L'Afrique peut-elle surmonter le problème de la fraude électorale ?
Les coups d'État sont une source de préoccupation, mais la véritable menace pour la démocratie électorale est la manipulation des scrutins.
Publié le 23 septembre 2022 dans
ISS Today
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Est-il possible pour un parti d'opposition de remporter des élections quand le gouvernement en place est déterminé à rester au pouvoir à tout prix ? Tel est le défi à relever en Afrique, où de nombreux dirigeants ou partis politiques semblent aspirer au pouvoir à perpétuité.
De nos jours, les élections se succèdent en Afrique comme partout ailleurs dans le monde. Mais il y a trente ans, il y en avait très peu sur le continent. Aujourd'hui, par contre, presque tous les pays en organisent. Pourtant, en Afrique comme dans le reste du monde, la démocratie semble reculer. Freedom House estime que 37 des 54 nations africaines sont des démocraties électorales, et accorde à seulement huit d’entre elles la plus haute distinction, celle d'être « libres » en matière de libertés civiles et de droits politiques.
La régression de la démocratie alors qu’il y a plus d’élections est une anomalie qui s'explique par le fait déprimant que « les dirigeants autoritaires ont appris à manipuler les élections pour rester au pouvoir », a déclaré Nic Cheeseman, professeur de démocratie à l'université de Birmingham, lors d'un séminaire en ligne organisé par The Resistance Bureau cette semaine.
Ces dirigeants « utilisent les scrutins réguliers comme un moyen de légitimer simplement leurs régimes antidémocratique et souvent très oppressifs », a-t-il expliqué. La rencontre, intitulée Comment (ne pas) truquer une élection : protéger la démocratie par les urnes, a rassemblé des politiciens et des militants de l'opposition de la République démocratique du Congo (RDC), d'Angola, d'Ouganda et de Zambie.
La discussion a porté sur les moyens de défense de la démocratie électorale et a soulevé des questions difficiles, comme : est-il utile de participer à des élections lorsque la défaite par fraude est certaine ? Et comment réagir lorsqu'un énième scrutin a été manipulé, comme l'a demandé la militante angolaise Âurea Mouzinho à propos des élections du mois dernier dans son pays. Mouzinho est coordinatrice des campagnes et du plaidoyer pour la Global Alliance for Tax Justice.
De nombreux dirigeants ou partis politiques semblent aspirer au pouvoir à perpétuité
Le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), au pouvoir depuis l'indépendance en 1975, a été officiellement déclaré vainqueur. Et ce, bien qu'il ait perdu 10 % de voix depuis 2017 et qu'il ait obtenu de justesse un peu plus de 51 % contre près de 44 % pour la coalition d'opposition menée par l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA).
Selon Mouzinho, le décompte parallèle des votes de l'UNITA a montré qu'elle avait battu le MPLA. Pourtant, la contestation déposée devant la justice a été sommairement rejetée sans examen indépendant. L'UNITA a occupé ses sièges au Parlement au mécontentement de nombreux Angolais qui s'attendaient à être appelés à des manifestations de masse, notamment à Luanda où l'UNITA a remporté une victoire écrasante. Mais, comme l’a déclaré Mouzinho, cela aurait probablement provoqué un bain de sang. « Et un pays qui a tant souffert de la guerre ne devrait pas perdre une vie de plus. »
Que faire maintenant ? Certains pensent que le MPLA pourrait réagir à sa proche défaite en s'attaquant à la corruption, à la mauvaise gouvernance et à la pauvreté. Mouzinho soupçonne que non et qu'il perdra encore plus lourdement en 2027, où il pourrait abandonner même le semblant de démocratie qui existe. Le seul espoir de l'opposition est d'augmenter le nombre de votes parallèles afin qu'il soit encore plus difficile pour le MPLA de revendiquer la victoire.
Martin Fayulu — dont on pense généralement qu'il a remporté les élections de 2018 en RDC, qui ont été attribuées à Félix Tshisekedi — a de même raconté pendant le séminaire comment l'opposition craignait qu'une protestation provoque une réaction sanglante du gouvernement. Il a décrit comment le peuple congolais a été trahi par l'Union africaine (UA) et d'autres organisations régionales africaines qu'il a essayé de persuader de faire pression pour que de nouvelles élections soient organisées 18 mois plus tard.
