Le retour de l’Algérie au Sahel : crise ou opportunité?
Le dégel des relations avec le Niger et le Burkina Faso pourrait ouvrir la voie à une reprise avec le Mali.
Publié le 16 mars 2026 dans
ISS Today
Par
Hassane Koné
chercheur principal, bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel
Djiby Sow
chercheur principal, bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel
Rahinatou Leïla Salia
chercheuse boursière, Bureau régional de l’ISS pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel
Depuis le début de l’année 2026, l’Algérie a intensifié ses initiatives diplomatiques auprès du Niger et du Burkina Faso, afin de réaffirmer son rôle au Sahel. Ses relations avec les trois pays de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) s’étaient détériorées après l’incident du drone malien abattu par l’armée algérienne en avril 2025, près de la frontière.
Les pays de l’AES avaient qualifié l’incident d’acte hostile et réagi à la décision de l’Algérie de rappeler ses ambassadeurs à Bamako, Niamey et Ouagadougou pour consultations, en appliquant la réciprocité. Les tensions s’étaient ensuite exacerbées entre Bamako et Alger, avec la fermeture de leurs espaces aériens et des échanges particulièrement virulents entre leurs délégations à l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2025.
Pour renouer avec l’espace sahélien, qu’elle considère comme un prolongement naturel de sa sphère d’influence et un enjeu géopolitique majeur, l’Algérie s’appuie sur la diplomatie économique. Le ministre algérien de l'Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, a initié cette dynamique à travers deux missions consécutives : à Niamey en janvier et au Burkina Faso en février.
Au-delà des accords sectoriels, Alger a joint le geste à la parole en annonçant un programme de 50 milliards de francs CFA (88 millions de dollars US) destiné à moderniser les infrastructures minières et énergétiques du Burkina Faso. Au Niger, Alger a fait don d'une centrale électrique de 40 mégawatts, un geste significatif à l'endroit d’un pays qui dépend à plus de 70% des importations d'électricité nigériane.
Pour rétablir sa présence dans au Sahel, l'Algérie s’appuie sur la diplomatie économique
À Niamey, les discussions ont également porté sur le développement du bloc pétrolier de Kafra, dans le nord-est du pays, dont l’exploitation conjointe constitue un enjeu stratégique pour les deux pays. Le gazoduc transsaharien, dont le lancement des travaux a été annoncé, constitue la pièce maîtresse de cette diplomatie énergétique.
Ces démarches visent par ailleurs à préserver l’influence régionale d’Alger face aux initiatives marocaines. Rabat promeut en effet l’Initiative Atlantique du roi Mohammed VI, destinée à offrir aux pays sahéliens enclavés un accès à l’océan, ainsi que le gazoduc Nigéria-Maroc présenté comme une alternative au projet transsaharien soutenu par l’Algérie.
Les efforts de l'Algérie ont ouvert la voie au rétablissement des relations diplomatiques formelles. Dès le 12 février, l’ambassadeur nigérien a repris ses fonctions à Alger, tandis que son homologue algérien a reçu l’instruction de regagner Niamey. La visite d'État du président Abdourahmane Tiani à Alger les 15 et 16 février, à la tête d'une importante délégation ministérielle, a scellé ce rapprochement, en élargissant les engagements aux infrastructures, à la santé et à la formation.
Alors que la crise diplomatique entre l'Algérie et Bamako persiste – les autorités maliennes ayant démenti le retour imminent de leur ambassadeur à Alger – le dégel entre Alger, Niamey et Ouagadougou met en lumière l’équilibre délicat auquel l’AES est confrontée entre la solidarité d’alliance et la primauté des intérêts nationaux.
Il est peu probable que Niamey et Ouagadougou se soient rapprochés d'Alger sans en informer Bamako
L’alliance s’est initialement structurée sous l’effet de pressions extérieures, les trois États s’étant rapprochés pour faire face à la menace d’une intervention militaire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) au Niger, à la suite du coup d’État de juillet 2023. Ils ont ensuite progressivement aligné leurs politiques extérieures autour d’une posture souverainiste, marquée par une rupture avec l’Occident, en particulier avec la France, et par un rapprochement avec la Russie. Le Mali a joué un rôle moteur dans cette dynamique.
L’environnement géopolitique apparaît aujourd’hui moins contraignant pour les gouvernements militaires de l’AES. La rupture avec la CEDEAO est consommée, les transitions de cinq ans jusqu’en 2030 sont bien engagées, tandis que les Européens ajustent leur approche et que les États-Unis privilégient une diplomatie plus transactionnelle. Dans ce contexte, les États de l’AES pourraient se sentir moins tenus de maintenir des positions étroitement alignées.
Si le traité confédéral permet aux États membres de conclure des accords avec des pays tiers, les chefs d’État ont adopté un protocole additionnel sur la coordination diplomatique lors du deuxième sommet des chefs d’État de l’AES de décembre 2025, dont le contenu n’a cependant pas été rendu public.
Il paraît peu probable que le rapprochement entre Niamey et Ouagadougou avec Alger ait été engagé sans consultation préalable avec Bamako. Une telle démarche risquerait de fragiliser la cohésion de la confédération et de faire apparaître des divergences sur des questions sensibles, notamment la sécurité et l'énergie.
Les griefs maliens à l’égard d’Alger restent profonds et touchent à des enjeux de sécurité nationale. Au-delà de l’incident du drone, Bamako dénonce les ingérences de l’Algérie au nord de son territoire, notamment à travers certains groupes armés. Dans ce contexte, une partie de l’opinion malienne accepterait difficilement que ses alliés entretiennent des relations avec Alger, également soupçonnée de soutenir certains groupes terroristes dans la zone frontalière.
Le processus de réengagement complet amorcé avec le Niger et le Burkina Faso pourrait cependant ouvrir la voie à un dégel avec Bamako. Un rapprochement entre l’Algérie et les trois capitales de l’AES répondrait à des impératifs stratégiques évidents. Acteur central au Sahel, l’Algérie partage avec le Niger et le Mali plus de 2 280 km de frontières poreuses et fait face aux mêmes défis sécuritaires liés au terrorisme, à la criminalité transfrontalière et à la migration irrégulière.
Un dégel avec Bamako servirait des intérêts sécuritaires, économiques et politiques de tous les acteurs
La reprise du dialogue servirait des intérêts sécuritaires, économiques et politiques immédiats pour l’ensemble des acteurs. Une démarche initiée au nom de la Confédération offrirait au Mali une voie politiquement acceptable : celle d’une décision souveraine et concertée entre alliés, cohérente avec la posture souverainiste qui sous-tend le projet commun. Une médiation formellement engagée par l’un des membres de l’AES – le Niger par exemple – démontrerait que la solidarité au sein de l'AES peut se traduire par des actions diplomatiques concrètes.
Une telle initiative contribuerait par ailleurs à renforcer l’assise institutionnelle de la Confédération à un moment où sa capacité de coordination est particulièrement scrutée. Elle offrirait à l’AES l’occasion de démontrer qu’elle peut aligner les positions de ses membres et agir comme un acteur diplomatique collectif sur les dossiers régionaux.
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