en 2026. Les inondations, les sécheresses et le stress thermique ont déjà des répercussions sur les systèmes alimentaires, les infrastructures urbaines et la capacité fiscale.

Les décisions clés seront d’ordre budgétaire et institutionnel : comment financer la reconstruction après une catastrophe, si le financement de l’adaptation renforce la résilience et comment déployer les mécanismes d’assurance et de mutualisation des risques. Les travaux de l’AFI sur l’avenir climatique montrent que le recours répété à des interventions humanitaires renforce la vulnérabilité, tandis que les investissements dans la gestion de l’eau, les systèmes d’alerte précoce et les infrastructures résilientes protègent les acquis du développement.

Au regard de ces cinq forces structurelles, le message pour 2026 est clair : l’avenir de l’Afrique ne sera pas déterminé par une crise unique, mais par l’effet cumulatif des choix effectués sous pression. Le plus grand risque n’est pas l’inaction, mais les réponses à court terme qui, sans le vouloir, renforcent les contraintes à long terme.

La modélisation de l’AFI l’illustre clairement. Les pays qui renforcent la gouvernance et l’intégration, alignent les systèmes énergétiques sur la productivité, tirent davantage de valeur des minéraux et investissent tôt dans l’adaptation au changement climatique ont un avenir beaucoup plus prometteur que ceux qui s’appuient sur des réponses aux crises et des politiques fragmentées.

Les choix les plus difficiles en 2026 ne seront pas ceux qui font la une des médias, mais les décisions plus discrètes qui façonneront la crédibilité institutionnelle au cours des décennies à venir.

Cet article a été publié pour la première fois dans Africa Tomorrow, le blog du programme Afriques futures et innovation de l’ISS.

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