Fayulu, toujours chef de l'opposition, a suggéré que seule l'Afrique — en particulier les pays démocratiques comme l'Afrique du Sud — et la communauté internationale au sens large pourraient garantir l'impartialité des scrutins de l'année prochaine. Il a déclaré qu’un lourd fardeau pesait sur les États-Unis qui ont promis 235 millions de dollars pour les élections, mettant ainsi leur réputation en jeu.
La mobilisation précoce du vote des jeunes zambiens a annihilé la capacité de Lungu à manipuler le scrutin
David Lewis Rubongoya, secrétaire général du principal mouvement d'opposition pro-démocratique ougandais, la National Unity Platform (NUP), a déclaré sans ambages aux participants qu'« il n'y a pas d'élections en Ouganda ; ce n'est qu'une façade ».
Il a souligné que si d'autres dirigeants manipulaient les résultats, le président Yoweri Museveni les avait tout simplement volés en bloc. Il a rappelé combien de fois le candidat présidentiel du NUP, Bobi Wine, a été arrêté et combien de ses partisans ont été persécutés ou ont disparu pendant la campagne de janvier 2021.
Là où certains acteurs de l'opposition ont pu procéder à des décomptes parallèles des votes, les forces de Museveni ont agressé et arrêté toute personne en possession d'un formulaire de résultats électoraux. « Il est très difficile d'imaginer que l'on puisse battre Museveni lors d'une élection. Alors nous participons juste pour rallier les gens », a-t-il déclaré. Comme Fayulu, il pense que l'intervention de la communauté internationale est le seul espoir de l'Ouganda.
La Zambie semble être la seule étoile brillante de ce triste tableau. En août dernier, Hakainde Hichilema et son Parti uni pour le développement national (UPND) ont réussi l'exploit rare — à leur sixième tentative — de battre le président sortant, Edgar Lungu, et son Front patriotique.
Cependant, la commentatrice et activiste zambienne Laura Miti a prévenu que les circonstances étaient différentes de celles de la RDC, de l'Ouganda et de l'Angola. Pour la Zambie, « les étoiles étaient alignées », a-t-elle déclaré. La principale différence est que Lungu a été un « dictateur incompétent qui n'a jamais appris les ficelles du métier ». Certes, les opposants étaient parfois emprisonnés, mais ils en ressortaient « avec les os intacts ». En outre, les Zambiens avaient la « mémoire physique » de la destitution des gouvernements ; ils l'avaient déjà fait et pensaient pouvoir le refaire.
L'UA doit définir la manipulation des élections comme une manœuvre anticonstitutionnelle visant à s'accrocher au pouvoir
Miti a souligné l'importance d'une société civile active, qui, selon elle, est essentielle pour gagner les élections. La société civile zambienne a réalisé en 2016 que la jeunesse serait essentielle au succès en 2021, et a mobilisé les jeunes en grand nombre. Cela a eu raison de la capacité de Lungu à truquer le scrutin.
Elle a toutefois noté qu'entre les élections, les Zambiens n'ont pas fait preuve de beaucoup de fermeté à l'égard du gouvernement. La société civile a donc fait pression pour que des modifications soient apportées à la Constitution et que des lois oppressives telles que la loi sur l'ordre public soient abrogées.
Il ressort de ce débat que la seule solution pour les opposants est de continuer de s’affronter aux portes du pouvoir jusqu'à ce qu'elles cèdent sous la pression, en espérant que ce soit avant eux. Plus inquiétant encore, il a laissé entendre qu'une véritable démocratie électorale n'était possible que lorsque les gouvernements en place l'autorisaient.
Fayulu et Rubongoya ont reproché à la communauté internationale de ne pas faire assez pour que les élections soient libres et équitables. C'est également le cas dans de nombreux autres pays, notamment au Zimbabwe, où le parti au pouvoir continue de tromper ou de soumettre l'opposition en toute impunité.
Selon Andrews Atta-Asamoah, responsable de la gouvernance de la paix et de la sécurité en Afrique à l'Institut d'études de sécurité, l'UA utilise les sanctions de manière plus ferme et plus cohérente pour dissuader les coups d'État et les changements anticonstitutionnels de gouvernement. L'UA devrait maintenant définir la manipulation des élections comme une manœuvre anticonstitutionnelle visant à s'accrocher au pouvoir, ce qui la rendrait susceptible d’être sanctionnée. Pour cela, il faudrait également que la surveillance des élections par l'UA soit renforcée, plus solide, cohérente et scientifique qu'elle ne l'a été jusqu'à présent.
Peter Fabricius, Consultant, ISS Pretoria
Image: © Luis Tato/AFP
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